Il faut sauver le mot Mythe! (2)

« Une catégorie poubelle »

Le mot « mythe » fait problème. Certains l’appellent « catégorie poubelle » (Suzanne Saïd), d’aucuns s’effraient d’y voir « un concept fourre-tout » (André Siganos), alors que d’autres encore s’alarment : « le mythe peut-il être sauvé ? » (Grégory Nagy).

C’est que le mot est utilisé pour désigner nombre de réalités différentes. Il y a les mythes des origines et du sacré (Cosmogonies, théogonies, anthropogonies, genèses). C’est, essentiellement, la définition de Mircea Eliade, affirmant : « le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements ». Les « mythes eschatologiques » renvoient, eux, non plus aux commencements mais aux fins dernières de l’homme et de l’univers. Les « mythes divinatoires » sont des récits non moins fabuleux à partir desquels on peut lire le passé mais aussi le présent et l’avenir. On parle encore de « mythes de renouvellement » et de « mythes d’initiation ». Mais aujourd’hui on parle aussi de « mythes littéraires ». On a coutume, par exemple, de dire que Don Juan est un « mythe ». On parle aussi aujourd’hui de « mythes modernes ». Pour Carl Gustav Jung, un nouveau mythe s’est constitué dans la seconde moitié du XXème siècle, tout de suite après la dernière grande guerre, le mythe des soucoupes volantes. Il y a aussi des personnalités réelles qui sont élevées au rang de mythes : le mythe Marilyn Monroe, le mythe Marie Durand, Nelson Mandela, Jean Moulin, …

Bref, tout peut-il donc être « mythe » ? La figure donjuanesque comme les soucoupes volantes ou encore certains personnages ? Roland Barthes, dans ses célèbres Mythologies, nous dit effectivement que « tout peut être mythe ». En effet, si le mythe est une « parole » alors toute parole, pourvu qu’elle soit significative, suggestive, peut être considérée comme un mythe. Tout ce qui est « justiciable d’un discours » peut être mythe. L’image devient elle-même un mythe car elle est aussi significative que l’écriture. Il entend ainsi par discours, parole, « toute unité ou synthèse significative », qu’elle soit verbale ou visuelle : « une photographie sera pour nous parole au même titre qu’un article de journal ; les objets eux-mêmes pourront devenir parole, s’ils signifient quelque chose».

En cela, Barthes rejoint Paul Valéry, pour qui :

« Mythe est le nom de tout ce qui n’existe et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause. »

« Toute existence qui ne peut se passer du langage et s’évanouit avec un mot ou nom est mythe. »

Et Alain Deremetz, dans son article Petite histoire des définitions du mythe, de suivre Valéry :

« Mais s’il est ainsi, comme le croit le poète, coextensif à l’exercice de la pensée et de la parole, il est à proprement parler indéfinissable et toute tentative pour lui assigner un lieu dans l’espace du discours est vouée à l’échec.

L’histoire que je vais esquisser maintenant, histoire elle-même composée, est l’histoire de cette aporie. On ne cesse depuis des siècles de parler du mythe, de le traquer et de tenter de l’enfermer dans le cercle d’une définition, mais toujours il le déborde ou s’en échappe ; et si d’aventure on finit par douter de son existence, c’est pour mieux le faire renaître, toujours aussi mystérieux et obsédant. »

Le problème posé par cette richesse sémantique

Mais, dans ces conditions, comment encore être capables de dire quelque chose d’adéquat à propos d’une notion aussi floue ? Comment surtout communiquer si chacun dispose d’un concept différent ?

Doit-on se résoudre à utiliser des termes différents en fonction des contextes différents ? Comme, par exemple, parmi ceux qui étudient l’influence des mythes dans la littérature (« mythanalystes » ou « mythocritiques » ; nous reviendrons sur ces notions), Northrop Frye pose une distinction entre le « mythos » et le « mythe ». Mythos est le nom qu’il donne, en reprenant le terme utilisé par Aristote dans la Poétique, à l’affabulation des œuvres littéraires (« le mot grec mythos […] signifie intrigue ou développement factuel d’une histoire »). Le mythos se subdivise selon lui en quatre modalités : « Comedy, Romance, Tragedy, Irony & Satire ». Il réserve le nom de « mythe » au « type d’histoire qui concerne généralement un dieu ou toute autre créature divine » (rejoignant ainsi Mircea Eliade). Pour lui, « les mythes font partie du corpus d’histoires que chaque société possède dans les premières phases de son développement. Ils sont semblables, par leur forme, aux autres histoires parmi lesquelles nous distinguons les légendes et les contes populaires, mais leur contenu comporte un élément d’importance particulière et primordiale. »

Il est loisible à qui le souhaite de se rebeller et d’affirmer ainsi qu’il faut brider l’extension galopante du mot mythe. Mais on devra se rendre à l’évidence : des expressions comme « mythe de la métamorphose » ou « mythe des frères ennemis » sont parfaitement possibles, souvent utilisées et recouvrent une certaine réalité commune entre elles et avec les autres notions reprises sous le terme de mythe.

Doit-on alors, comme Jean-Louis Backhès, dans son livre Le mythe dans les littératures d’Europe, se rallier à la méfiance du grand linguiste Ferdinand de Saussure, dont la théorie inspira les structuralistes que sont Lacan et Lévy-Strauss, et pour qui :

«C’est une mauvaise méthode que de partir des mots pour définir les choses. Notre erreur  vient de ce que nous définissons des mots. Nous supposons sans examen que l’existence d’un signifiant unique implique la rigoureuse cohérence de ce qui est signifié. » ?

Pour Backhès, le mot « mythe » est exubérant, insaisissable ; il est probablement inutile de chercher à en réduire ou à en brider autoritairement la signification. Il est au contraire utile d’examiner un à un les emplois dont il est aujourd’hui susceptible. Cette recherche amène à esquisser une histoire du mot, évidemment inséparable d’une histoire de ce qu’il désigne.

Mais, à nouveau, cette attitude qui consiste à privilégier un flou conceptuel au profit d’une soi-disant richesse sémantique, laisse en suspens les deux problèmes d’adéquation des dires au sujet d’une chose qualifiée de mythes et sa communication, à défaut de revenir à la première option, changer de termes en fonction de ce qui est désigné, au risque de devoir le faire de façon infinie si l’on accepte, comme Barthes, que « tout peut être mythe ».

Jean-Pierre Vandeuren

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