L’employabilité : un mythe capitaliste (3/3)

Contexte

Contexte socio-économique général.

Nous vivons dans une société dite capitaliste. Plus exactement, pour employer la terminologie marxiste (voir la série d’articles sur Marx), l’infrastructure est capitaliste (les moyens de production sont entre les mains du petit nombre de ceux qui possèdent le capital et ceux-ci utilisent le travail du plus grand nombre, les salariés –les prolétaires chez Marx), et la superstructure (l’ensemble des idées, des productions non matérielles, comme les institutions politiques, les lois, la morale, etc.) est libérale, voire néo-libérale.

Entre les deux structures, il y a un rapport de détermination. De l’infrastructure, qui régule l’activité de production, découle la superstructure. La superstructure est là pour maintenir en place le mode de production ; les lois, par exemple le soutiennent.

L’employabilité est un concept socio-économique qui est utilisé par les gouvernements et les instances supranationales de l’Union Européenne. Dans ce domaine socio-économique, le meilleur outil d’analyse est, selon nous, celui élaboré par Frédéric Lordon. Lordon construit à côté de l’économie politique marxiste une économie politique spinoziste à l’intérieur d’une science sociale spinoziste, de façon à « combiner un structuralisme des rapports et une anthropologie des passions ». Grâce à cet outil, il met en place un cadre spinoziste qui permet de rendre intelligibles les raisons sous-jacentes aux idées capitalistes véhiculées par la superstructure idéologique à leur service. Ainsi, on peut comprendre, par exemple, comment  le capitalisme a réussi le tour de force de s’aliéner les salariés par une servitude joyeuse en créant la mystification axiologique du travail comme valeur, le mythe du travail (salarié) comme « réalisation de soi » (pour plus de détails, consulter Spinoza et le travail salarié (2) : cadre spinoziste).

Le mythe de l’employabilité est du même acabit.

Contexte actuel.

Dans nos articles sur Marx, nous avons expliqué pourquoi, périodiquement et de façon régulière, les phases de croissance sont suivies par des périodes de récession. La lutte fiévreuse pour des parts de marché provoque une crise de surproduction. Ces crises sont néfastes à la fois pour les capitalistes et les travailleurs car elles s’accompagnent d’une destruction massive de capital accumulé (fermeture d’usines, abandon de secteurs d’activité) et d’une augmentation du chômage.

Lorsqu’un secteur se trouve en phase de récession, ses entreprises vendent moins et voient donc leurs rentrées diminuer, tandis que leurs coûts, eux, ne diminuent pas. Pour éviter la destruction de leur capital (faillite), il leur faut rééquilibrer leur budget et donc diminuer ces coûts, dont la majeure partie est en général constituée par les salaires. L’issue est claire : il leur faut licencier du personnel. Inversement, en cas de reprise économique, il leur faut rapidement pouvoir embaucher du personnel qualifié. Le capitaliste a un intérêt évident dans la plus grande mobilité possible des travailleurs, ainsi que dans leur polyvalence de compétences. Cet intérêt est ce qui lui importe, c’est donc l’une de ses valeurs.

Cette valeur est partagée par nos Etats sociaux, particulièrement en Europe, soucieux de réduire à la fois les possibilités d’agitations sociales en cas de licenciements massifs ainsi que les coûts prohibitifs de chômage de longue durée.

Cet intérêt commun est la raison, le motif, de l’introduction du concept d’employabilité comme paradigme majeur  du travail salarié. Ce paradigme véhicule la valeur accordée par le capitaliste à la mobilité du travailleur, mobilité entendue au double sens de mise active en projet et de déplacement aisé.

Ett quelle meilleure stratégie pour satisfaire le désir du capitaliste et celui de l’état libéral qui le soutien de voir naître une plus grande mobilité des salariés avec leur consentement servile que d’induire dans l’esprit de ceux-ci une nouvelle mystification axiologique, un nouveau mythe, celui de la gestion de soi comme capital humain adaptable à tous les changements grâce à une formation permanente et un amour des nouveaux défis et projets ? Le travailleur-héros sera celui qui considère le changement comme une opportunité de prouver à tous et de se prouver sa puissance de faire face aux nouveaux défis et de mener à bien les projets que ces défis font naître (« L’instabilité de l’emploi n’est pas un problème : c’est la solution » (B. Gazier)). Ce travailleur sera alors mobilisé, c’est-à-dire mis activement en projet et rendu mobile, grâce à son propre renforcement de ses capacités d’activité par l’apprentissage tout au long de la vie et la gestion prévisionnelle de ses compétences et de ses transitions professionnelles. Voilà l’objectif à atteindre en soi, la vraie valeur que devra viser tout travailleur : l’adaptabilité aux changements grâce à la gestion permanente de ses capacités. Voilà les nouveaux idéaux du salarié : l’autonomie et l’autoréalisation créatrice de soi. Voilà aussi ce que les employeurs préfèrent : « A l’avenir, celui qui saura maîtriser la plus grande variété de situations professionnelles et qui s’intégrera sans revendications ( !!) dans des équipes de configurations diverses aura un avantage incontestable dans sa progression professionnelle » (Le Saget).

