Il faut sauver le mot Mythe! (5)

Mythologie et mythologue

Le mot « mythologie » est investi de deux sens. D’une part, il signifie « étude, science, des mythes », comme biologie signifie « étude, science du vivant ». Dans ce sens, le mythologue est celui qui étudie les mythes. D’autre part, une mythologie est aussi un recueil de mythes correspondant à une culture donnée. Il y a ainsi la mythologie grecque constituée par un certain nombre de « mythographes », tel Hésiode. On devrait plutôt réserver le terme de mythographie à un tel recueil, mais on ne peut pas lutter contre une appellation relevant d’une aussi longue tradition. Le terme de mythologie restera bisémique.

Face à un mythe, il y a trois positions différentes, celle de son producteur, celle de son lecteur et enfin, celle du mythologue, selon l’importance accordée soit au signifié principalement, soit au signifiant et au signifié, à parts égales, soit au signifiant principalement.

Le producteur du mythe, le mythopoète, est évidemment avant tout intéressé à faire triompher son concept, en lui faisant investir le signifiant choisi. C’est donc le signifié qui importe le plus pour lui. Ainsi, pour Freud, la tragédie de Sophocle sur Œdipe ne l’intéresse-t-elle qu’en tant qu’elle lui fournit une enveloppe séduisante pour y faire passer son message sur l’importance primordiale de la sexualité dans le développement de l’enfant.

Le récepteur du mythe se laisse séduire par le signifiant dans lequel se trouve enveloppé le signifié qui pourra envahir son esprit comme les combattants grecs cachés à l’intérieur du cheval de Troie ont pu pénétrer dans la ville éponyme.

Enfin, le mythologue se concentre sur le signifiant et, en lui restituant son côté historique parvient à démasquer le détournement de sens voulu par le mythopoète. Ah oui, Œdipe a effectivement tué son père et épousé sa mère, mais à l’issue de quel parcours singulier ?

Quelques exemples

Le mythe de Pygmalion 

Pygmalion, sculpteur chypriote de l’Antiquité d’une grande adresse, a créé, d’après la légende, une statue de femme d’une telle beauté qu’il en est tombé amoureux. Il a demandé aux dieux de donner vie à cette statue, nommée (tardivement) Galatée, et la déesse Aphrodite l’a exaucé. Son attente fut ainsi réalisée.

On trouve ce récit dans le chant X des Métamorphoses d’Ovide. L’intention (le signifié) d’Ovide est clair : tout artiste rêve que son œuvre devienne « naturelle » dans la culture de sa société, qu’elle y soit douée d’une vie propre, qu’à jamais elle épouse son nom.

Le mythe de Don Juan

Décrivons d’abord le récit original et son contexte social :

Ce mythe prend forme pour la première fois sous la plume de Tirso de Molina (1583 – 1648) : il fixe une bonne fois pour toutes, dans El Burlador de Sevilla (Le séducteur de Séville), à travers une histoire, un scénario, une figure de séducteur qui existait déjà à l’état latent dans la tradition populaire espagnole. Le personnage n’a ni visage, ni nom. Il est systématiquement associé à la nuit : nuit nécessaire à la rencontre amoureuse, à un homme qui recherche un but précis, qui séduit, qui ment, qui trompe et qui abuse. Ce premier trait est proprement mythique car d’emblée Tirso de Molina fait entrer son personnage dans la mythologie chrétienne : Don Juan représente l’ange des Ténèbres, figure satanique, luciférienne par excellence. Derrière sa beauté, sa vaillance, sa hardiesse et sa détermination, se cache un homme mauvais, de peu de paroles, qui ne veut que le mal des femmes qu’il rencontre. Don Juan défie ainsi sans cesse le Ciel et la justice divine ; il se moque des femmes, mais aussi des institutions catholiques, de la Mort elle-même, il refuse l’au-delà et renie même l’existence du temps. Par ailleurs, Don Juan multiplie les conquêtes. Il met en œuvre « une éthique de la quantité, au contraire du saint qui tend vers la qualité », nous dirait Camus. Il est l’homme de la répétition et il n’y a en effet de mythe que répété. « C’est la répétition d’une histoire qui la rend exemplaire, qui en fait une histoire ritualisée. Or l’histoire de Don Juan est l’histoire d’une répétition », nous dit le critique littéraire Daniel-Henri Pageaux. Don Juan répète sans cesse son jeu de séduction, la « burla » de la femme séduite et châtiée malgré les nombreux avertissements, un jeu répété et réaffirmé jusqu’au moment où il est arrêté par Dieu lui-même. Il sera châtié et son châtiment sera exemplaire : châtiment par le feu, image qui renvoie au monde infernal et à la figure satanique. Mais il est aussi l’instrument du châtiment divin : Thisbé, par exemple, est séduite et châtiée car elle appartient à cette jeunesse noble, oisive, « scandaleusement oublieuse de ses devoirs de noble et de chrétien ». Don Juan a les caractéristiques du mythe, selon Pageaux, dans le sens où il représente cette noblesse dorée de l’Espagne du Siècle d’Or, pervertie, qui refuse les valeurs morales, le mariage, l’honneur… Il est donc à la foi une sorte de révélateur social et un type d’homme, de séducteur. Il fascine autant qu’il inquiète comme les dieux et héros civilisateurs de nos grands mythes fondateurs.

