Spinoza et le problème de Molyneux (2/6)

Sensation et perception

Locke et toute la philosophie empiriste utilisent les concepts de sensation et de perception. Quels sont ces concepts ? En voici une présentation synthétique (http://data0.eklablog.com/claudelinfo/perso/dossier3/sensation%20et%20perception.pdf) :

La sensation

La sensation est la réaction de l’organisme provoquée par des stimuli reçus par un ou plusieurs sens.

Les stimuli peuvent être captés par l’un de nos récepteurs sensoriels ou une réaction de notre organisme liée à des besoins psychologiques, comme la faim, le sommeil …

Nous disposons de 5 sensqui passent chacun par un organe du corps :

· le toucher,par le biais de la peau qui déclenche une réaction,

· l’ouïe,par le biais des oreilles qui permet de capter des vibrations (sons),

· l’odorat,par le biais du nez qui permet de capter les odeurs,

· le goût,par le biais de la langue et palais qui permet de capter la saveur des aliments,

· la vue,par le biais des yeux, qui permet de percevoir l’espace environnant.

La sensation a, à la fois :

· un caractère universel :tout être humain perçoit l’environnement avec un ou plusieurs de ses sens,

· un caractère relatif :les individus ne ressentent pas tous les stimuli de la même façon. Certains, par leur permanence, finissent par être « oubliés » (le bruit de la rue). D’autres ne font pas réagir les personnes de la même façon (quand le thermomètre affiche 19°, certains trouveront qu’il fait chaud alors que d’autres auront l’impression qu’il fait frais).

La perception

La perceptionest la représentation ou impression mentale, de traduction des différentes sensations de l’individu. Chaque individu a une perception de la sensation en fonction de ses connaissances personnelles, de sa personnalité, de son milieu culturel et social …

Le processus de perception comprend plusieurs étapes :

· l’attention(sélection des informations sensorielles),

· l’interprétation(informations sensorielles retenues transformées en impressions),

· la compréhension(signification donnée à ces informations sensorielles retenues),

· la mémorisation(archivage au sein du cerveau des informations sensorielles retenues, interprétées et comprises).

La perception est à la fois globalisante et sélective :

· Globalisante :nous percevons une situation, un objet, un évènement, une personne … dans son ensemble, avant de saisir des stimuli isolés (nous trouvons qu’un spectacle est beau, avant de réaliser qu’il l’est car nous en avons aimé les décors, ou la musique)

· Sélective :nous ne voyons, ne sentons, n’entendons pas tout en même temps. Notre attention va être attirée par certains stimuli, et nous n’allons pas percevoir les autres. La sélectivité est due à différents facteurs. Les principaux sont les caractéristiques de la personne qui perçoit (quand un élève discute avec son voisin, il n’entend pas le professeur parler) ; Les caractéristiques de la situation globale (à l’arrivée du train, nous ne prêtons pas attention aux recommandations données)et enfin les caractéristiques de l’objet perçu (au musée, un tableau va nous impressionner pas sa grandeur, et du coup nous n’aurons pas vu celui de taille plus modeste situé à côté).

Cependant,des phénomènes peuvent perturber le processus de perception. Ce sont des biais de la perceptionqui peuvent engendrer de mauvaises interprétations et réactions. Les biais perceptuels sont de trois natures :

· Situationnelle : la perception est influencée par le contexte ce qui peut la troubler (l’arrivée du directeur dans un bureau attire toute l’attention de l’employé qui souhaite répondre à ses attentes et ne pas le décevoir) ;

· Individuelle :la perception est sélective en fonction des individualités et des sélections systématiques des stimuli sensoriels ce qui peut la troubler (vous vous promenez dans la rue : si vous avez faim, vous ferez plus attention aux vitrines des boulangeries et des pâtisseries) ;

· Sociale :les représentations sociales perturbent la perception. Les principaux biais de nature sociale sont le stéréotypequi est une idée toute faite à propos d’une personne ou d’une situation (les Allemands aiment l’ordre)et le préjugéqui est un ensemble d’opinions personnelles positives ou négatives, à l’égard d’un groupe social (ce qui est acheté en direct à la ferme est forcément meilleur).

Les notions précédentes, comme toutes les notions psychologiques, se présentent comme un catalogue d’effets et de propriétés, comme des « conclusions sans leurs prémisses », du fait qu’elles ne sont pas incluses dans une vision globale de l’humain (une anthropologie), elle-même intégrée dans une vue cohérente de l’Etre (une ontologie). Elles peuvent être aisément reformulées dans les termes de L’Ethique qui, elle, pallie ces défauts :

En termes spinozistes

Pour cette reformulation, il y a lieu de se reporter à Eth II, 17, Scolie qui traite plus généralement de l’imagination.

« Or ces affections du corps humain, dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme nous étant présents, nous les appellerons, pour nous servir des mots d’usage, images des choses, bien que la figure des choses n’y soit pas contenue. Et lorsque l’âme aperçoit les corps de cette façon, nous dirons qu’elle imagine. »

Toute rencontre de notre corps avec une chose extérieure l’affecte. Cette affectation de notre corps est l’image de cette chose («Les images du corps sont les affections mêmes du corps humain, ou, en d’autres termes, les modalités selon lesquelles le corps humain est affecté par les causes extérieures et disposé de telle sorte qu’il accomplisse tel ou tel acte » (Eth III, 32, Scolie) ; « Les affections corporelles ou images des choses … » (Eth V, 1)).

Notre esprit automatiquement a une idée de cette affection corporelle, de cette image, il en est conscient (« Tout ce qui arrive dans l’objet de l’idée qui constitue l’esprit humain doit être perçu par elle ; en d’autres termes, l’esprit humain en aura nécessairement connaissance. Par où j’entends que si l’objet de l’idée qui constitue l’esprit humain est un corps, il ne pourra rien arriver dans ce corps que l’esprit ne le perçoive » (Eth II, 12)). Cette idée est nécessairement confuse et partielle car elle englobe à la fois la nature du corps humain et celle du corps extérieur (« L’idée de chacune des modifications dont le corps humain est affecté par les corps extérieurs doit exprimer la nature du corps humain et à la fois celle du corps extérieur » (Eth II, 16)). Nous appellerons imagination l’idée de l’image.

Et lorsque l’esprit humain a des idées qui sont des imaginations, c’est-à-dire des idées d’images, nous dirons qu’il imagine.

Nous pouvons voir l’esprit comme le témoin d’une scène, d’un événement, comme un accident de la circulation par exemple, qui, en le relatant, va nous le re-présenter (nous le rendre présent) mais en l’interprétant selon sa propre complexion et son état affectif : « C’est sur les lèvres de chacun : autant de têtes, autant d’avis » (Eth I, Appendice).

Remarquons qu’une imagination, une idée d’une affection corporelle, peut être affective (lorsqu’elle s’accompagne d’une variation de la puissance d’agir) ou non.

Ainsi, au sein de L’Ethique, une sensation, qui n’est rien d’autre qu’une modification causée dans le corps par la rencontre avec une cause extérieure, est donc une affection corporelle, c’est-à-dire une image.

Et une perception, étant l’idée d’une image, n’est autre qu’une imagination, une idée du premier genre de connaissance.

Maintenant que nous avons connecté les deux langages, celui de Spinoza et celui des empiristes, nous pouvons déjà nous poser une question intermédiaire qui fait écho au combat mené par Locke contre l’innéisme :

Jean-Pierre Vandeuren

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