Le langage : les maux des mots, les mots des maux et les mots qui sauvent (5/8)

Mots arbitraires ou motivés ?

Pour ce que nous renseignent les textes, Spinoza aurait sans doute penché pour l’arbitraire du mot. Ainsi, dans le §89 du Traité de la Réforme de l’Entendement, cité intégralement plus haut :

« Joignez à cela qu’ils sont constitués arbitrairement et accommodés au goût du vulgaire, … ».

Et dans le Scolie de Eth II, 18 :

«(…) Et de là nous pouvons concevoir avec clarté pourquoi l’âme passe instantanément de la pensée d’une certaine chose à celle d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première : par exemple, un Romain, de la pensée du mot pomum, passe incontinent à celle d’un fruit qui ne ressemble nullement à ce son articulé et n’a avec lui aucune analogie, si ce n’est que le corps de cet homme a été souvent affecté de ces deux choses, le fruit et le son, c’est-à-dire que l’homme dont je parlé a souvent entendu le mot pomum pendant qu’il voyait le fruit que ce mot désigne ; et c’est ainsi que chacun va d’une pensée à une autre, suivant que l’habitude a arrangé dans son corps les images des choses. Un soldat, par exemple, à l’aspect des traces qu’un cheval a laissées sur le sable, ira de la pensée du cheval à celle du cavalier, de celle-ci à la pensée de la guerre, etc. ; tandis qu’un laboureur ira de la pensée du cheval à celles de la charrue, des champs, etc. ; et chacun de nous de la sorte, suivant qu’il a l’habitude de joindre et d’enchaîner de telle façon les images des choses, aura telle ou telle suite de pensées. »

Le remède de Spinoza aux maux des mots

Citons à nouveau Max Müller :

« La philosophie n’est qu’une lutte perpétuelle contre les problèmes posés par le langage métaphorique ».

Le problème du philosophe est double : il doit utiliser le langage commun car il n’a que celui-là à sa disposition pour exprimer ses idées et pour les communiquer, mais, ce faisant, il utilise forcément des signes, des mouvements corporels, qui ont, d’après Spinoza lui-même, un caractère de généralité imaginaire et qui sont nécessairement confus. Comment utiliser les mots pour exprimer la vérité ?

La solution spinoziste consiste à continuer à utiliser les mots courants – Dieu, Esprit, Corps, Désir, Joie, Tristesse, Amour, … -, afin de permettre la continuité de la communication, mais à les investir d’une signification en adéquation avec le réel, c’est-à-dire de leur donner une définition génétique, de telle façon que l’Esprit puisse reconstruire le réel tel qu’il est produit (cette position de Spinoza est justifiée par le cadre ontologico-anthropologique de L’Ethique : voir notre article Spinoza philothérapeute (2/7)). Spinoza ne daigne nous avertir  de cette démarche qu’au beau milieu de L’Ethique (!) (Explication de la définition 20 dans Eth III, Définition Générale des Affects) :

« Je sais que l’usage donne à ces mots un autre sens. Mais mon dessein est d’expliquer, non la signification des mots, mais la nature des choses, et il me suffit de désigner les passions de l’âme par des noms qui ne s’écartent pas complètement de la signification que l’usage leur a donnée ; que le lecteur en soit averti une fois pour toutes. »

Et c’est ainsi que Spinoza intervient en philosophe et peut écrire L’Ethique, satisfaisant à la requête formulée par Jean Guitton :

« C’est là que l’esprit du philosophe peut aider, car la philosophie n’est pas une langue spéciale et supplémentaire, mais elle cherche à s’élever à un point de vue supérieure aux représentations symboliques des langues afin de mesurer sans cesse l’écart qui sépare le signe de la chose. »

Langage et connaissance du troisième genre

« La pensée ne s’exprime pas dans le mot, elle s’y accomplit » (Lev S. Vygotski).

Nous pouvons aller beaucoup plus loin en affirmant que c’est grâce aux mots, redéfinis génétiquement, et seulement à travers eux, que l’être humain peut atteindre ce « bien véritable, capable de se communiquer aux hommes, ce bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur » (TRE §1), ce bien que L’Ethique nomme Béatitude ou Amour intellectuel de Dieu, ce bien qui ne peut être atteint qu’au moyen de la connaissance des choses particulières qu’est la connaissance suprême, celle du troisième genre (« Du troisième genre de connaissance naît nécessairement l’ Amour intellectuel de Dieu » (Eth V, 32, Corollaire)).

Argumentons.

Le troisième genre de connaissance, condition nécessaire pour atteindre l’Amour intellectuel de Dieu, doit être « capable de se communiquer aux hommes » (voir la partie soulignée de la citation du TRE reprise ci-dessus). Elle doit donc nécessairement aussi être exprimée par des mots.

Mais cette connaissance étant, tout comme celle du second genre, adéquate (« La connaissance du premier genre est la cause unique de la fausseté, mais la connaissance du second et du troisième genre est nécessairement vraie » (Eth II, 41)), elle ne peut que s’exprimer avec des mots clairs et distincts, c’est-à-dire en adéquation avec le réel, donc définis ou redéfinis génétiquement.

La connaissance du troisième genre est donc celle qui, partant des choses désignées par des mots génétiquement définis, ne peut en déduire que des idées adéquates (« les idées inadéquates et confuses s’enchaînent avec la même nécessité que les idées adéquates, c’est-à-dire claires et distinctes » (Eth II, 36)).

Mais pour partir, il faut un point de départ. Le Traité de la Réforme de l’Entendement, inachevé, se conclut presque sur la nécessité de partir de l’Être cause de toutes choses :

« Quant à l’ordre de nos perceptions, il faut, pour les ordonner et les lier, rechercher, autant que cela se peut et que la raison le demande, s’il y a quelque être (et en même temps quel il est) qui soit cause de toutes choses, de telle sorte que son essence objective soit aussi la cause de toutes nos idées ; et alors notre esprit, comme nous l’avons dit, reproduira le plus exactement possible la nature, car il en contiendra objectivement l’essence, l’ordre et l’union » (§99).

La définition de cet Être sera donc le point de départ de L’Ethique.

L’Ethique est ainsi écrite avec des mots génétiquement définis, dont le premier est celui de Dieu, cause de toutes choses, duquel se déduiront donc également toutes les idées. L’Ethique est l’expression écrite du troisième genre de connaissance puisque celle-ci procède de Dieu même (dans les termes exacts de L’Ethique « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Eth II, 40, Scolie 2)), mieux que seulement l’expression : L’Ethique accomplit la connaissance du troisième genre.

Paraphrasant une métaphore très suggestive de Vygotski, on pourrait dire que « la connaissance du troisième genre est un nuage qui se déverse en une pluie de mots dans L’Ethique ».

Jean-Pierre Vandeuren

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