Le langage : les maux des mots, les mots des maux et les mots qui sauvent (6/8)

L’Ethique est peut-être « le plus grand livre écrit de main d’homme » (Michel Tournier), mais il reste humain et donc ne peut pas contenir toute la vérité. La pensée humaine ne s’arrête pas à cet ouvrage et il peut être prolongé par des théories ultérieures, à condition qu’elles lui soient compatibles. En particulier, L’Ethique ne tient aucun compte de l’évolution historique ou biologique, ni des situations économiques, par exemple. C’est pourquoi elle peut être avantageusement complétée, du point de vue aspect économique et évolution historique, par la pensée de Marx (nous y avons déjà consacré de nombreux articles) ou aussi sociologique (c’est tout le travail de Frédéric Lordon et  Yves Citton, que nous avons déjà utilisé aussi à plusieurs reprises).

En ce qui concerne l’apport des théories évolutionnistes biologiques, nous allons, dans la suite de cet article, tenter audacieusement une telle approche sur le langage. Tentative audacieuse car elle contredit, en partie, la considération orthodoxe actuelle issue de l’œuvre maîtresse de Ferdinand de Saussure qui néglige l’aspect diachronique et évolutionniste du langage, pour lui préférer une vue structurelle synchronique. Audacieuse aussi parce que nous allons aussi présenter une approche initiée par un médecin praticien, non académique, Christian Dufour, exposée dans son livre Entendre les Mots qui disent les Maux, approche évolutionniste biologique du langage assez révolutionnaire et dont nous ne partageons pas une certaine orientation que nous pourrions qualifier de mystique, mais, qui, à part cela, nous semble compatible avec le spinozisme.

Mais, à tout seigneur, tout honneur, commençons cette partie en tentant d’exposer brièvement l’approche de

Ferdinand de Saussure

 La linguistique

La linguistique est née en réaction contre les « grammaires normatives », dont la plus célèbre est celle de Port Royal.

Les grammaires étaient alors un ensemble de règles du « bien dire », alors que la linguistique s’est voulue d’emblée comme une science d’observation : l’observation des règles de la langue, telle que la parlent les contemporains. Le linguiste se voit comme un ethnologue du langage.

Le père de la linguistique moderne

(Voir http://www.scienceshumaines.com/ferdinand-de-saussure-reinvente-la-linguistique_fr_12153.html)

En linguistique, il y a un avant et un après Ferdinand de Saussure. Au XIXe siècle, cette science est dominée par une approche historique et comparative. Etudier une langue, c’est rechercher son origine, son histoire, son évolution en la comparant avec d’autres langues pour en trouver les racines communes. C’est ainsi que les linguistes du XIXe siècle ont reconstruit la généalogie des langues indo-européennes. Après F. de Saussure (1857-1913), la langue prend un autre visage, apparaissant désormais comme une structure avec sa cohérence interne.

Cette nouvelle vision du langage a commencé à prendre corps à Leipzig, à la fin des années 1870. C’est là que règne le courant des néogrammairiens, en train d’introduire la notion de « lois » du langage. C’est auprès d’eux que F. de Saussure vient étudier la linguistique. A 22 ans, il publie un mémoire sur le système des voyelles dans les langues indo-européennes. Son approche est radicalement nouvelle. Les voyelles d’une langue entretiennent entre elles des relations fonctionnelles ; elles forment un système et leur usage s’explique par les liens qui les unissent.

Ce mémoire contient déjà les principales intuitions saussuriennes. Sa thèse en poche, il est nommé professeur de linguistique à Paris. Il y restera de 1881 à 1891. Très influencé par les idées du sociologue Emile Durkheim, qui est en train de concevoir sa théorie de la société comme un « tout » qui dépasse les individus, de Saussure pense qu’il en va de même pour la langue : « C’est un système organisé et doué d’une fonction sociale. » Il élabore alors les grands axes de sa linguistique générale.

Il est deux façons d’étudier la langue. En reconstituant son histoire, c’est l’approche diachronique. Mais on doit surtout la comprendre à partir de son organisation interne à un moment donné, c’est l’approche synchronique. Cette théorie structurale (qualifiée par la suite de structuraliste, bien que F. de Saussure parle de système plutôt que de structure) conçoit la langue comme un système d’éléments interdépendants. Les signes de la langue prennent sens les uns par rapport aux autres selon des règles d’opposition et de distinction. Tout signe est composé de deux facettes : le signifiant et le signifié. Le signifiant correspond à « l’image acoustique », c’est-à-dire au son produit pour énoncer un mot. Le signifié renvoie au concept, au contenu sémantique attribué au signe. Les relations entre signifiant et signifié sont purement arbitraires.

En 1891, F. de Saussure revient à Genève, où il enseigne le sanskrit, la grammaire comparée et la linguistique générale. Lorsqu’il meurt en 1913, il n’a rien publié de sa théorie linguistique. Trois ans plus tard, deux de ses disciples vont éditer son Cours de linguistique générale à partir de notes manuscrites d’élèves. Toute la linguistique du XXe siècle en sera l’héritière.

Un peu de détails sur l’avant-dernier paragraphe :

Le signe linguistique

Pour de Saussure, le « signe linguistique » (ce que dans le langage profane nous appelons le mot) est formé de deux faces, comme les deux faces d’une pièce de monnaie :

–         Le signifiant est la  » forme phonique  » (le son) du mot prononcé ;

–         Le signifié est « l’image » du mot que nous avons dans la tête au moment où nous l’entendons.

Ainsi le signe « cheval » est formé du signifiant « cheval » et de l’image cheval (la représentation du mot que nous avons dans l’esprit)

Pour de Saussure, signifiant et signifié sont inséparables. Il n’y a pas de signifié sans signifiant (toutes les images peuvent être représentées par des mots) et pas de signifiants sans signifiés (tous les sons veulent dire quelque chose), sinon les mots entendus dans une langue étrangère que nous ne parlons pas du tout.

« La langue est une convention… »  Il n’y a pas de raison d’appeler un cheval à l’aide du signifiant « cheval », la preuve en est que les autres peuples l’appellent autrement : « caballo », « pferd », « horse »… Et c’est parce le rapport signifiant/signifié est arbitraire qu’il n’y a pas de raison de le changer.

 Diachronique/synchronique

Jusqu’à de Saussure, toutes les personnes qui s’intéressaient à la langue –  philosophes, grammairiens, philologues… – privilégiaient l’histoire de la langue sur son fonctionnement « ici et maintenant ». On privilégiait l’étude diachronique de la langue à son étude synchronique.

De Saussure a inversé cet ordre :

 « La langue est un système dont toutes les parties peuvent et doivent être considérées dans leur solidarité synchronique »

De Saussure compare la langue à une partie d’échecs :

«La valeur respective des pièces dépend de leur position sur l’échiquier, de même que dans la langue chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes. »

L’opposition Langue/Parole

Langue est ce qui est commun à un peuple ; la parole est un ensemble de textes réels.

« En séparant la langue de la parole, on sépare du même coup : 1. ce qui est social de ce qui est individuel ; 2. ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou moins accidentel »

D’autre part, pour de Saussure (et pour la première fois) la langue (orale) est plus importante que l’écriture :

« Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts ; l’unique raison d’être du second est de représenter le premier… ».

Pour de Saussure, il est stupide de se référer à l’écriture comme l’ont fait tous les grammairiens avant lui car « c’est comme si l’on croyait que, pour connaître quelqu’un, il vaut mieux regarder sa photographie que son visage. »

Jean-Pierre Vandeuren

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