Il faut sauver le mot Mythe! (8)

Une illustration en guise de conclusion : le mythe de Frankenstein

Le récit, Frankenstein ou le nouveau Prométhée  (source : Wikipédia)

Le docteur Victor Frankenstein, se demandant quelle est « l’essence même de la vie », décide de créer un être vivant de toutes pièces, mais est choqué lorsqu’il découvre que sa création est d’une laideur effrayante : il mesure 2,43 m, a une peau jaune laissant voir ses muscles et veines, un visage ridé, des cheveux abondants d’un noir brillant, des dents très blanches, des yeux sans couleur et un trait noir marque ses lèvres.

Rejeté par le docteur — qui est plus irresponsable et dépassé par les événements que fou et cruel —, le monstre erre, tente tant bien que mal de survivre et subit discrimination, dégoût et peur par son apparence dans les lieux qu’il visite. Il prend domicile près d’une famille française, les De Lacey, apprend progressivement à parler et à lire, s’attache à eux et tente de se faire aimer, mais se fait violemment rejeter.

Pris de haine et de tristesse, il décide de commettre le mal en assassinant pour commencer le petit frère de Frankenstein, William (« Je peux, moi aussi, créer le désespoir ! ») et va trouver ce dernier, lui expliquant ses malheurs. Le monstre promet de laisser les humains en paix si Frankenstein lui fabrique une compagne. Le savant s’exécute mais détruit son œuvre au dernier moment, craignant que cela ne provoque un danger pire. Pour se venger, le monstre assassine Clerval, le meilleur ami de Frankenstein, puis sa fiancée Elisabeth. Frankenstein décide alors de poursuivre la créature, ce qui le mène au Pôle Nord. Il finit par y mourir de froid, racontant avant d’expirer son histoire au capitaine Walton, explorateur l’ayant recueilli sur son bateau. Le monstre surgit sur le bateau, parle à Walton et lui explique que ses crimes l’ont fait effroyablement souffrir également, puis il s’échappe en partant dans le brouillard.

Le point de vue du mythopoète, Mary Shelley

Le processus générateur du récit répond bien à celui d’un mythe (et donc, par définition, c’en est un).

L’œuvre de Mary Shelley prend place à l’intersection de la période gothique et de la période romantique en Angleterre. La période gothique se rattache encore aux Lumières, à la foi en la toute-puissance de la raison et au progrès de l’humanité en parallèle à celui des connaissances. Le livre porte d’ailleurs en son titre la mention Le nouveau Prométhée, en écho  à l’appel du philosophe matérialiste français, La Mettrie  (1709-1751), aspirant, en 1747, dans son Homme machine, à l’avènement d’un « Prométhée nouveau » qui mettrait en marche une machine humaine reconstituée. Mais c’est un rattachement crépusculaire, l’éclat de la raison commençant à s’estomper et cela se traduit métaphoriquement en littérature par des romans « noirs », de terreur et d’horreur. L’accent commence aussi à y être mis sur l’expression des sentiments au détriment de la raison : on entre dans la période romantique.

Dans ce contexte socio-culturel, Mary Shelley met en scène une création à l’allure scientifique – le monstre créé au moyen d’un processus électrique ressemblant à la galvanisation – ce qui rattache le roman aux Lumières, mais aux Lumières décadentes puisque la créature se révèle monstrueuse et effrayante. Le livre a bien un pied dans le gothique. Mais le roman développe et expose les états d’âme du créateur et de sa créature : son autre pied se pose  dans le romantisme naissant.

Cette histoire est le signifiant. Mary Shelley l’investit du signifié : « Méfiez-vous du pouvoir créateur du génie humain car, excessif, il se révèle aussi destructeur. L’un des problèmes majeurs de l’humanité est celui de ses propres limites. La technologie évoluant toujours beaucoup plus vite que la morale, le devoir de la communauté humaine est de définir et de fixer les méthodes et les contraintes nécessaires pour que les bornes naturelles ne soient pas profanées, pour éviter tout crime contre la Nature, tout crime « ontologique » ».

Le récit de Mary Shelley est donc bien un mythe selon la définition que nous avons adoptée.

Le point de vue de la société

Le roman de Mary Shelley avait toutes les chances d’être adopté en tant que mythe par la société de l’époque.

S’appuyant sur une création présentée, non pas comme ex-nihilo ou alchimique, mais  comme scientifique et technique, il magnifie la croyance ambiante en ce type de progrès.

Exposant les vicissitudes sentimentales de ses deux protagonistes principaux – le créateur et sa créature -, il ne pouvait que séduire l’esprit romantique auto-torturant en pleine naissance.

Enfin, punissant sévèrement le transgresseur qu’est Victor Frankenstein (ses proches sont tués par sa créature et lui-même, poursuivant celle-ci, meurt d’épuisement dans le froid polaire), le récit sauve la morale chrétienne toujours dominante à l’époque : nul ne peut se croire l’égal de Dieu, dont la création de la vie demeure l’une de ses prérogatives essentielles.

