Spinoza, déterminisme et fatalisme (2/3)

Essence

Il y a deux points de vue, cinétique et dynamique, de la même essence :

Du point de vue cinétique, le corps est constitué d’un très grand nombre de parties extensives et son individualité est formée par un certain rapport de mouvement et de repos entre ces parties. Chacune des parties du Corps est elle-même l’objet d’une idée (qui est l’Esprit de cette partie). L’Esprit humain, l’idée du Corps humain, est donc constitué du très grand nombre d’idées de ses parties, idées reliées entre elles par l’idée du rapport de mouvement et de repos entre les parties du Corps tout entier. C’est ce qu’est l’Esprit humain. Par ailleurs, l’Esprit aussi des idées qui sont, au départ, des idées des affections du Corps par les corps extérieurs.

L’individu est maintenu en vie par la conservation de son rapport. On est dans le domaine de l’être, du vivre.

Du point de vue dynamique, l’individu est constitué par une poussée, un effort (Conatus), une puissance d’être affecté et d’affecter héritée de la puissance divine.

On est dans le domaine du faire, de l’agir, du produire, qui a deux finalités : maintenir l’individu en vie, conserver son rapport de mouvement et de repos et augmenter cette puissance d’être affecté et d’affecter.

C’est donc à ce niveau dynamique que jouent les affects (terme justement préférable, dans la théorie spinoziste, à celui de sentiments), la Joie étant l’affirmation du passage à un degré plus élevé de puissance, la Tristesse, à un degré moindre, ces deux affects déterminant les désirs particuliers selon le cycle génétique de base des affects que nous avons repris ci-dessus :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → action → …

Ces deux points de vue sur l’essence individuelle (cinétique, comme rapport de mouvement et de repos entre un très grand nombre de parties et dynamique, comme degré de puissance, pouvoir d’être affecté et d’affecter) sont équivalents. Cela résulte du troisième postulat d’Eth II :

« Les individus composant le corps humain sont affectés, et conséquemment le corps humain lui-même est affecté, d’un très grand nombre de manières par les corps extérieurs. »

Pour mieux comprendre cette équivalence, on peut se référer aux explications données par Deleuze dans son cours sur Spinoza du 24 Mars 1981 :

« Avoir, sous un certain rapport, une infinité de parties extensives c’est pouvoir être affecté d’une infinité de façons. Dès lors tout devient lumineux.

Si vous avez compris la loi des parties extensives, elles ne cessent pas d’avoir des causes, d’être causes, et de subir l’effet les unes des autres. C’est le monde de la causalité ou du déterminisme extrinsèque, extérieur. Il y a toujours une particule qui frappe une autre particule. En d’autres termes, vous ne pouvez pas penser un ensemble infini de parties sans penser qu’elles ont à chaque instant un effet les unes sur les autres.

Qu’est-ce qu’on appelle affection ? On appelle affection l’idée de l’effet. Ces parties extensives qui m’appartiennent, vous ne pouvez pas les concevoir comme sans effet les unes sur les autres. Elles sont inséparables de l’effet qu’elles ont les unes sur les autres. Et il n’y a jamais un ensemble infini de parties extensives qui seraient isolées. Il y a bien un ensemble de parties extensives qui est défini par ceci : cet ensemble m’appartient. Il est défini par le rapport de mouvement et de repos sous lequel l’ensemble m’appartient. Mais cet ensemble n’est pas séparable des autres ensembles, également infinis, qui agissent sur lui, qui ont de l’influence sur lui et qui eux, ne m’appartiennent pas. Les particules de ma peau ne sont évidemment pas séparables des particules d’air qui viennent les taper. Une affection ce n’est rien d’autre que l’idée de l’effet. L’idée nécessairement confuse puisque je n’ai pas idée de la cause. C’est la réception de l’effet : je dis que je perçois. C’est par là que Spinoza peut passer de la définition cinétique à la définition dynamique, à savoir que le rapport sous lequel une infinité de parties extensives m’appartient c’est également un pouvoir d’être affecté. »

Ainsi l’essence d’un individu humain particulier peut-être vue, entre autres, comme une expression de la puissance divine (voir Eth III, 6, démonstration), comme une certaine quantité de puissance, une aptitude bien définie à produire certaines choses.

