Il faut sauver le mot Mythe! (6)

L’adoption d’un mythe : le point de vue de la communauté

Du point de vue de la communauté, tout est dit dans l’essai de définition suivante due à Henri Morier :

« Le mythe est une conception collective fondée sur les admirations et les répulsions d’une société donnée. »

Cette définition n’est pas génétique mais elle nous renseigne sur les raisons pour lesquelles un récit généré selon la procédure décrite par notre définition peut être  adopté par la communauté à laquelle il s’adresse. Pour qu’il soit adopté, il est nécessaire qu’il mette en scène ce qu’elle approuve en le magnifiant ou ce qu’elle réprouve en le condamnant.

Le recours au Conatus spinoziste permet de justifier ce point de vue.

Une communauté, comme toute chose, possède un Conatus, un effort pour persévérer dans son être. Il apparaît clairement que tout ce qui favorise la persévérance de cette communauté fera l’objet de son admiration et donc de son adoption et que toute déviation par rapport aux lois dictées à ses membres, et notamment tout acte « criminel », meurtres, et surtout au sein familial, vols, viols, incestes, toute atteinte aux pouvoirs institués, menace cette persévérance dans l’être et qu’elle fera tout pour réprimer de tels actes et  les punir sévèrement. Ainsi, en général, elle adoptera comme édificateur tout récit mettant en scène soit une magnification de ce qu’elle admire, soit une répression de ce qu’elle rejette.

Du côté de l’admiration se rangent évidemment toutes les élévations de personnages réels « positifs » au rang de mythe. C’est le cas des Marie Durand, Jean Moulin, Gandhi et autre Nelson Mandela.

On peut y voir aussi l’accession du complexe d’Œdipe freudien au rang de mythe occidental comme une telle adoption. La société occidentale, comme héritière des Lumières, se retrouve en effet dans toute théorie intellectuelle explicative séduisante et le complexe d’Œdipe est de cet ordre.

Du côté des répulsions,  l’extrait suivant du Vol du Vampire de Michel Tournier est très pertinent :

« Le mythe n’est pas un rappel à l’ordre, mais bien plutôt un rappel au désordre.  La passion adultère de Tristan et Yseut, le pacte avec le diable de Faust, le désir ardent et destructeur de Don Juan, la farouche solitude de Robinson, le rêve extravagant de Don Quichotte, autant de façons […] de dire non à la société, de briser l’ordre social. »

Le héros mythique est  celui qui dit non. Mais le mythe punit toujours cette rébellion contre l’ordre établi : Tristan et Yseult meurent, Don Juan également ; d’autres subissent des châtiments atroces (Tantale, Prométhée), d’aucuns sont ridiculisés (Midas), etc.

Toute la mythologie grecque est traversée par des histoires de déviation par rapport à l’ordre institutionnel, des signifiants, investis de l’intention, d’un signifié, de dénonciation de ces écarts par une punition sévère, souvent la mort.

Dès la cosmogonie, présentée, à cause de la personnification des forces naturelles, comme une théogonie, les dieux sont soumis à l’alignement sur un ordre qui favorise le maintien de la société grecque. Ainsi, Ouranos (le Ciel), dont l’entêtement à forniquer sans arrêt Gaïa (la Terre), empêche toute vie de naître, car contraignant les enfants de cette union à rester bloqué au sein de Gaïa. Pour sortir de cet immobilisme, Cronos, le plus jeune des enfants de cette union, inspiré par Gaïa, coupe le sexe de son père. Manifestement, il s’agit là d’un crime, même s’il semblait nécessaire pour favoriser la vie sur terre. Ce crime, du point de vue de la société, ne peut pas rester impuni. Dès lors, la suite de l’histoire devra aussi mettre en scène la punition de ce crime. Et, de fait, Chronos sera détrôné par son plus jeune fils, Zeus, le futur roi des dieux, et envoyé dans les profondeurs du Tartare, emprisonné et tenu sous bonne garde par les Hécatonchyres (les Cent-Bras).

