Spinoza philothérapeute (6/7)

Hélas, la nosographie des maladies psychiques n’a pas la rigueur de celle des maladies somatiques. Mais comment le pourrait-elle ? D’abord, quel est le critère de normalité en ce domaine ? Quelle est la frontière entre la maladie et la normalité ? Comme nous l’avons souligné plus haut, la souffrance existentielle, dont l’origine n’est pas clairement identifiée comme somatique, provient de notre rapport singulier au monde qui se traduit dans nos représentations, et comme chacun de nous a des représentations différentes de la réalité, il n’y a pas de critère objectif de détermination d’une quelconque normalité. Nous pouvons juste relever des comportements forts éloignés de ceux qui permettent une vie acceptable en société et ainsi établir une sémiologie, qui tiendra lieu de définition de la « maladie ». Par exemple, est dit souffrir de dépression celui qui présente au moins cinq de neuf symptômes  qui durent depuis au moins deux semaines. Nous les énumérerons « en situation » avec des extraits du récit de la dépression qui s’abattit à l’âge de 60 ans sur l’écrivain américain William Styron ((1925 – 2006), auteur du roman à succès mondial Le choix de Sophie), récit qu’il nous livre dans son ouvrage Face aux ténèbres (notes tirées de :

 http://www.ammppu.org/litterature/styron_temp_tenebres.htm).

Critères diagnostics DSM (Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders) IV de l’épisode dépressif majeur

Au moins cinq des neufs symptômes suivants doivent avoir été présents pendant une même période d’une durée de deux semaines et avoir représenté un changement par rapport au fonctionnement antérieur ; au moins un des symptômes est soit l’humeur dépressive, soit la perte d’intérêt ou de plaisir.

1- Humeur dépressive présente pratiquement toute la journée, presque tous les jours, signalée par le sujet ou observée par les autres

« Tandis que j’étais capable de me lever et de vivre de façon presque normale lors de la première partie de la journée, je commençais en milieu d’après-midi ou un peu plus tard à sentir les symptômes revenir à l’assaut – la tristesse m’assaillait, ainsi qu’un sentiment de peur et d’aliénation et, par-dessus tout, une angoisse étouffante » (page 26)

2- Diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir pour toutes ou presque toutes les activités pratiquement toute la journée, presque tous les jours

« Je me trouvais désormais incapable de me concentrer pendant ces heures de l’après-midi que, des années durant, j’avais consacrées à mon travail, et l’acte d’écrire lui-même devenant de plus en plus pénible et épuisant, l’inspiration se ralentit, et finit par se tarir. » (page 73)

« Mon impuissance à faire honneur au grand plateau de fruit de mer placé devant moi, mon impuissance à m’arracher le moindre rire et, enfin, une impuissance quasi totale à parler » (page 37)

« Mais déjà j’avais commencé à accueillir avec indifférence les plaisirs qu’offrait l’île. J’étais en proie à une sorte d’engourdissement, d’apathie, mais plus spécifiquement de bizarre fragilité » (page 70)

3- Perte ou gain de poids significatif en l’absence de régime ou diminution ou augmentation de l’appétit presque tous les jours

« Beaucoup de gens perdent tout appétit ; le mien était relativement normal, mais j’en étais à ne plus manger que pour survivre : la nourriture, comme tout ce qui était du ressort de la sensation, était totalement dépourvue de saveur » (page 77)

4- Insomnie ou hypersomnie presque tous les jours

« De toute façon, mes rares heures de sommeil étaient généralement interrompues à trois heures du matin, et je restais alors là, le regard perdu dans les ténèbres béantes, à réfléchir torturé par une souffrance intolérable aux ravages qui s’opéraient dans mon esprit, et à attendre l’aube, qui d’habitude, me valait de sombrer un temps dans un sommeil fiévreux et sans rêves » (page 78)

« La plus lamentable de toutes les débâcles instinctuelles était celle du sommeil, en même temps qu’une absence totale de rêves » (page 77)

5- Agitation ou ralentissement psychomoteur, presque tous les jours

« Bientôt se manifestent un ralentissement des réactions, une quasi-paralysie, une diminution de l’énergie psychique proche du poids zéro » (page 76)

