Spinoza philothérapeute (1/7)

« La vie bonne est celle qui est inspirée par l’amour et guidée par la connaissance. »

Bertrand Russel

Introduction

Parce qu’il a écrit une éthique, c’est-à-dire une recherche d’une manière de conduire sa vie afin de pouvoir accéder à un « bien-vivre », à une vie bonne, et non une philosophie, Spinoza y affirme explicitement « vouloir nous conduire comme par la main à la connaissance de l’Esprit humain et de sa béatitude suprême » (Eth II, Préface). Il veut donc « prendre soin » des hommes en leur indiquant un « bien-vivre ». En ce sens, Spinoza est un thérapeute (ce mot vient du grec thérapeutès qui signifie « serviteur qui prend soin de ») et L’Ethique est une thérapie, une thérapie par la philosophie, une « philothérapie ».

Et c’est pourquoi nous avons déjà consacré trois articles à ce concept, que l’on pourra (re)lire, si on le désire, dans l’ordre suivant :

–         Pourquoi philosopher et pourquoi principalement avec Spinoza ? qui expose un bref historique du concept,  les différences avec celui de psychothérapie ainsi qu’une critique de l’approche consensuelle au regard de celle basée essentiellement sur L’Ethique. Cette dernière fait l’objet de l’article :

–         La consultation philosophique comme thérapie écrit par Cécile Balligand, tandis qu’une de ses méthodes pratique est proposée dans :

–         Approche « psycho-philo-thérapeutique spinoziste » des malaises existentiels.

Dans le présent article nous voudrions encore revenir sur ce concept de « philothérapie spinoziste », pour :

–         L’envisager dans son activité et sa visée centrales ;

–         Montrer que son application, dans la droite ligne des revendications de L’Ethique, est plus étendue que celle à laquelle se limitent les autres philothérapies : non seulement, à l’instar de ces dernières, elle aborde le « mieux-penser », mais, au contraire d’elles, elle revendique le soin des souffrances existentielles, consensuellement abandonnées aux diverses psychothérapies et surtout à la psychanalyse ;

–         La relier justement à la psychanalyse, en reconnaissant en Spinoza, à la suite de Lou Andréas-Salomé, un « philosophe de la psychanalyse » ;

–         Prolonger cette reconnaissance en indiquant, sur quelques notions clés utilisées par la psychanalyse, que l’adoption du « système » spinoziste fournit un cadre conceptuel à l’intérieur duquel ces notions peuvent s’éclairer par des définitions génétiques.

Philothérapeute

Un thérapeute, nous l’avons déjà mentionné, est un « serviteur qui prend soin de ». De quoi il prend soin est spécifié par le préfixe accolé au mot thérapeute. Ainsi, un kinésithérapeute est un « serviteur qui prend soin du mouvement » (kinés(i) est le mot grec pour « mouvement ») ; un psychothérapeute est un « serviteur qui prend soin de la « psyché », ou l’on entend par « psyché » l’ensemble des aspects conscients et inconscients du comportement individuel, par opposition à ce qui est purement organique.

Un philothérapeute est dès lors un « serviteur qui prend soin de … l’amour » (en grec, philos signifie « aimer »).

Cette étymologie ne correspond pas à l’activité consensuellement reconnue des philothérapeutes. En effet, la philothérapie est en général définie comme « un entretien philosophique au cours duquel la personne qui consulte peut trouver des réponses aux questions existentielles qu’elle se pose ». Le but y est identifié comme étant celui de penser par soi-même et de mieux vivre grâce à l’analyse critique (voir l’article Pourquoi philosopher et pourquoi principalement avec Spinoza ?). Dans cette optique, un philothérapeute serait plutôt un « serviteur qui prend soin de la façon de penser ». Et c’est aussi d’ailleurs cette optique qui impose à la philothérapie « classique » de se limiter aux « questions » ou « problèmes »  existentiels  (par exemple, qu’est-ce que le travail ?) et lui interdit de s’étendre aux « souffrances » vécues (par exemple, uu « burnout »).

Par contre, un « philothérapeute spinoziste », c’est-à-dire un thérapeute dont l’outil principal est L’Ethique, correspond parfaitement à la terminologie de « serviteur qui prend soin de l’amour ».

De fait, dès l’entame du Traité de la Réforme de l’Entendement, Spinoza constate que

« … toute notre félicité et notre misère dépendent de la seule qualité de l’objet auquel nous sommes attachés par amour » (§9).

La philosophie de Spinoza sera donc nécessairement orientée vers la recherche du « meilleur » objet d’amour, celui qui permet d’obtenir la plus grande félicité qui, dans L’Ethique, sera désignée par le terme de béatitude ou celui d’amour intellectuel de Dieu. Cette philosophie,  étymologiquement « amour de la sagesse », s’identifie en définitive à la « sagesse de l’amour ». Chez Spinoza, le mot « philosophie » peut se lire indifféremment dans les deux sens : classiquement, de gauche à droite, philo suivi de sophie, amour de la sagesse, ou, comme dans philothérapeute (serviteur qui prend soin de l’amour, thérapeute suivi de philo), de gauche à droite, sophie suivi de philo, sagesse de l’amour.

L’Ethique se présente donc bien comme un soin prodigué à l’amour et le philothérapeute spinoziste comme un serviteur qui prend soin de l’amour.

Mais en quoi, exactement, cette démarche se différencie-t-elle de celle des philothérapeutes « classiques » ? Spinoza ne s’occupe-t-il pas aussi du « bien-penser » et de la recherche du vrai et du bien ?

Si, bien sûr, mais chez Spinoza, le traitement ne porte pas sur des idées et des raisonnements abstraits, mais sur ces « idées confuses par lesquelles l’Esprit affirme de son Corps, ou d’une partie de celui-ci, une force d’exister plus ou moins grande que celle qui était auparavant la sienne » (Eth III, Définition Générale des Affects), c’est-à-dire des passions, dont font partie la tristesse et la joie sous toutes leurs formes, dont les essentielles sont la haine et … l’amour. Et c’est pourquoi elle peut s’étendre du soin du « bien-penser », qui s’applique aux « questions » existentielles, au soin de toutes les tristesses humaines, auxquelles elle oppose la force de l’amour, c’est-à-dire qu’elle s’applique aussi aux souffrances vécues.

L’incapacité de l’approche philothérapeutique « classique », celle qui ne s’occupe que du vrai et du bien, à apporter une solution satisfaisante aux souffrances existentielles est soulignée au début de la quatrième partie de L’Ethique :

« La connaissance vraie du bien et du mal ne peut réprimer aucun affect en tant que cette connaissance est vraie, mais seulement en tant qu’elle est considérée comme un affect » (Eth IV, 14).

Autrement dit, aucune idée abstraite, aussi vraie soit-elle, aucun raisonnement logique, aussi rigoureux soit-il, ne peut contrer une souffrance. Avancer tous les arguments intellectuels possibles sur la nocivité du tabac ne permettra à aucun fumeur de vaincre son addiction. Il faut que ces idées vraies soient portées par l’amour et le désir de santé. On ne rassasie pas quelqu’un qui souffre de la faim en lui faisant lire un menu, aussi alléchant soit-il.

Mais, concrètement, comment appliquer cette thérapie spinoziste aux souffrances existentielles ?

Jean-Pierre Vandeuren

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