Spinoza et le problème de Molyneux (4/6)

 Spinoza et le problème de Molyneux

Tout bon spinoziste, à la considération d’un problème, se doit en premier lieu d’en bien définir les termes, car :

« La plupart des erreurs consistent en ceci que nous n’appliquons pas correctement les noms aux choses » (ETH II, 47, Scolie).

En particulier, dans l’énoncé du problème de Molyneux, on y parle de « voir » et « toucher », mais

Qu’est-ce que voir, toucher, entendre, goûter et sentir ?

Ces termes désignent-ils des sensations ou des perceptions, juste des affections corporelles ou des imaginations ? La distinction n’est pas anodine car s’il s’agit de perceptions, c’est-à-dire de sensations accompagnées de leurs idées, alors cela veut dire qu’à travers nos sens, nous imaginons le monde extérieur, nous en construisons une connaissance sensible. Cette construction est en général visuelle, car la vue est le sens dominant. Mais, dans le cas d’un aveugle-né, cette construction sera essentiellement tactile et n’aurait alors rien de commun avec celle des voyants.

Nous allons d’abord montrer que les sensations, de quel que type qu’elles soient, sont toujours de contact, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un phénomène local situé à la surface du corps. Aucun sens ne s’exerce à distance.

Afin de bien nous en persuader, prenons-les un par un :

– Le toucher est, bien entendu, un sens de contact. Il faut un contact entre l’objet et la peau pour sentir par le toucher. C’est un phénomène à la surface de notre corps.

– Le goût est aussi un sens de contact, localisé sur la langue, donc plus intime puisque un peu intérieur, au contact de muqueuses. Mais si on dit que ces muqueuses sont une partie de la frontière entre notre corps et le monde extérieur, alors la situation est semblable à celle du toucher.

– Pour l’odorat, c’est un peu plus compliqué car on peut avoir l’impression de sentir à distance, par exemple l’odeur d’une fleur située à un mètre devant nous. Or, les physiologistes nous disent que des molécules de vapeur du parfum sont venues se dissoudre à la surface de notre muqueuse nasale. Il s’agit là encore d’un contact intime à la frontière de notre corps. Il y a eu propagation de matière dans l’air. C’est une partie de la matière de la fleur qui est venue jusqu’à nos muqueuses. Cette notion de propagation n’est pas évidente, elle a été construite, à partir des notions d’espace et de temps. Elle est compatible avec l’idée que notre corps occupe un lieu de l’espace, qu’il est limité par une frontière, et qu’il a un extérieur. Dans cet espace extérieur, il peut y avoir propagation, c’est-à-dire changement de lieu qui prend du temps.

– Pour l’ouïe, c’est un peu la même chose, mais plus troublant encore car on a aussi l’impression d’entendre à distance, à une distance encore plus grande, et la propagation est plus rapide. Des expériences nous montrent que le son ne se propage pas sans l’air, qu’il est une perturbation de la pression de l’air, perturbation qui se propage. C’est une propagation, non de matière comme pour l’odorat, mais de perturbation de pression. L’oreille ne sent que les variations de pression localisées sur le tympan, et non à distance. Cela permet de la tromper si nous portons des écouteursqui créent une illusion sonore. Ces expériences d’illusions prouvent que l’ouïe est aussi une sensation de contact, à la frontière de notre corps.

– Pour la vue, on ne sent que les rayons lumineux qui entrent dans notre œil, et non ceux qui passent devant sans le rencontrer. L’œil ne peut sentir non plus comment se propagent les rayons lumineux avant qu’ils n’atteignent notre œil, il ne peut donc savoir s’ils se propagent en ligne droite. Ce n’est ni une propagation de matière (comme pour l’odeur), ni une propagation de déformation d’un milieu (comme pour le son), puisque la lumière se propage aussi dans le vide. Ce que l’œil sent, c’est la direction des rayons lumineux entrants. Le couple (cristallin, rétine) permet une discrimination de direction (locale, en le lieu de l’œil) des rayons. Cette conception est compatible avec les expériences d’illusion optique, analogues des illusions sonores obtenues avec les écouteurs. Prenons l’exemple du miroir. Si un observateur voit un  objet virtuel derrière le miroir, c’est bien qu’il ne sent pas à  distance, sinon il sentirait qu’il n’y a pas de table à cet endroit. Si l’œil sentait à  distance, on verrait à travers le miroir, et celui-ci n’aurait aucun effet sur nous, ce ne serait pas un miroir. Aucune expérience d’illusion optique ne fonctionnerait. Il n’y aurait pas non plus de corps opaque.

Restons dans le domaine de la vue. Nous venons de nous persuader que l’œil ne « sent » que la direction des rayons lumineux entrants, et qu’il ne peut « sentir » à distance. L’œil ne peut donc pas « sentir » l’espace et les objets distants.

Ceci nous amène à considérer que ce que, dans l’énoncé du problème de Molyneux, on appelle voir n’est pas de l’ordre de la sensation visuelle, qui n’a en elle-même pas de contenu spatial, mais de la perception, de l’imagination visuelle – nous nous imaginons voir à distance – et qu’elleconsiste en : « construire une connaissance visuelle de l’espace et des objets ».

