Spinoza philothérapeute (4/7)

Anthropologie

Une conséquence supplémentaire de la vision ontologique précédente est celle de la nature d’un individu.

Pour Spinoza, toute chose particulière existante est constituée d’un corps existant (« en acte », selon sa terminologie qui identifie existence et action) et d’un Esprit, idée de ce Corps.

Limitons-nous aux choses particulières que sont les êtres humains, les individus humains. Comment caractériser un tel individu ?

Il y a deux aspects : cinétique et dynamique.

Du point de vue cinétique, le corps est constitué d’un très grand nombre de parties extensives et son individualité est formée par un certain rapport de mouvement et de repos entre ces parties. Chacune des parties du Corps est elle-même l’objet d’une idée (qui est l’Esprit de cette partie). L’Esprit humain, l’idée du Corps humain, est donc constitué du très grand nombre d’idées de ses parties, idées reliées entre elles par l’idée du rapport de mouvement et de repos entre les parties du Corps tout entier. C’est ce qu’est l’Esprit humain. Par ailleurs, l’Esprit a aussi des idées qui sont, au départ, des idées des affections du Corps par les corps extérieurs.

L’individu est maintenu en vie par la conservation de son rapport. On est dans le domaine de l’être, du vivre.

Du point de vue dynamique, l’individu est constitué par une poussée, un effort (Conatus), une puissance d’être affecté et d’affecter héritée de la puissance divine.

On est dans le domaine du faire, de l’agir, du produire, qui a deux finalités : maintenir l’individu en vie, conserver son rapport de mouvement et de repos et augmenter cette puissance d’être affecté et d’affecter.

C’est donc à ce niveau dynamique que jouent les affects (terme justement préférable, dans la théorie spinoziste, à celui de sentiments), la Joie étant l’affirmation du passage à un degré plus élevé de puissance, la Tristesse, à un degré moindre, ces deux affects déterminant les désirs particuliers selon le cycle génétique de base des affects (voir l’article à ce propos) :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier →action → …

Vers la démarche

Nous savons donc que la philothérapie spinoziste, pour aborder une tristesse vécue, adopte comme principe d’action de rectifier en adéquation l’inadéquation source véritable de la tristesse.

On sait que Freud, pour amener à la conscience les causes des souffrances, refoulées dans l’inconscient, utilise diverses techniques : interprétations des rêves, des lapsus, des actes manqués, etc.

De quel outil dispose Spinoza pour connaître les causes ?

Puisqu’il s’agit de connaissance et que celle-ci doit devenir adéquate, il ne peut s’agir que d’utiliser la Raison (ou, à un stade plus élevé, que n’envisagerons pas ici, l’Intuition), l’Imagination étant seule cause de confusion :

« La connaissance du premier genre (l’Imagination), est la cause unique de la fausseté, mais la connaissance du second  (la Raison) et du troisième genre (l’Intuition) est nécessairement vraie » (Eth II, 41), sachant que :

« La fausseté consiste en une privation de connaissance qu’enveloppent les idées inadéquates, c’est-à-dire mutilées et confuses » (Eth II, 35).

Plongé dans le vaste réseau de connexions causales qu’est la nature « naturée », l’individu humain est balloté au gré des rencontres avec les choses extérieures à lui qui l’affectent et qu’il affecte. Lorsque la chose rencontrée est caractérisée par un rapport de mouvement et de repos qui s’accorde avec le sien (une nourriture qui entretient son Corps, une idée qui favorise sa réflexion sur un sujet, un homme avec lequel il s’entend bien, etc.), il y a convenance et cette rencontre favorise la persévérance dans l’existence et augmente la puissance d’être et d’agir de l’individu qui éprouve alors de la joie et de l’amour envers cette chose,  cet amour étant la joie accompagnée de l’idée de la chose en question. Inversement, si le rapport de mouvement et de repos de la chose ne s’accorde pas avec le nôtre (un poison, une « mauvaise » idée, un manipulateur pervers narcissique, etc.), il y a disconvenance et cette rencontre conduit à la tristesse et à la haine, à la souffrance. Pour se diriger dans la vie afin de parvenir à une vie bonne, il apparaît donc nécessaire de favoriser les rencontres bonnes pour nous, celles qui conviennent à notre individualité, qui nous permettent de nous conserver et d’augmenter notre puissance d’être et d’agir. Comment faire pour favoriser de telles rencontres et fuir les autres ? Il nous faut pour cela connaître ce qui est commun entre les choses extérieures et notre individualité, donc utiliser les trois outils de connaissance à notre disposition : l’Imagination, la Raison et l’Intuition (que nous ne considérerons pas ici).

Nous avons vu que l’Imagination, étant seule source de confusion, ne nous est pas utile. La confusion de ses connaissances provient de sa genèse elle-même. En effet, c’est de l’ordre naturel des rencontres que l’Imagination forme les notions universelles avec lesquelles nous nous guidons spontanément dans la vie :

« … nous formons des notions universelles … 1° A partir des choses singulières qui nous sont représentées par les sens de manière mutilée, confuse et sans ordre pour l’entendement … » (Eth II, 40, Scolie 2).

