L’employabilité : un mythe capitaliste (1/3)

Le mot « employabilité » est un néologisme dont le sens littéral est immédiat : c’est le « fait d’être employable ». Comme il s’agit d’un terme utilisé dans le monde du travail salarié, il faut entendre plus spécifiquement « fait d’être employable par une entreprise ».

Une fois cette définition toute de bon sens prononcée, on ne voit pas qu’y ajouter. Et pourtant, ce ne sont pas les définitions qu’on lit ailleurs, qui sont bien plus complexes …

Wikipédia nous en fournit trois,  puisées à des sources différentes :

Selon le Ministère français chargé de l’emploi, l’employabilité est « la capacité d’évoluer de façon autonome à l’intérieur du marché du travail, de façon à réaliser, de manière durable, par l’emploi, le potentiel qu’on a en soi… L’employabilité dépend des connaissances, des qualifications et des comportements qu’on a, de la façon dont on s’en sert et dont on les présente à l’employeur ».

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), l’employabilité est « l’aptitude de chacun à trouver et conserver un emploi, à progresser au travail et à s’adapter au changement tout au long de la vie professionnelle ».

Ève Chiapello et Luc Boltanski évoquent l’employabilité comme grandeur spécifique de la cité par projets, caractéristique du nouvel esprit du capitalisme. L’employabilité dans ce paradigme est « cette adaptabilité et cette polyvalence qui rendent [l’individu] employable, c’est-à-dire, dans l’univers de l’entreprise, à même de s’insérer dans un nouveau projet ».

Si les auteurs éprouvent la nécessité des précisions énoncées dans leur définition, c’est qu’au travers d’un mot linguistiquement assez simple, ils veulent faire passer un certain message. En termes plus techniques, utilisés dans les articles précédents sur le mythe, ils veulent que le signifiant – ici le mot – véhicule un message spécifique, qu’il le signifie aux intéressés – les salariés et les employeurs – ; ce message est donc le signifié. Mais un signifiant investi d’un message qu’il ne portait pas au départ, s’appelle un mythe (c’en est la définition génétique que nous avons proposée dans nos articles précédents). Ce mythe est manifestement adopté par nos sociétés capitalistes, ce qui indique qu’il épouse leurs valeurs. Et la plupart d’entre nous vont dès lors y adhérer de façon irrationnelle.

Et cela doit éveiller notre méfiance, car comme tout mythe, il sert d’instrument de domination sur la majorité (ici les salariés) par un nombre restreint de personnes (les capitalistes, les dirigeants politiques, les managers).

Il faut procéder à la déconstruction du mythe et pour cela se poser  quatre questions :

  1. Quelles sont les caractéristiques du contexte socio-économique ambiant lors de la création du mythe ?
  2. Quelles valeurs le mythe veut-il préserver ou imposer ?
  3. Quelles sont les raisons de la création du mythe ?
  4. Quelles sont les conséquences possibles de son adoption à plus ou moins longue échéance ?

Dans cet article, nous nous limiterons à l’examen des trois premières questions et nous renvoyons pour la quatrième et, en général pour une étude plus approfondie de la notion d’employabilité, à l’article de Thomas Périlleux : Se rendre désirable. L’employabilité dans l’Etat social actif et l’idéologie managériale (http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/etes/documents/DOCH_147_(Perilleux).pdf)

Mais avant d’aborder ces questions, il convient de préciser deux mots que nous y avons utilisés : valeur et raison. Qu’est-ce qu’une valeur ? Pourquoi le terme « raison » et pas celui de « cause » ? pourquoi ne pas avoir écrit « quelles sont les causes de la création du mythe ?

Raisons et causes

On doit pour l’essentiel à Schopenhauer la distinction, promise à une longue postérité, entre les causes, qui produisent les événements physiques, et les raisons (qu’il préfère appeler motifs) qui nous font agir. Mais bien que d’un type particulier, ces raisons n’en sont pas moins des causes, et plus précisément, selon une formule fameuse, des causes « vues de l’intérieur »  censées par là-même nous livrer la clé du grand secret, à savoir que la « volonté » est l’essence de toute réalité.

Une des conséquences de cette distinction qui perdure encore à l’heure actuelle est ce qu’on pourrait appeler « la querelle des causes et des raisons » en psychologie.

