Il faut sauver le mot Mythe! (4)

Mise en situation

Le mythe est indéniablement un discours, au sens général d’ « unité ou de synthèse significative, qu’elle soit verbale ou visuelle » (Barthes). Ainsi, un récit, un texte, une photographie, une caricature ou un film, sont tous des discours et peuvent donner lieu à des mythes.

Un tel discours est  produit par un (ou des) auteur(s), à l’intention d’une communauté et exercera une influence sur chacun des membres de celle-ci.

En envisageant le discours du côté de sa production, la question qui s’impose, d’un point de vue génétique, est : comment le producteur du mythe l’engendre-t-il ? Cela va nous permettre d’en donner une définition génétique.

Mais même avec une telle construction, un discours ne devient pas nécessairement un mythe pour la communauté. Du point de vue de celle-ci la question qui se pose maintenant est : qu’est-ce qui fait qu’un discours répondant à la définition génétique d’un mythe est effectivement adopté comme tel par la communauté auquel il s’adresse ?

Enfin, en se plaçant  du point de vue des membres de la communauté, une dernière question surgit : comment détecter l’influence des mythes de la communauté sur ses membres, en particulier sur leurs propres contributions artistiques, littéraires plus spécifiquement ?

Définition génétique du mythe : le point de vue de sa production

Nous partirons de la constatation indéniable que le mythe est un récit – c’est d’ailleurs là son étymologie. Il est donc produit par quelqu’un, ou quelques-uns, que nous appellerons « mythopoète(s) ». Ce terme n’est pas un néologisme, loin s’en faut, car l’association entre le nom « muthos » (récit) et le verbe « poïein » (faire) remonte à Platon, dans un très célèbre passage de la République où Socrate utilise le participe composé muthopoïos, « faiseur de mythes » pour désigner les poètes. Ce passage a été souvent cité et commenté, car c’est là que le philosophe chasse de sa cité les poètes menteurs (Hésiode, Homère). Mais on oublie souvent aussi de rappeler que, s’il les chasse, ce n’est pas par mépris pour leurs inventions, les « mythes », mais au contraire parce qu’il attribue à ces inventions un énorme pouvoir, celui de modeler les âmes, de construire les enfants à qui ils sont racontés, tout comme c’est grâce à l’éducation des enfants que les mythes religieux s’enracinent dans leur esprit.

Le mythopoète raconte son histoire à l’intention d’une communauté dont il fait partie et dont il utilise bien évidemment les ressources socio-culturelles. Jusqu’ici rien de bien particulier au mythe par rapport aux autres récits que sont les légendes, les fables, les contes et autres romans.

Mais c’est que le mythopoète n’est pas seulement un conteur d’histoire, il ne veut pas uniquement distraire en narrant un fait historique, légendaire ou simplement imaginaire, il est aussi philosophe et moraliste. Philosophe, en ce sens qu’il s’inquiète des grandes questions existentielles que nous rencontrons tous et que la philosophie a classiquement, depuis Kant, regroupé sous quatre questions : que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? et Qu’est-ce que l’homme ? (« À la première question répond la métaphysique, à la seconde la morale, à la troisième la religion, à la quatrième l’anthropologie. Mais au fond, on pourrait tout ramener à l’anthropologie, puisque les trois premières questions se rapportent à la dernière. » (Kant)). Les thèmes recouverts par ces questions, nous les qualifierons d’ « absolus ». Il est aussi moraliste car il veut imposer à sa communauté sa propre réponse à ces questions. En résumé, donc, le mythopoète, à travers son récit, a l’intention de désigner et d’imposer un absolu à la communauté dont il fait partie. Mais ceci ne distingue pas le mythe d’un traité de morale, par exemple.

Nous en arrivons enfin à la façon dont le mythe est construit, engendré.

Le mythe va se saisir d’une représentation donnée dans le contexte socio-culturel de sa communauté. Cette représentation va lui servir de « signifiant ». Il va ensuite l’investir d’une signification dirigée par l’intention du mythopoète, intention véhiculée par une idée, un concept que nous nommons « signifié », pour la transformer, la métamorphoser, afin de la charger de cette intention.

