Spinoza et le débat entre holisme et individualisme méthodologiques en sociologie (1/7)

« Il faut comprendre en un tout la méthode géométrique, la profession de polir des lunettes et la vie de Spinoza. Car Spinoza fait partie des vivants-voyants. Il dit précisément que les démonstrations sont les “yeux de l’esprit”. (…) La démonstration comme troisième œil n’a pas pour objet de commander ni même de convaincre, mais seulement de constituer la lunette ou de polir le verre pour cette vision libre inspirée. » (Gilles Deleuze)

« La philosophie de Spinoza est un télescope, qui met à la portée de l’œil les objets invisibles à l’homme en raison de leur éloignement.» (Ludwig Feuerbach)

Le débat : la dichotomie théorique

Suivons les grandes lignes de l’exposé de Damien Theillier publié à l’occasion du décès de Raymond Boudon

(http://www.contrepoints.org/category/cuturen/philosophie) …

Les sciences sociales, appelées aussi sciences morales, ou sciences de la culture, tentent de comprendre, avec les méthodes des sciences de la nature, la diversité des faits sociologiques, des faits historiques, des phénomènes économiques et politiques etc. Dès leur naissance, deux tendances antagonistes ont vu le jour : l’individualisme de l’école allemande de Wilhelm Dilthey et Max Weber, et le holisme de l’école positiviste d’Auguste Comte et Émile Durkheim. Cet antagonisme renvoie à deux conceptions du statut de l’acteur social :

– L’une met l’accent sur l’autonomie et la responsabilité des acteurs sociaux. Elle accorde le primat au jeu des individus et à leur conscience (l’individualisme) ;
– L’autre met l’accent sur l’hétéronomie et les effets déterministes des structures sur les acteurs sociaux. Elle accorde le primat à l’inconscient, qu’il soit biologique, psychologique ou social (le holisme).

Max Weber est considéré comme le fondateur de la démarche individualiste dans les sciences sociales. Pour lui, la réalité sociale relève d’interactions individuelles obéissant à des choix subjectifs qu’il faut tenter de comprendre. Selon Weber, « La sociologie compréhensive (telle que nous la concevons) considère l’individu isolé et son activité comme étant son unité de base, je dirai : son ‘atome’ » (Essais sur la Théorie de la Science). De même, pour Raymond Boudon, autre promoteur de la démarche individualiste, l’axiome de base d’une sociologie qui repose sur cette démarche est le suivant : « L’individu, et non le groupe, est ‘l’atome logique’ de l’analyse sociologique ». Il s’agit donc de ramener les phénomènes macroscopiques (non-intentionnels) auxquels la sociologie s’intéresse à leurs causes microscopiques (intentionnelles).

De son côté Pierre Bourdieu, sociologue et ancien professeur au Collège de France, souscrivait au second point de vue, le holisme méthodologique dans la ligne d’Émile Durkheim. Ce dernier concevait les faits sociaux comme des choses, indépendamment de leurs auteurs. La réalité sociale s’explique par des liens de causalité, comme dans les sciences naturelles. Dans les Règles de la méthode sociologique, il écrit : « la cause déterminante d’un fait social doit être recherchée dans les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle ». Alors que pour Weber, la sociologie est une science de l’action sociale, pour Durkheim, elle est une science des faits sociaux.

Dans le modèle déterministe de Bourdieu, l’individu est toujours pensé comme un produit ou un jouet des structures sociales et des normes collectives. L’acteur social est comme une pâte molle sur laquelle viendrait s’inscrire les données de son environnement, lesquelles lui dicteraient ensuite son comportement.

Prenons l’exemple de l’éducation et de la politique scolaire, auxquelles Bourdieu a consacré deux ouvrages avec Jean-Claude Passeron, Les Héritiers en 1964 et La Reproduction en 1970. Partant du constat statistique d’une corrélation entre échec scolaire et milieux populaires défavorisés, Bourdieu en déduit que les forces sociales agissent pour maintenir la domination d’une classe sur une autre. Sa thèse est que l’école est un système de sélection et de reproduction des élites qui légitime et perpétue les inégalités sociales. Dans ce contexte, la position initiale des individus ou leur origine sociale déterminerait toujours leur position finale, c’est-à-dire leur statut social.