Qu’on relise les définitions données dans l’introduction et l’on verra qu’elles se réfèrent toutes au changement et à la nécessité pour le travailleur de s’y adapter de façon optimale afin de devenir une marchandise désirable aux yeux des employeurs avides de licenciements sans douleur et d’embauches aisées de compétences élevées.

Concluons sur une exclamation imagée, due à Elisabeth, notre correspondante qui nous a fait connaître le concept d’employabilité, et qui a le mérite d’exprimer de façon condensée et expressive l’indignation ressentie lorsque les raisons de l’introduction du mythe et les valeurs qu’il véhicule sont explicitées : «  L’employabilité est-elle donc une couleuvre libérale de plus que l’on fait avaler aux gens sous la coupe de la valeur travail? »

Elisabeth n’est certes pas la première à exprimer sous cette forme, cette insidieuse influence des mythes inventés par les dirigeants pour perpétuer leur domination. La preuve :

« Pour ce qui est de nous, bon populo, en fait de poissons, nous continuerons à avaler des couleuvres, — et aussi à trimer pire que des galériens afin que les mornes de la haute se baladent dans de riches falbalas »(Émile Pouget, L’Hiver, 1897).

Cette expression « avaler des couleuvres » s’applique parfaitement bien à l’adhésion irrationnelle aux mythes par les dominés, comme en témoignent ses significations et ses origines (voir www.expressio.fr) …

Significations :

Subir des affronts, des désagréments sans pouvoir protester.

Accepter comme des vérités n’importe quelles déclarations.

Origines :

Si quelqu’un avale des couleuvres, c’est qu’il leur trouve bon goût, non ? Comme quoi, les goûts et les couleuvres…

La deuxième signification proposée,  la moderne, est une évolution de la première qui, selon Furetière, existait au XVIIe siècle.

En effet, en partant de quelqu’un qui est obligé d’accepter ce qu’on lui propose ou inflige sans pouvoir le refuser ou le contester, et celui qui finit par gober n’importe quoi sans émettre la moindre objection, il n’y a qu’une petite distance à franchir.

Devoir accepter de subir des choses désagréables sans rechigner était autrefois le lot de toutes les personnes en position d’infériorité (comme le personnel de maison, par exemple). Mais n’est-ce pas  toujours le cas ?

Cela n’explique toutefois pas le lien avec les couleuvres.

Une des deux origines souvent citées viendrait d’une époque où les anguilles étaient très présentes dans nos rivières et servaient de plat commun.
Il est donc possible que certains hôtes facétieux ou désirant se venger de quelque chose, aient servi à leurs invités quelques couleuvres mêlées aux anguilles d’apparence très proche. Et soit les invités ne s’en rendaient pas compte, montrant ainsi qu’il « gobaient » n’importe quoi, soit ils s’apercevaient de la chose mais ils restaient bouche cousue pour ne pas faire d’esclandre ou ne pas se fâcher avec leur hôte.

Une autre origine, la plus probable, vient d’une ancienne signification de « couleuvre » qui désignait aussi une insinuation perfide, le genre de chose à laquelle il n’est pas toujours simple de répondre et qu’on doit alors subir sans piper mot.
Ce sens du mot était bien entendu lié au comportement du serpent, cet animal qui a convaincu Ève de croquer la pomme.

Cet emploi aurait été renforcé par la confusion avec « couleur » qui, du XVe au XVIIe siècle désignait une fausse apparence, encore symbole de perfidie (une bonne couche de peinture peut dissimuler bien des défauts).

« Avaler des couleuvres », dans le sens d’ « Accepter comme des vérités n’importe quelles déclarations »,  est une excellente expression imaginée pour dénoncer l’attitude passive d’assimilation des valeurs illusoires véhiculées par ces mystificateurs axiologiques que sont les mythes et que L’Ethique nous permet encore et toujours de déconstruire.

Jean-Pierre Vandeuren

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