Et :

« Je dis expressément que l’Esprit humain n’a point une connaissance adéquate d’elle-même, ni de son corps, ni des corps extérieurs, mais seulement une connaissance confuse, toutes les fois qu’elle perçoit les choses dans l’ordre commun de la nature ; par où j’entends, toutes les fois qu’elle est déterminée extérieurement par le cours fortuit des choses à apercevoir ceci ou cela » (Eth II, 29, scolie).

Passive et confuse, elle est incapable de sélectionner les bonnes rencontres.

Reste donc la Raison (puisque nous n’envisageons pas ici l’Intuition), dont a vu que les idées qui en proviennent sont nécessairement vraies.

Mais comment la Raison procède –t-elle ?

Par les « notions communes » :

«  … nous formons des notions universelles … 3° du fait que nous avons des notions communes et des idées adéquates des propriétés des choses. J’appellerai Raison et connaissance du second genre cette façon de saisir les choses » (Eth II, 40, scolie 2).

Mais qu’entend Spinoza par ce terme de « notions communes » ?

Notions communes

Les notions communes (Introduites et utilisées en Eth II, 37 à 40) ne sont pas ainsi nommées parce qu’elles sont communes à tous les esprits, mais d’abord parce qu’elles représentent quelque chose de commun aux corps: soit à tous les corps (l’étendue, le mouvement et le repos), soit à certains corps (deux au minimum, le mien et un autre). En ce sens, les notions communes ne sont pas du tout des idées abstraites mais des idées générales (elles ne constituent l’essence d’aucune chose singulière, Eth II, 37); et, suivant leur extension, suivant qu’elles s’appliquent à tous les corps ou seulement à certains, elles sont plus ou moins générales (Traité Théologico-Politique, chap. 7).

Chaque corps existant, nous l’avons vu, se caractérise par un certain rapport de mouvement et de repos. Quand les rapports correspondant à deux corps se composent, les deux corps forment un ensemble de puissance supérieure, un tout présent dans ses parties. La notion commune est la représentation d’une composition entre deux ou plusieurs corps, et d’une unité de cette composition. Son sens est biologique plus que mathématique; elle exprime les rapports de convenance ou de composition des corps existants. C’est seulement en second lieu qu’elles sont communes aux esprits; et là encore plus ou moins communes, puisqu’elles ne sont communes qu’aux esprits dont les corps sont concernés par la composition et l’unité de composition considérées.

Tous les corps, même ceux qui ne conviennent pas entre eux (par exemple, un poison et le corps empoisonné), ont quelque chose de commun : étendue, mouvement et repos. Mais ce n’est jamais par ce qu’ils ont de commun qu’ils disconviennent (« Rien ne peut être mauvais par ce qu’il y a de commun avec notre nature … » (Eth IV, 30)).

Les notions communes sont nécessairement des idées adéquates : en effet, représentant une unité de composition, elles sont dans la partie comme dans le tout et ne peuvent être conçues qu’adéquatement (Eth II, 38 et 39). Mais tout le problème est de savoir comment nous arrivons à les former. Lorsque nous rencontrons un corps qui convient avec le nôtre, nous éprouvons un affect ou sentiment de joie-passion, bien que nous ne connaissions pas encore adéquatement ce qu’il a de commun avec nous. Jamais la tristesse, qui naît de notre rencontre avec un corps ne convenant pas avec le nôtre, ne nous induirait à former une notion commune; mais la joie-passion, comme augmentation de la puissance d’agir et de comprendre, nous induit à le faire : elle est cause occasionnelle de la notion commune. C’est pourquoi la Raison se définit de deux façons, qui montrent que l’homme ne naît pas raisonnable, mais montrent comment il le devient: 1° la Raison comme éthologie (étude du comportement) : un effort pour sélectionner et organiser les bonnes rencontres, c’est-à-dire les rencontres des modes qui se composent avec nous et nous inspirent des passions joyeuses (sentiments qui conviennent avec la Raison); 2° la Raison comme science : la perception et compréhension des notions communes, c’est-à-dire des rapports qui entrent dans cette composition, d’où l’on déduit d’autres rapports (raisonnement) et à partir desquels on éprouve de nouveaux sentiments, cette fois actifs (sentiments qui naissent de la Raison).

Retenons bien le fait paradoxal suivant : lorsqu’il s’agit de rechercher les causes d’une souffrance, donc d’une tristesse, comme la Raison procède par notions communes, elle ne peut pas partir de la tristesse à vaincre !

Retenons aussi le fait que la Raison ne s’exerce en aucun cas extérieurement aux affects. Ce sont des passions joyeuses qui nous conduisent à former des notions communes, en générant le principe inducteur de l’activité rationnelle. De sorte que, si l’idée produite par une passion joyeuse retrouve sa causalité en dehors de nous, l’idée que cette passion induit de ce qui est commun à notre corps et de ce qui lui est extérieur est le produit de la seule Raison, par où se manifeste notre puissance d’agir (« Lorsque l’Esprit se considère lui-même, ainsi que sa puissance d’agir, il se réjouit, … » (Eth IV, 53))  . La connaissance des causes ainsi produite est nécessairement accompagnée de l’affect de joie indicateur de cette augmentation de notre puissance d’agir et peut contrer l’affect de tristesse initial (« Un affect ne peut être ni réprimé, ni supprimé si ce n’est par un affect contraire et plus fort que l’affect à réprimer » (Eth IV, 7)).

Abordons enfin la …

Jean-Pierre Vandeuren

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