Spinoza et le problème de Molyneux (5/6)

Il y a quelque chose de commun entre les connaissances visuelle et tactile

Comme il s’agit dans les deux cas d’une construction de la connaissance de l’espace et des objets extérieurs, les imaginations visuelle et tactile doivent posséder chacune, en elle-même, un contenu spatial commun. Et comme nous avons vu que les sens sont tous de contact, qu’en conséquence ils ne peuvent pas sentir l’espace et les objets distants, les éléments communs entre les imaginations visuelle et tactile doivent venir des idées qui accompagnent les sensations.

Remarquons que notre étude met de suite en évidence l’erreur de l’approche du sensualisme de Condillac qui considère que nos sensations ne sauraient nous mentir et que les idées spatiales nous sont immédiatement données dans nos sensations – autrement dit, la notion d’espace est inhérente, innée à nos sensations – ce qui le conduit évidemment à donner une réponse positive au problème de Molyneux, mais sur une base fausse, l’inhérence du contenu spatial dans les sensations.

Nous avons établi qu’une connaissance de l’espace et des objets extérieurs doit se construire, car elle n’est pas donnée immédiatement dans les sensations. Mais doit-elle se construire à partir de ces sensations ou, au contraire, y a-t-il indépendance entre les perceptions, les imaginations et les sensations de ce point de vue ?

Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, est partisan de la dépendance entre perceptions et sensations et postule que les idées spatiales résultent de l’analyse des sensations. Cela l’amène à proposer une réponse négative au problème de Molyneux, du fait que l’aveugle-né ayant recouvré la vue n’a pas pu analyser ses sensations visuelles et relier ces analyses à celles qu’il aurait établi antérieurement à partir de ses sensations tactiles. Raisonnement assez proche de celui de Locke.

L’approche moderne, initiée par des travaux de Bach-y-Rita sur les expériences menées par son équipe à partir d’un système de substitution visuo-tactile, postule plutôt l’indépendance entre sensations et perceptions dans la construction des idées spatiales. Pour eux, les idées perceptives ont un caractère actif et non pas simplement passif d’analyse des émotions comme chez Diderot. Les représentations spatiales perceptives résultent de la détection d’invariants dynamiques et sont donc en principes compatibles entre les divers types de perception, notamment visuelle et tactile, ce qui les amène à postuler une réponse positive au problème de Molyneux.

La réponse possible de Spinoza

Comme dans le cas de l’hypothèse contradictoire, nous devons relier le problème de Molyneux aux genres de connaissance spinozistes et moduler la réponse en fonction du genre atteint par l’aveugle-né avant qu’il recouvre la vue.

Si notre aveugle-né est resté confiné dans le premier de genre de connaissance, il n’aura pas pu analyser ses nouvelles sensations visuelles ni relier ces analyses à ses anciennes analyses provenant de ses sensations tactiles et ainsi déceler ce qui serait commun entre les deux. Le raisonnement rejoint celui de Diderot et conduit à une réponse négative.

Si nous supposons que l’aveugle-né a pu, en ce qui concerne les idées spatiales, atteindre le niveau de la Raison, alors, il a eu l’occasion de dégager de ses expériences tactiles des notions communes comme celles de mouvement et de repos et d’espace, notions valables aussi pour les expériences visuelles. Ces « notions communes » spinozistes jouent le rôle des « invariants dynamiques » évoqués dans la théorie moderne de Bach-y-Rita, ce qui permet de relier les deux raisonnements et d’inférer à nouveau une réponse positive.

Enfin, si, toujours en ce qui concerne certains objets géométriques, tels la sphère et le cube, notre aveugle-né en a atteint une connaissance intuitive, il devrait être en mesure de nommer correctement ces deux objets dès qu’ils lui seraient présentés, car il serait parvenu à un niveau d’indépendance de ses connaissances vis-à-vis de ses sensations, son mode de connaissance étant celui des démonstrations, les « yeux de l’esprit ». Le cas de la personne ayant atteint ce genre de connaissance est indépendant de l’hypothèse que l’on privilégie.

Jean-Pierre Vandeuren

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