Mais quel est alors le rapport avec le Désir ?

Il est dans la locution :

En tant que …

L’essence d’un individu est donc une certaine puissance de production d’effets. Amené à l’existence, il va alors avoir « tendance à », « faire effort pour », « désirer » actualiser cette puissance, pour amener des effets à l’existence. Cela ne peut se faire qu’au travers d’actes posés en vue de cette réalisation. Ce Désir est donc bien ce qui caractérise cet individu existant, il en est son essence actuelle, lorsque qu’on la considère comme (« en tant qu’elle est conçue comme ») déterminée à accomplir une action.

Reste à savoir maintenant par quoi elle est déterminée à cette action …

Par une quelconque affection d’elle-même

Et Spinoza de préciser (comme souligné dans l’explication reprise plus haut) : « par une affection de l’essence de l’homme, nous entendons toute disposition de cette essence, qu’elle soit innée ou acquise, qu’elle se conçoive par le seul attribut de la pensée ou par le seul attribut de l’étendue, ou enfin se rapporte à la fois aux deux. »

Une affection est un effet : une affection du corps est un effet d’un corps extérieur sur lui, c’est-à-dire une image de ce corps (voir A propos de Eth II, 17, Scolie et de l’Imagination) ; une affection de l’Esprit est une idée de cet effet. Quant à une « affection de l’essence », cela relève bien de l’effet, mais il faut être subtil et examiner d’abord le génitif « de », car celui-ci peut être doté de deux sens, un sens objectif et un sens subjectif. Au sens objectif, il s’agit de l’effet subi par l’essence, par le degré de puissance,  suite à la rencontre avec une chose extérieure. Je reçois un coup violent ; ce coup m’affecte et détermine un certain degré, une certaine « disposition » de ma puissance d’être et d’agir. Je suis affecté. Au sens subjectif, il s’agit de l’effet que je fais subir à une chose extérieure. J’affecte. Cela correspond aux deux sens du degré de puissance, du pouvoir d’être affecté et celui d’affecter. Cette « disposition » va évidemment être tout-à-fait individuelle et temporelle, car elle va dépendre à la fois de notre propre rapport de mouvement et de repos entre nos parties extensives (l’inné) et de nos expériences passées (l’acquis). En termes plus modernes, l’inné désigne notre constitution physiologique susceptible d’influencer notre humeur et notre caractère au sens de la manière dont nous sommes naturellement enclins à réagir, tandis que l’acquis se réfère  au caractère que nous nous forgeons par le biais de nos expériences.

Maintenant, toute affection, à condition que nous en soyons conscients, enveloppe nécessairement l’idée de cette affection. Par exemple, de toute affection consciente du Corps, l’Esprit en a nécessairement l’idée. Pour peu que cette affection ne nous soit pas indifférente, elle provoquera en nous une augmentation ou une diminution de notre puissance d’être et d’agir, c’est-à-dire un affect (« J’entends par Affect, les affections du Corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite, secondée ou réprimée, et, en même temps que ces affections, leurs idées » (Eth III, Définition 3)), soit, en définitive, une joie ou une tristesse.

On peut à présent compléter le cycle génétique de base des affects en y incluant la cause des joies et des tristesses, à savoir la disposition de notre degré de puissance, son état suite à la rencontre avec une chose extérieure :

                                         Chose extérieure

                                                      ↓

Essence (Degré de puissance) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → action

Nos joies et nos tristesses, et donc nos désirs, sont déterminés par les dispositions de notre essence suite aux rencontres de celle-ci avec les choses extérieures.  Ces dispositions sont déterminantes pour nos désirs et nos actes. Mais, chose importante, elles sont aussi elles-mêmes déterminées en partie par nos expériences. Et c’est cette dernière détermination qui nous ouvre un créneau vers une possible modification de nos désirs et de nos actes.

Mais avant d’explorer cette piste, ouvrons une parenthèse sur la position de la philosophie de Spinoza par rapport à …

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s