De même, l’aveugle-né, en touchant les objets, se construit une connaissance tactile du monde extérieur et cette connaissance représentative doit probablement être fort éloignée de la connaissance essentiellement visuelle de la majorité des personnes. De là à supposer qu’elles n’ont rien en commun, il n’y a qu’un pas et c’est la première hypothèse :

Les imaginations visuelles et tactiles n’ont rien en commun

On comprend dès lors que, si l’on décide de camper sur des préjugés dogmatiques sans nuance, les empiristes, tels que Locke et Berkeley, seront nécessairement conduits à répondre par la négative au problème de Molyneux, tandis que les innéistes, tels Descartes et Leibniz, doivent être amenés à y répondre par l’affirmative.

Car si, à la suite de Locke, on admet que nos connaissances sont construites sur nos seules expériences, alors l’aveugle-né, ayant une connaissance des objets géométriques construite petit-à-petit sur ses seules sensations tactiles, ne pourra pas, dans un laps de temps relativement réduit, en construire une connaissance visuelle suffisante que pour pouvoir la relier avec sa connaissance tactile, ces deux connaissances n’ayant rien en commun.

Par ailleurs, l’innéisme « naïf » de Descartes admet que l’aveugle-né possède les mêmes idées vraies de la sphère et du cube, ces idées étant indépendantes des données des sens. En conséquence, il devrait être capable de reconnaître presque immédiatement les deux objets et les nommer de façon appropriée.

Leibniz est plus nuancé. Dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, il entreprend de faire la critique de Locke, dont il refuse l’empirisme (achevés en 1704, l’année même où décède Locke, les Nouveaux Essais ne paraîtront à titre posthume qu’en 1765). Pour Leibniz, les idées ne proviennent pas toutes de l’expérience. Il en est ainsi des idées de figure : « Ces idées qu’on dit venir de plus d’un sens, comme celle de l’espace, figure, mouvement, repos, sont plutôt du sens commun, c’est-à-dire de l’esprit même, car ce sont des idées de l’entendement pur, mais qui ont du rapport à l’extérieur, et que les sens font apercevoir ; aussi sont-elles capables de définitions et de démonstrations ».

Leibniz propose donc une réponse positive au problème de Molyneux mais à la condition d’en modifier l’énoncé. Théophile, porte-parole de l’auteur dans le livre, émet le jugement suivant : « Je crois que, supposé que l’aveugle sache que ces deux figures qu’il voit sont celles du cube et du globe, il pourra les discerner, et dire sans toucher : «Ceci est le globe, ceci le cube» ». Pourquoi cette condition ? Tout simplement parce que, dans le cas contraire, « il ne s’avisera pas d’abord de penser que ces espèces de peintures qu’il s’en fera dans le fond de ses yeux, et qui pourraient venir d’une plate peinture sur la table, représentent des corps ». L’autre réserve de Leibniz concerne le temps de réponse de l’aveugle, lequel ne pourra sans doute pas discerner les figures immédiatement. Mais à ces deux précisions près, Leibniz propose une réponse positive au problème de Molyneux. L’aveugle sera en effet en mesure de constater que le globe n’a pas de points distincts et se présente sans angles, alors que le cube possède huit points distincts. Sans cela, c’est l’idée même d’une géométrie commune à l’aveugle et au voyant qui serait impossible. Or, c’est un fait que les aveugles parviennent à apprendre les bases de la géométrie par le toucher.

Il y a chez Leibniz, comme chez Spinoza, une sorte d’innéisme platonicien des idées géométriques : elles nous sont innées, mais nous devons effectuer un certain travail afin de les découvrir.

La réponse possible de Spinoza

Puisqu’il s’agit de connaissances, il est nécessaire de relier le problème de Molyneux aux trois genres de connaissance décrits dans L’Ethique.

Puisqu’il s’agit d’un individu confronté à une idée – l’aveugle-né ayant recouvré la vue -, il faut s’interroger sur le genre de connaissance atteint par cet individu et nuancer la réponse en fonction de cet état.

Si l’aveugle-né n’est jamais sorti de la connaissance imaginative, s’il ne connaît donc la sphère et le cube uniquement que par le toucher, alors sa connaissance est seulement empirique et la réponse négative s’impose par le raisonnement avancé par Locke.

Si, par contre, l’aveugle-né a atteint le deuxième genre de connaissance, à tout le moins en ce qui concerne les objets géométriques, il s’est élevé, à partir de ses sens, à des idées adéquates, des idées telles qu’elles sont innées en Dieu, et il devrait être capable de reconnaître visuellement la sphère et le cube grâce à leurs propriétés géométriques qui sont indépendantes des sensations, du moins, éventuellement après un petit temps d’adaptation. On rejoint ici le raisonnement de Leibniz.

Enfin, si, toujours en ce qui concerne certains objets géométriques, tels la sphère et le cube, notre aveugle-né en a atteint une connaissance intuitive, il devrait être en mesure de nommer correctement ces deux objets dès qu’ils lui seraient présentés, car il serait parvenu à un niveau d’indépendance de ses connaissances vis-à-vis de ses sensations, son mode de connaissance étant celui des démonstrations, les « yeux de l’esprit ».

Il nous faut cependant aussi accorder foi à l’hypothèse alternative qui soutient que …

Jean-Pierre Vandeuren

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