À l’inverse, le modèle rationnel de l’homo sociologicus que défend Boudon part du principe fondamental que, pour expliquer le comportement ou les croyances de l’acteur social, il faut tenter de démontrer que celui-ci a des raisons de faire ce qu’il fait ou de croire ce qu’il croit. L’intentionnalité rationnelle de l’action individuelle conduit donc nécessairement à concevoir les acteurs sociaux comme autonomes par rapport aux structures sociales. Cela ne signifie pas que toute influence de l’environnement serait exclue. L’homo sociologicus est doté d’une autonomie variable en fonction du contexte dans lequel il se trouve. Il est soumis à des passions, à des intérêts qu’il cherche à satisfaire en utilisant les moyens qui lui semblent les meilleurs. Mais c’est un agent intentionnel et rationnel, capable de placer les données extérieures sous le contrôle de sa conscience.

En 1973, Raymond Boudon écrit L’inégalité des chances, en réponse à Bourdieu. Selon Boudon, une proportion significative d’individus échappe aux déterminismes sociaux énoncés par P. Bourdieu et J.-C. Passeron. Il leur reproche ainsi de brosser un tableau de l’école où les habitus des acteurs et la « violence symbolique » du système sont tellement déterminants qu’ils ne laissent aucune place au potentiel de résistance ou de stratégie des individus. Par ailleurs, il critique la théorie du complot qui sous-tend la thèse de Bourdieu. Tout se passe comme si des forces sociales agissaient, à l’insu des acteurs sociaux, pour maintenir l’opposition entre une classe dominante et une classe dominée. L’école valoriserait, sans le dire, la culture de la classe dominante, la culture générale (dite « bourgeoise »), et jugerait ainsi les individus en fonction de leur familiarité avec cette culture.

Finalement, on retrouve chez Bourdieu les deux grandes thèses de la vulgate nietzschéenne et marxiste :

–          Les comportements et les croyances sont déterminés par les forces sociales.

–          Toutes les sociétés se composent de dominants et de dominés.

La plupart des théories sociologiques depuis les années 60, s’inspirent de ce modèle déterministe.

À cela, Boudon objecte que l’existence de soi-disant « forces sociales » n’est pas observable. Et il leur oppose l’autonomie de l’individu comme une réalité de fait. C’est bel et bien notre autonomie qui nous fait aller d’un point A à un point B. Mais pour aller à B, il faut tenir compte des structures. Les structures sont donc des paramètres mais non les causes qui nous poussent à aller de A à B. Ainsi, selon lui, les sociologues déterministes introduisent une confusion entre paramètre et cause.

Aperçu synoptique des

grands traits de l’opposition holisme / individualisme méthodologique

(D’après D. Glaymann, Université Paris XII, 2006)

Holisme Individualisme méthodologique
Inspirateurs et fondateurs K. Marx, É. Durkheim A. de Tocqueville, M. Weber
Autres auteurs importants R. Merton, P. Bourdieu R. Boudon, E. Goffman, G. Becker
Définition de la société Le tout diffère de la somme des parties qui la composent. Le produit de l’agrégation d’interactions entre individus.
Posture des individus Des êtres subissant des règles liées à des structures qui leur échappent et modèlent leurs comportements et leurs croyances. Des acteurs qui calculent, font des choix et construisent des stratégies liées aux coûts et avantages comparés de leurs actes.
Objet de la sociologie Les faits sociaux qui s’imposent aux individus et les contraignent souvent à leur insu. Les résultats des actions individuelles qui produisent le social en se combinant.
Travail des sociologues Étudier les faits sociaux comme des choses et les analyser de l’extérieur. Comprendre les actes des individus et le sens qu’ils leur donnent.
Méthode préférée Observation indirecte et objective. Observation directe, voire participante.
Instruments privilégiés Questionnaires, statistiques, bibliographie. Enquêtes de terrain, entretiens, récits de vie.

 Jean-Pierre Vandeuren

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