Il faut sauver le mot Mythe! (3)

La solution spinoziste

Pour Spinoza, aucune adéquation ni communication ni entente, n’est possible sans une bonne définition préalable :

« La plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses » (Eth II, 47, Scolie).

Spinoza ne tombe pas dans l’erreur relevée dans la mise en garde de Ferdinand de Saussure. Il s’assure, autant que possible, de ne définir que des choses singulières. Il est nominaliste, le nominalisme considérant  que les mots ou signes ne servent qu’à désigner des choses réelles singulières, et qu’ils ne renvoient pas à des êtres généraux comme peuvent l’être les Idées platoniciennes. Par exemple, le terme « homme » n’a de signification que s’il suppose un homme singulier. Il ne signifie pas une quelconque essence de l’homme en général.

Mais comment peut-il s’assurer qu’une définition, qui utilise nécessairement des mots qui ne sont que des signifiants pouvant être polysémiques, est rigoureusement cohérente avec la chose signifiée ?

Cela tient à … une bonne définition du mot « définition » …

Essence et définition

Dans Le Traité de la Réforme de l’Entendement au moment où Spinoza en aborde la seconde partie qui débute au § 91 et où il se donne comme objectif d’exposer le but de sa Méthode et les moyens d’y parvenir, il nous enseigne :

« 92. Sur le premier point, comme nous l’avons déjà dit, il importe à notre fin dernière que toute chose soit conçue ou pour sa seule essence, ou par sa cause immédiate. En effet, si la chose existe en soi, ou, comme on dit ordinairement, si elle est sa propre cause à elle-même, elle ne peut être comprise alors que par sa seule essence ; si au contraire elle n’est pas en soi, mais qu’elle ait besoin d’une cause étrangère pour exister, alors c’est par sa cause immédiate qu’elle doit être comprise : car, en réalité, connaître l’effet n’est pas autre chose qu’acquérir une connaissance plus parfaite de la cause.

93. Nous ne pourrons donc jamais, en nous livrant à l’étude des choses, rien conclure des abstractions, et nous devrons prendre bien garde de confondre ce qui est seulement dans l’entendement avec ce qui est dans les choses. Mais la meilleure conclusion est celle qui se tirera d’une essence particulière affirmative, c’est-à-dire d’une définition vraie ou légitime. Car des axiomes universels seuls l’esprit ne peut descendre aux choses particulières, puisque les axiomes s’étendent à l’infini, et ne déterminent pas l’entendement à contempler une chose particulière plutôt qu’une autre.

94. Ainsi le véritable moyen d’inventer, c’est de former ses pensées en partant d’une définition donnée, ce qui réussira d’autant mieux et d’autant plus facilement qu’une chose aura été mieux définie. Ainsi le pivot de toute cette seconde partie de la méthode, c’est la connaissance des conditions d’une bonne définition, et ensuite du moyen de les trouver. Je traiterai donc d’abord des conditions de la définition. »

Au § 95 du Traité de la Réforme de l’Entendement, Spinoza énonce donc les conditions d’une définition idéale, conditions dont nous reprenons une partie ici – celles qui nous intéressent, qui concernent les « choses créées » – (Source : spinozaetnous.org) :

Une définition est une proposition expliquant l’essence intime d’une chose et rien d’extérieur ou de second (par exemple, une propriété) par rapport à cette essence.

Une définition sera uniquement nominale si elle consiste à ne retenir qu’un élément apparemment marquant de la chose à définir :

  1. elle utilise des abstractions comme les genres et différences spécifiques (ex. l’homme comme « animal raisonnable »),
  2. elle procède par des propres (ex. Dieu, être infiniment parfait),
  3. par une propriété (ex. le cercle, figure dans laquelle toutes les lignes menées du centre à la circonférence sont égales).