Les crimes les plus horribles, infanticides, parricides, matricides, etc., sont d’ailleurs punis de façon exemplaire par une malédiction qui pèse sur de nombreuses générations successives, dont les deux paradigmes sont la malédiction des Atrides qui se termine avec Electre et celle des Labdacites qui se clôt avec Antigone, fille d’Œdipe.

Comme illustration, développons la malédiction des Atrides :

Le mot Atride vient du nom Atrée et désigne sa descendance.

Atrée est le roi de Mycènes, le fils de Pélops, lequel est le fils de Tantale.

Voici l’arbre généalogique familial :

 

Zeus + Plouto (nymphe)

Tantale + Dioné (fille d’Atlas)

                                                          ⁄                            ↘

Hippodamie + Pélops               Niobé

⁄                                 ↓                ↘

Pithée                          Thyeste              Atrée

↓                          ⁄          ↓                       ↓

Ethra         Pélopia     Eghiste                 ↓

(épouse d’Egée               (amant de                ↓

et mère de Thésée)       Clytemnestre)         ↓

⁄      ↘

⁄                    ↘

Clytemnestre + Agamemnon               Ménélas + Hélène (son enlèvement par

⁄        ↓          ↘                                    ↓                        Pâris déclenche la

Oreste   Iphigénie  Electre                        ↓                        Guerre de Troie)

Hermione

 

Électre comme Oreste participent  à un destin qui les dépasse. Derniers maillons de la chaîne de malédictions qui frappe leur famille depuis Tantale, ils accomplissent un destin familial, celui des Atrides, accumulant faute sur faute et vengeance sur vengeance. Tantale, le fils de Zeus, inaugura ce fatal enchaînement en défiant les dieux : non content de leur dérober le nectar et l’ambroisie pour faire goûter les mets divins à ses amis, il convia les dieux chez lui et, à cours de victuailles, leur donna à manger son propre fils Pélops afin de sonder leur sagacité. Tantale fut certes puni par les dieux, condamné à une faim et une soif inextinguibles. Cependant, la malédiction des Atrides commençait. Pélops, ressuscité par les dieux, tomba amoureux d’Hippodamie. Comme le père de cette dernière, Œnomaos, affrontait tous les prétendants de sa fille dans un combat de chars, Pélops soudoya le cocher Myrtilos, à qui il offrit une nuit avec Hippodamie et la moitié du royaume s’il remplaçait les chevilles des roues du char de son maître par des chevilles en cire. La course fut fatale au père d’Hippodamie, mais Pélops refusa de payer le prix de cette victoire et précipita Myrtilos dans la mer. Avant de sombrer, le cocher trahi eut le temps de maudire Pélops et ses descendants. Sous le coup de cette malédiction, les enfants de Pélops, Atrée et Thyeste, commirent une première faute qui les contraignit à l’exil : sur l’instigation d’Hippodamie, leur mère, ils tuèrent leur demi-frère Chrysippos. Maudits à leur tour pour ce meurtre par leur père, ils trouvèrent refuge à Mycènes mais s’y déchirèrent dès que Thyeste fut désigné comme roi de Mycènes, grâce à la trahison d’Aéropé, qui déroba à son époux Atrée la toison d’or que le futur roi devait produire,  pour en faire présent à Thyeste, son amant. La ruse tourna cependant court, Zeus ayant suggéré par la bouche d’Hermès un autre stratagème : Atrée dit à Thyeste qu’il s’inclinerait si les dieux prouvaient qu’il n’y avait pas eu traîtrise en n’inversant pas la course du soleil. Or le soleil se coucha ce soir-là à l’est, affirmant la légitimité d’Atrée. La saga familiale eût pu se clore sur cette victoire, mais Atrée était rancunier. Il renouvela la transgression du cannibalisme commise par son ancêtre, tuant les trois fils que Thyeste avait eus d’une naïade pour les lui servir dans un banquet, à l’issue duquel il exhiba devant le père les têtes de ses enfants, puis le bannit. La vengeance appelant la vengeance, la malédiction ne pouvait que perdurer. Pour avoir un fils qui le vengerait, et sur le conseil de l’oracle de Delphes, Thyeste viola sa propre fille, Pélopia, sans qu’elle puisse l’identifier. Pélopia eut bien un fils, Égisthe, qu’elle abandonna dans la montagne. En gage d’amour, Atrée, dont elle était devenue la femme, fit rechercher l’enfant pour l’élever comme son fils. Lorsque ce dernier fut adulte, Atrée lui confia la tâche de tuer Thyeste mais celui-ci lui ayant révélé la vérité, c’est Atrée qu’il égorgea, rétablissant Thyeste sur son trône. La haine qui opposait les deux frères se transposa alors sur la génération suivante. L’un des fils des fils de Thyeste, Tantale, était marié à Clytemnestre : Agamemnon, l’un des deux fils d’Atrée, tua Tantale pour épouser Clytemnestre. Tandis que la guerre de Troie tenait éloignés Agamemnon et son frère Ménélas, Égisthe séduisit Clytemnestre. Conquise, Clytemnestre ourdit un complot avec son amant pour tuer son mari à son retour de Troie. Elle-même assassina la princesse troyenne Cassandre qu’Agamemnon avait ramenée de Troie comme concubine. Oreste clôt le cycle en obtenant le pardon des dieux, après l’accomplissement de la vengeance filiale par le double meurtre de Clytemnestre et d’Égisthe – pour lequel il avait été encouragé et aidé par sa sœur Electre.