Le contexte socio-culturel est donc celui d’une ville d’Espagne soumise à la rigidité des dogmes catholiques dont on sait en quelle piètre estime ils tenaient les plaisirs du corps. D’ailleurs, on oublie toujours de mentionner le fait que Tirso de Molina,  auteur fécond par ailleurs puisqu’il est l’auteur de pas moins de 317 comédies de mœurs, d’intrigues, de caractères, morales et religieuses, était un homme d’Eglise – il est entré au couvent de la Merci à seize ans et prononça ses vœux un an plus tard, en 1601 ;  en 1632 il est nommé chroniqueur de l’Ordre de la Merci, puis commandeur du couvent de Soria.

Dès lors, le mécanisme générateur du mythe est clair : le signifiant – l’histoire racontée – sert à se faire investir du signifié de condamnation des dérives de débauche de la jeunesse noble et oisive, oublieuse des impositions chrétiennes de « bonnes mœurs », selon ses critères de rejet des plaisirs corporels, dans le but de combattre cette dérive morale de la jeunesse et de réaffirmer ces valeurs chrétiennes.

Les personnages réels élevés au rang de mythes

Il est courant de parler de certaines personnes comme de « mythes » : le mythe de Marylin Monroe, de Nelson Mandela, de Jean Moulin, etc.

Le mécanisme mythique est toujours le même : le mythopoète sélectionne une caractéristique remarquable du personnage, sa beauté, son courage, … – toujours dans un contexte socio-culturel bien défini – afin de l’investir d’un message édificateur.

Les contextes d’oppression extérieure donnent souvent naissance à des figures mythiques de courage et de résistance : les communautés blessées, victimes de persécutions parce que minoritaires à un moment donné de leur histoire, magnifient parfois cette souffrance dans un personnage qui prend alors une dimension à la fois mythique et sacrée. C’est le cas des protestants des Cévennes qui ont fait de Marie Durand le symbole de leur dur combat pour la liberté religieuse, des résistants français à l’occupation nazie, qui ont mythifié Jean Moulin, des noirs sud-africains oppressés par l’apartheid, qui ont magnifié Nelson Mandela, comme les indiens, colonisés par les anglais le firent avec Gandhi.

Développons l’exemple moins célèbre de Marie Durand :

Née vers 1715 en Ardèche dans une famille de notables protestants cévenols, elle fut arrêtée ainsi que son père et son fiancé pour avoir participé à des cultes clandestins appelés assemblées du Désert (réunions de protestants qui se cachaient dans les lieux déserts (vallons, grottes, forêts…) pour pratiquer leur culte en secret après la révocation de l’Édit de Nantes). Elle est enfermée à l’âge de quinze ans dans la tour de Constance à Aigues-Mortes avec une trentaine d’autres femmes et reste prisonnière pendant trente-huit ans sans jamais abjurer. Elle devient le personnage de la résistance protestante et en incarne désormais le combat. Elle représente le défi lancé par l’individu seul à un pouvoir oppresseur. Et celui d’une femme, ce qui ajoute encore à sa grandeur. Son histoire, porteuse d’espoir (elle sortira vivante de sa prison d’Aigues-Mortes et mourra libre et protestante), a occupé bien des veillées dans les vallées cévenoles. Les enfants y sont toujours élevés dans son admiration. Des rues, des écoles, des lycées portent son nom. Des petites filles sont appelées Marie en son souvenir. En septembre de chaque année des protestants venus de toute la France et des pays du Refuge (pays européens qui accueillirent les protestants émigrés français après la révocation de l’Édit de Nantes (Pays-Bas, Suisse, Allemagne, Angleterre…)) se rassemblent au musée du Désert, près de Mialet dans le Gard. La mémoire de Marie Durand y est souvent évoquée et alimente la réflexion du protestantisme moderne. Le mythe déborde de sa communauté religieuse d’origine car le personnage est devenu le symbole de toute une région : protestants, catholiques, athées et agnostiques reconnaissent en elle la valeur de résistance qu’elle incarne et sa mémoire a nourri le combat des maquisards des Cévennes de la Seconde Guerre mondiale. Elle est ainsi devenue identitaire pour les Cévennes.

On voit bien se dévoiler dans cet exemple le mécanisme générateur des mythes. Dans un cadre socio-culturel de résistance à une oppression, l’attitude exemplaire d’un personnage à cet égard est détachée de son parcours historique de vie et investie des signifiés édificateurs de Résistance et de Courage. L’image – le signifiant – est devenue le symbole du signifié.

Jean-Pierre Vandeuren

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