L’influence des mythes antérieurs sur le roman et l’influence postérieure du roman devenu mythe : la « mythanalyse »

Le récit de Mary Shelley pointe vers de nombreux mythes.

D’origine biblique d’abord.

Ainsi, le monstre créé par le docteur Frankenstein, semble être un avatar d’une vieille légende juive, celle du Golem : un vieux kabbaliste avait créé, avec de la terre et des formules magiques un être. Il avait gravé sur son front le mot  « Emeth » (connaissance) ; quand la créature devint meurtrière, il effaça la première lettre, formant le mot « meth » (mort) ; il ne resta qu’un tas de terre.

Par ailleurs, il est patent que le récit se raccroche à la création biblique de l’homme dans la Genèse, quoique ce rattachement y soit médiatisé par l’influence du Paradis perdu du poète John Milton :

« T’ai-je demandé, Créateur, de façonner mon argile en homme ?

T’ai-je sollicité de me promouvoir à la lumière ? »

De la mythologie gréco-romaine ensuite.

Frankenstein fait indéniablement penser à un Pygmalion sombre et sa créature à une Galatée rejetée par son créateur plutôt qu’aimée par lui.

Il est aussi un Prométhée moderne, Prométhée dans sa version latine lue dans Ovide, qui, plutôt que de venir au secours des hommes en leur fournissant le feu volé aux dieux, usurpe le pouvoir de ceux-ci, puis fabrique l’homme et lui confère, par des manipulations d’« énergie éthérée », le plus mystérieux, le plus sacré des biens, la vie.

La référence à l’hybris grecque, la démesure tant décriée par les hellènes, est aussi présente, car on lit ces mots prononcés par Frankenstein :

« L’homme qui croit que sa ville natale est le monde, est plus heureux que celui qui aspire à s’élever plus qu’il ne peut prétendre. »

Enfin, le récit  évoque aussi le mythe, plus récent puisqu’il date du 18e siècle, de Faust, assoiffé de savoir au-delà des limites assignées à l’Homme, ne serait-ce que par le temps : Faust doit rendre des comptes à la date fixée, abandonnant son âme aux forces du mal. Mary Shelley se réfère à l’idée faustienne que le savoir intoxique l’âme et s’avère dangereux lorsqu’il se veut excessif, devenant en soi « une morsure de serpent », référence à nouveau biblique, à l’arbre de connaissance et au serpent satanique.

La postérité du mythe de Frankenstein est immense.

Wikipédia ne recense pas moins de 44 adaptations du mythe en spectacles divers, principalement en films.

Mais, plus profondément, il trouve une revigoration métaphysique actuellement dans le problème des manipulations génétiques, OGM et clonage, qui réanime très exactement le thème central du mythe de Frankenstein : la dérive technologique de manipulation de la vie qui risque paradoxalement de conduire à la destruction de celle-ci. Le message de la mythopoète Mary Shelley véhiculé par son récit reste d’actualité : Frankenstein demeure un mythe pour notre société.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Il faut sauver le mot Mythe! (8)

  1. Article passionnant, sur la perpétuation du mythe au long de l’histoire dans la littérature, une belle illustration de la mythocritique et des travaux de Jean-Pierre Richard. Est-ce votre analyse de l’œuvre ou l’avez-vous trouvé sur Wikipédia ? Si c’est la votre, j’aimerai, si vous le permettez, la citer pour un travail universitaire.
    Au plaisir de vous lire

    • vivrespinoza dit :

      Bonjour,

      Merci pour votre appréciation. cela me fait vraiment plaisir.
      Mon approche des mythes est originale et vous pouvez bien évidemment l’utiliser dans un travail universitaire. Si vous le désirez je peux vous faire parvenir un fichier Word avec l’article complet (regroupant les 8 articles parus sur le blog), à l’adresse courriel indiquée sur votre commentaire.

      Je ne connais pas les travaux de Jean-Pierre Richard. je vais regarder ce qu’on en dit sur le net.

      Pourriez-vous me préciser de quel type de travaux universitaire il s’agit? Merci d’avance.

      Cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

      • Bonsoir !
        Désolée, j’étais ailleurs ce matin en écrivant le commentaire, en réalité je pensais aux travaux de Gilbert Durand, et non pas à ceux de JP Richard qui lui a écrit sur l’imaginaire poétique (mais ses travaux sont tout de même intéressants !). Si vous pouvez me faire passer le fichier word, ce serait super, même si j’ai déjà lu quasiment tous vos articles. Mon adresse e-mail : julie.chouquette@outlook.fr
        Le travail que je dois rendre est une petite analyse (une quinzaine de pages) sur l’imaginaire littéraire, et j’aimerai travailler sur Frankenstein. Si vous lisez l’espagnol, je pourrais vous faire passer mon travail si cela vous intéresse.
        Bonne soirée !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s