Le mythe d’Électre, celui qui met un terme à la malédiction, offre des situations de désordre, inacceptables aux yeux de la société. On y voit à l’œuvre une opposition à toutes sortes de pouvoir : marital, parental, étatique et divin. Ces refus aboutissent à des actes porteurs de désordre : l’adultère, le parricide, le régicide. Ces actes sont inacceptables aux yeux de la société, non parce que ce sont des meurtres, mais parce qu’ils visent à détruire le symbole d’un pouvoir. La mort est dès lors souvent le châtiment inévitable de tous ceux qui disent « non ». Clytemnestre est tuée pour le meurtre de son mari. Égisthe l’est pour ce même meurtre, qui s’avère aussi un régicide. Oreste est promis à la folie et au suicide pour avoir osé à la fois le régicide et le parricide. Électre, elle, est promise à une culpabilité lancinante et au dénuement le plus complet, coupée même de ce qu’elle a de plus cher – Oreste –, pour avoir osé initier le désordre. L’appel au désordre est donc nécessairement sanctionné par le mythe et la punition doit obligatoirement susciter chez le récepteur, lecteur ou spectateur, des sentiments propres à l’éloigner de toute tentation de désordre. Et c’est pour cette raison que le mythe est adopté par la société grecque et voué à une longue transmission.

C’est d’ailleurs cette transmission, par le biais de reprises et d’adaptations, qui assure la pérennité du mythe. Comme le fait encore pertinemment remarquer Michel Tournier, dans Le Vent Paraclet, « les mythes – comme tout ce qui vit – ont besoin d’être irrigués et renouvelés sous peine de mort ». Ainsi, le mythe d’Electre, déjà traité par les trois grands tragédiens grecs Eschyle, Sophocle et Euripide, est repris et adapté par Giraudoux et Sartre notamment.

Evidemment, un mythe peut exposer à la fois ce qu’une communauté admire et ce qu’elle rejette.

Il en est ainsi du mythe d’Hercule. Celui-ci est admiré pour sa force et son courage, mais aussi détesté pour ses actes brutaux et notamment pour le meurtre de sa femme et de ses cinq enfants dont l’accomplissement de ses travaux est d’ailleurs l’une des punitions. Ce mélange d’admiration/répulsion se retrouve dans la fin atroce du héros et son accession à l’Olympe.

Jean-Pierre Vandeuren

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