6- Fatigue ou perte d’énergie presque tous les jours

« La libido ne tarda pas elle aussi à défaillir, comme presque toujours dans les maladies graves – c’est le besoin superflu d’un corps aux abois. » (page 77)

« Allié de l’insomnie, l’extrême abattement est une torture suprême » (page 77)

7- Sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée presque tous les jours

« Entre autres atroces manifestations de la maladie – tant physiques que psychologiques – l’un des symptômes les plus universellement répandus est un sentiment de haine envers soi-même – ou, pour formuler la chose de façon plus nuancée, une défaillance de l’amour-propre – et à mesure qu’empirait le mal, je m’étais senti accablé par un sentiment croissant d’inutilité » (page 17)

 

8- Diminution de l’aptitude à penser ou à se concentrer ou indécision presque tous les jours

« Mon cerveau, esclave de ses hormones en folie, était devenu moins un organe de la pensée qu’un simple instrument qui, au fil des minutes, enregistrait les variations d’intensité de sa propre souffrance » (page 91)

9- Pensées de morts récurrentes, idées suicidaires récurrentes sans plan précis ou tentative de suicide ou plan précis pour se suicider

« J’en suis pratiquement convaincu, ce fut pendant l’une de ces crises d’insomnie que me vint la certitude…que si la maladie suivait son cours, il m’en coûterait la vie…Bref, je m’obstinais à repousser toute idée de suicide. Mais manifestement, la possibilité rôdait autour de moi, et je tarderais plus à l’affronter » (page 79)

« Il s’avéra que la rédaction d’une lettre de suicide, qu’une forme d’obsession me contraignait à vouloir composer, était la tâche d’écriture la plus dure à laquelle j’avais jamais été confronté » (page 100)

Les symptômes décrits par William Styron permettent de porter le diagnostic d’épisode dépressif majeur.

L’auteur analyse avec beaucoup de lucidité et de pertinence sa relation avec l’alcool,

« Une substance dont je n’avais cessé d’abuser pendant quarante ans ».

Il dit s’en être servi pour stimuler son imagination. Mais dans une analyse plus fine avec le recul des années, il reconnaît s’en être servi

« Comme un moyen de calmer l’anxiété ».

Il renoncera à l’alcool au début de l’été de ses soixante ans,

« Cela me frappa tout à fait inopinément, quasiment du jour au lendemain: je ne pouvais plus boire ».

William Styron attribue le début de sa dépression à ce sevrage imposé par un

« Problème de métabolisme ».

Il se sentira trahi par son allié de toujours,

« L’ami secourable m’avait abandonné, non point insensiblement et à regret, comme l’eût fait un véritable ami, mais d’un bloc – et je me suis retrouvé échoué et, bien sûr, au sec, et dépourvu de gouvernail ».

La guérison de Styron arrivera grâce à une hospitalisation:

« Car, en réalité, l’hôpital m’apporta le salut, et plutôt paradoxalement ce fut dans ce lieu austère aux portes verrouillées et blindées et aux mornes couloirs peints en vert -avec jour et nuit neuf étages plus bas le hurlement des ambulances- que je trouvai le repos, l’apaisement de la tempête déchaînée de mon cerveau, que je n’avais pas réussi à trouver dans ma paisible maison de ferme ».

Si les psychothérapeutes et autres psychanalystes peuvent encore s’entendre sur une symptomatologie commune, il ne peut en être de même pour ce qui est de l’étiologie et de la pathogénèse, car celles-ci vont dépendre du type d’approche considérée et elles sont nombreuses (Freud, Jung, TCC, etc.) ! Chacune de ces approches part de l’intuition de son fondateur et développe ses propres méthodes curatives.

Il ne faut donc pas espérer en extraire une définition génétique d’une psychopathologie, telle qu’on arrive à l’obtenir dans le cas des maladies somatiques. Il n’y a pas de synthèse possible entre les approches car aucune ne se base sur une ontologie et une anthropologie explicitement définie.

Jean-Pierre Vandeuren

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