Une des branches de celle-ci, la psychologie scientifique naturaliste, a pour ambition de proposer des explications causales des comportements. Cet objectif est dénoncé par les partisans d’une approche herméneutique de l’esprit, pour qui une conception causaliste de l’explication psychologique méconnaît ce qui fait l’essence du mental. Selon leurs arguments, une explication psychologique a pour objet de rendre intelligible les comportements d’un agent. Rendre intelligible une action, c’est énoncer les raisons qui la motivent, en donner la signification aux yeux de l’agent et de ceux qui cherchent à la comprendre. Or la connexion entre les raisons et les actions ne saurait être causale; elle est d’ordre logique. Cette objection s’adresse aussi bien à Freud – qui aurait, selon Jean-Paul Sartre, commis l’erreur de traiter la signification des états mentaux sur le modèle de la relation cause-effet qu’à la psychologie cognitive contemporaine, accusée d’ignorer la dimension normative de l’explication psychologique. La plupart des naturalistes répondent à ces objections non pas en niant que les explications psychologiques soient des explications par des raisons, mais en soutenant que les explications par les causes et les explications par les raisons sont compatibles et complémentaires. Le philosophe américain Donald Davidson (1917 – 2003), dont l’ouvrage le plus connu s’intitule fort à propos Actions, Raisons et Causes est  l’un des plus fervents défenseurs de cette compatibilité.

On aura compris que la raison concerne le « pour quoi ? » d’une action : pour quelle raison accomplit-on telle action ? = pour quoi, dans quel but, avec quelle intention, l’accomplit-on ?

La cause se situe, elle, du côté du « pourquoi ? », de l’origine de l’intention, de la raison de l’action.

La difficulté de la distinction entre ces deux concepts provient, à notre sens de la confusion de deux plans : celui de l’acteur (l’individu qui accomplit l’action) et celui que nous appellerons génériquement le spectateur (celui qui regarde ou subit ou étudie l’action).

Raison et causes interviennent toutes les deux au niveau de l’acteur. Cela s’éclaire parfaitement si l’on considère le cycle génétique des affects de base (voir notre article à ce sujet) :

Conatus → Joie → Amour → désir particulier → Action

Lorsqu’un individu rencontre une chose extérieure qui convient à sa nature, il éprouve de la joie à l’idée de cette chose, donc de l’amour pour celle-ci et va la désirer. Il a l’intention de s’en rapprocher et va donc initier une action dans le but de ce rapprochement.

En remontant les flèches de la fin au début du cycle, on voit que la première question qui se pose, si l’on désire comprendre les diverses étapes du processus, est : pour quoi, dans quel but l’acteur a-t-il initié son action ? Quelles étaient ses raisons ? Réponse : dans l’intention de satisfaire son désir. C’est le seul endroit où interviennent les motivations, les raisons.

Mais pourquoi a-t-il ce désir particulier ? Quelle en est  la cause ? Réponse : ce désir résulte de son état affectif amoureux.

Pourquoi notre acteur est-il amoureux de la chose rencontrée ? Quelle est la cause de cet amour ? Réponse : parce qu’il éprouve de la Joie à l’idée de cette chose.

Pourquoi éprouve-t-il cette Joie ? Quelle en est sa cause ? Réponse : parce qu’elle convient à sa nature.

Les causes interviennent chez l’acteur aux trois premières étapes du processus.

Maintenant, si l’on se place du côté du spectateur de l’action, force est de constater qu’il n’a accès qu’au résultat du processus, c’est-à-dire qu’il ne voit que l’action produite et il ne peut, s’il désire y apporter une explication, que formuler des conjectures sur les raisons de cette action, sur ses motifs ou motivations.

Un exemple, emprunté à Thomas More, nous fera mieux comprendre la distinction de niveau qui éclaire celle entre raisons et causes.

Nous sommes en Angleterre au début du XVIe siècle et les meurtres y sont fréquents. Thomas More est un spectateur de ce fait et se demande quelle en est la cause (ou quelle est la cause qui est avancée à titre  d’hypothèse). Il propose comme réponse : le fait que le vol y est puni de mort.

Une cause (la loi qui punit le vol de mort) engendre un effet (le nombre élevé de meurtres). Mais comment prouver cette relation de cause à effet, comment la rendre intelligible ? Pour cela, il faut à présent se placer du côté de l’acteur, de celui qui perpétue le meurtre : quelles sont les raisons de son acte ? Le voleur tue (action) car son désir est de survivre et le meurtre de la personne qu’il a volée lui assure de ne pas être dénoncé comme voleur et donc d’échapper à la mort. Il est évident que son désir de survivre est causé par l’amour naturel qu’il a de l’existence.

On pourrait s’exprimer autrement et dire que son désir est causé parce qu’il attribue une grande importance à sa propre existence, que la conserver vaut beaucoup pour lui, qu’elle une de ses valeurs importantes.

On est donc amené naturellement au concept de valeur et à la notion d’…

Jean-Pierre Vandeuren

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