Pour être réelle ou génétique, une définition devra énoncer la cause immédiate de la chose (ex. un cercle est une figure décrite par tout segment de droite dont une extrémité est fixe et l’autre mobile) et pouvoir ainsi rendre compte des propriétés qui appartiennent à la chose.

Les espèces de définitions.

Une définition philosophique consiste à énoncer ce qui caractérise essentiellement une chose, ce qui fait que la chose à définir est ce qu’elle est. Il s’agit d’aller au cœur même de la chose et non pas de se contenter de donner des synonymes – comme c’est souvent le cas avec un simple dictionnaire – ou encore de renvoyer à des mots qui supposent eux-mêmes qu’on connaisse déjà ce qui est à définir.

La définition nominale.

Prenons par exemple la notion d’amour : le Larousse le définit comme « sentiment très intense, attachement englobant la tendresse et l’attirance physique, entre deux personnes. » Si on y réfléchit bien, il n’y a ici que des mots faisant référence à des notions voisines de l’amour qui mènent plus à des confusions qu’à une véritable clarification : un sentiment peut être très intense sans être de l’amour, au contraire : la haine peut être un sentiment très intense. Ensuite, on peut aimer de façon modérée. L’attachement peut faire penser à de l’amour mais on peut être attaché à nos vieilles pantoufles parce qu’on y est habitué sans éprouver un sentiment d’amour particulier pour celles-ci. En disant que cet attachement englobe la tendresse et l’attirance physique, on ne précise pas mieux les choses, car l’amour dépasse souvent le cadre de l’apparence physique. Enfin, on peut aimer autre chose que des personnes : un animal, une œuvre d’art, un plat cuisiné… même si à chaque fois, on n’aime pas de la même façon, il y a toujours de l’amour. La définition du Larousse n’est donc que nominale, elle se contente de mots qui ne permettent qu’une approche extérieure de la chose à définir.

La définition génétique.

Pour les « choses créées », c’est-à-dire tout ce qui doit avoir été produit par autre chose que soi-même, tout ce qui n’est pas cause de soi, la définition devra être « génétique », c’est-à-dire mettre en évidence la cause suffisante de son objet de telle sorte que considérée en elle-même, toute les propriétés qu’on lui attribue pourront en être déduites. Ainsi la définition génétique du cercle n’est pas « figure dans laquelle toutes les lignes menées du centre à la circonférence sont égales » parce que cela peut se rapporter à une définition plus fondamentale : « figure décrite par tout segment de droite dont une extrémité est fixe et l’autre mobile ».

Prenons un autre exemple : qu’est-ce que l’amour ? C’est, dit Spinoza, « une joie accompagnée de l’idée d’une cause« . Lorsque nous éprouvons une joie et qu’en même temps nous nous représentons un objet comme étant la cause de cette joie, nous l’aimons. Par exemple, j’éprouve un sentiment de bien-être et j’attribue ce sentiment à la présence de mon chien pour qui j’ai l’air si important, j’éprouverai alors naturellement de l’amour pour celui-ci. Un être dont je m’imaginerais qu’il ne me cause que de la tristesse ne provoquerait en moi que de l’aversion ou de la haine.

Ensuite on peut déduire de cette définition un propre et des propriétés. Le propre de l’amour est de m’amener à désirer m’unir à l’être aimé : il est naturel que je cherche la présence de ce qui me procure de la joie. Une des propriétés de l’amour est de pouvoir se changer en haine : quand par exemple j’imagine que l’être aimé ne m’aime pas autant que je l’aime, j’en tire l’idée d’une dévalorisation de ma personne, c’est-à-dire une tristesse et éprouver une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure conduit à un état de haine plus ou moins intense. Les définitions de l’Éthique sont donc génétiques, c’est-à-dire qu’elles vont au cœur même de la chose à penser en donnant son essence, ce qui suffit à faire qu’elle est ce qu’elle est, sa « cause prochaine ».

Pour sauver le mot « mythe », il nous faut donc donner une définition génétique de la chose …

Jean-Pierre Vandeuren

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