Ainsi, par exemple, Freud a créé le mythe du complexe d’Œdipe en procédant exactement de cette façon. Il a choisi comme signifiant de départ la représentation épurée de la tragédie de Sophocle qui traîne dans l’esprit de tout occidental un tant soit peu cultivé : « Œdipe tue son père et épouse sa mère ». L’intention de Freud est de désigner et d’imposer son nouveau concept, son « signifié », à savoir, en termes un peu rapides et cavaliers : « tout est sexe » (importance primordiale du sexuel). Lorsque ce signifié investit le signifiant de départ, ce dernier dégage une nouvelle signification : « Tout enfant désire évincer son parent du même sexe pour prendre sa place auprès de celui de sexe opposé ».

Ovide avait parfaitement compris le mécanisme unificateur profond des mythes grecs, lui qui a nommé Les Métamorphoses son long poème qui les reprend et les étend. Car, s’il y a bien une caractéristique commune à tous ces mythes, c’est celui de la métamorphose : les dieux et en particulier le plus grand d’entre eux, Zeus, se transforment sans arrêt, la statue de Pygmalion, tardivement nommée Galatée, se transforme en être vivant, Narcisse est métamorphosé en fleur, Echo en pierre, etc., etc.

Le processus générateur particulier au mythe est de métamorphoser une signification première, portée par le signifiant sélectionné, en une autre signification chargée du signifié par le mythopoète.

Remarquons aussi que le récit utilisé par le mythe est non argumentatif. Il n’utilise que le premier genre de connaissance, plus particulièrement la connaissance par signes. C’est pourquoi, si l’on se place cette fois du côté des récepteurs, des membres de la communauté considérée, l’adhésion à la connaissance véhiculée par le mythe n’a rien à voir avec la raison. Elle est irrationnelle.

On aboutit ainsi à une définition génétique du mythe, définition qui raffine celle que nous avions adoptée dans notre précédent article, Spinoza pourfendeur des mythes, du moins dans sa seconde partie :

Définition

Le mythe est un discours qui met en scène un absolu en en métamorphosant le sens premier afin de notifier et d’imposer une intention à propos de cet absolu à une communauté afin que celle-ci y adhère de façon irrationnelle.

On voit dès lors que le mythe ne cache rien ; il n’y a pas de sens caché à dévoiler ainsi qu’on l’a souvent affirmé. Si son sens était dissimulé, il ne serait pas accessible et son but, désigner et notifier une intention quant à un absolu, ne pourrait pas être atteint. Le mythe ne cache pas mais il détourne. Il détourne un signifiant de sa signification première pour le diriger dans un autre sens ; le signifié, l’intention du mythopoète aliène le sens premier du signifiant. Par exemple, en créant le mythe du complexe d’Œdipe, Freud a détourné le ou les sens premier(s) de la tragédie de Sophocle (inéluctabilité du destin, entre autres).

Le mythe s’inscrit dans un contexte socio-culturel et donc dans une histoire mouvante. Mais il essaye de fixer cette histoire, de la transformer en nature, en quelque chose de « naturel » pour le récepteur, le lecteur du mythe. Ainsi, le soi-disant complexe d’Œdipe freudien est-il considéré à présent comme « naturel » dans notre culture occidentale.

Au départ, le signifiant emprunté par le mythopoète et le signifié qui véhicule son intention ne sont pas sur le même plan et c’est le mythopoète qui établit une analogie entre les deux plans, pour en tirer une signification nouvelle. Ainsi, la tragédie originale de Sophocle mettant en scène Œdipe n’a-t-elle que pas ou peu de référence avec la sexualité. Mais l’analogie freudienne en fait une référence uniquement sexuelle. Le lecteur du mythe, le considérant comme « naturel » a transformé (métamorphosé) l’analogie en rapport causal ; le signifiant et le signifié ne sont plus seulement lié par analogie, mais sont vus dans une relation de cause à effet. C’est parce que tout garçon veut évincer son père pour prendre sa place dans le lit de sa mère qu’Œdipe, paradigme extrême de cette « loi » universelle, a tué le sien pour épouser la sienne.

Insistons encore sur le fait que le mythe est surtout défini par son intention, beaucoup plus que par sa lettre.

Jean-Pierre Vandeuren

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