Spinoza et le débat entre holisme et individualisme méthodologiques en sociologie (3/7)

Karl Popper

L’opposition entre les tenants du holisme méthodologique et ceux de l’individualisme méthodologique porte sur trois points en particulier : un problème ontologique, un problème méthodologique et un problème politique.

1 / Le problème ontologique : A quoi correspondent en réalité ces concepts collectifs ? Les individualistes (parmi lesquels B. Mandeville, D. Hume, A. Ferguson, A. Smith, C. Menger, L. von Mises, F. A. Von Hayek) répondent que ces concepts sont vides : seuls existent les individus et seuls les individus raisonnent et agissent. Les holistes (Saint-Simon, Comte, Hegel, Marx, les néo marxistes, les structuralistes, etc.) pensent au contraire que ces concepts désignent des réalités substantielles – des entités indépendantes et autonomes par rapport aux individus et qui, comme « l’Eglise », « l’armée » ou la « patrie », instituent, modèlent, et régissent les individus.

2 / Le problème méthodologique : Par où doivent commencer les études sociales – les recherches ayant pour objet l’explication des événements et des institutions sociales ? Etant donné que pour eux, seuls les individualistes soutiennent que les recherches concernant la genèse et la transformation des institutions sociales doivent nécessairement passer par l’étude des actions des individus (dans le but notamment, d’en explorer les conséquences non intentionnelles). Au contraire, les holistes – sur la base de la croyance en la réalité des collectifs – chercheront à identifier les lois (les lois de décadence, de progrès les lois dialectiques et d’autres encore) qui expliqueraient la genèse et le développement de ces soi-disant entités collectives.

3 / Le problème politique : Le but est-il la constitution d’une entité collective comme le parti, la nation ou l’Etat, ou bien doter l’individu de la plus grande liberté et responsabilité possibles ? Pour les holistes, si la réalité effective est constituée d’entités collectives telles que l’Etat, il est clair que les individus sont au service de ces entités et qu’ils sont les instruments de fins collectives. Au contraire, les individualistes soutiennent que la fin est l’individu et non pas l’Etat, la classe, ou le parti ;  et ils ajoutent que l’élimination de la conception individualiste de la société ne permet plus de justifier la démocratie.

Nous pouvons situer à présent les positions spinozistes au sein des distinctions précédentes…

Spinoza au sein du débat

1/ Le problème ontologique

L’ontologie spinoziste est clairement holiste.

Spinoza n’est pas seulement moniste en ce qu’il nie le dualisme substantiel de type cartésien selon lequel l’esprit et le corps seraient deux réalités hétérogènes, mais il est aussi holiste. C’est-à-dire qu’il nie le point de vue atomiste (e.g. celui des empiristes) d’après lequel les parties d’un tout sont antérieures au tout et le constituent. Pour lui, ce qui est premier, c’est le Tout de la substance unique, c’est Dieu ou la Nature. En ce sens, il ne voit entre les différentes parties de la Nature qu’une différence de degré de puissance en ce que toute partie de la Nature est, ipso facto, une partie de la puissance totale de la Nature. Dès lors, comme il l’explique en Éthique, II, 13, un individu n’est jamais qu’un tout subalterne dont les propres parties sont mues par des forces internes en tant que celles-ci entretiennent des rapports réglés avec le tout dont ils contribuent à la conservation en s’opposant aux forces externes qui menacent de le détruire. Et il nomme conatus (« effort ») la tendance du tout (l’individu) à persévérer dans son être :

« L’essence d’un être quelconque étant donnée, il en résulte nécessairement certaines conséquences et tout être ne peut rien de plus que ce qui suit nécessairement de sa nature déterminée. Par conséquent, la puissance d’une chose quelconque, ou l’effort par lequel elle agit ou tend à agir, seule ou avec d’autres choses, en d’autres termes, la puissance d’une chose, ou l’effort par lequel elle tend à persévérer dans son être, n’est rien de plus que l’essence donnée ou actuelle de cette chose. [En particulier], l’Esprit ayant, par les idées des modifications du Corps, conscience de lui-même, il s’ensuit que l’Esprit a conscience de son effort [conatus]. Cet effort [conatus], quand il se rapporte exclusivement à l’Esprit, s’appelle volonté ; mais quand il se rapporte à l’Esprit et au Corps tout ensemble, il se nomme appétit. L’appétit n’est donc que l’essence même de l’homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à sa conservation, de telle sorte que l’homme est déterminé à les produire. On peut même dire qu’entre l’appétit et le désir il n’y a aucune différence, si ce n’est que le désir se rapporte la plupart du temps à l’homme, en tant qu’il a conscience de son appétit ; et c’est pourquoi on le peut définir de la sorte : le désir, c’est l’appétit avec conscience de lui-même. Il résulte de tout cela que ce qui fonde l’effort [conatus], le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé qu’une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu’une chose est bonne par cela même qu’on y tend par l’effort [conatus], le vouloir, l’appétit, le désir« (Spinoza, Éthique, III, 9).

Spinoza s’oppose à la conception individualiste qui nie le fait que les groupes humains aient une existence réelle. Pour lui, un tel groupe est bel et bien un individu réel doté, comme toute chose, d’un Conatus qui le pousse à persévérer de lui-même dans son existence (voir nos articles Marx et Spinoza (2) et (3)).

Un groupement humain est une chose singulière de la nature et donc un individu, c’est-à-dire qu’il est constitué d’une infinité de parties extensives (extérieures les unes aux autres), reliées entre elles par un rapport caractéristique qui exprime son essence, sa raison d’être.

L’individu groupe, jeté dans l’existence, va tendre nécessairement à y persévérer, tout comme l’individu humain. Cette tendance naturelle, cette poussée à se déployer au maximum dans la vie, à actualiser le plus possible sa puissance par des effets, est son Conatus. Cette notion, en effet s’applique dans la théorie spinoziste à toute chose particulière :

« L’effort (Conatus) par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose » (Eth III, 7).

Ainsi, la définition spinoziste du management d’une entreprise, commerciale ou autre, pourrait être : « Mise en œuvre et coordination des fonctions et des personnes qui remplissent ces fonctions de façon à favoriser au maximum le Conatus de l’entreprise ».

Il y a dès lors nécessairement une interaction entre le Conatus d’un groupe structuré et celui de ses membres, interaction qu’il nous faut mettre en évidence dans le cadre ontologique afin d’en déduire une méthodologie pour les études sociologiques.

Un groupe humain structuré, une entreprise, une institution, un pays, …, s’est toujours constitué comme action consécutive à un désir humain particulier, le « Désir-Maître ». Ce désir a alors spécifié, implicitement ou explicitement, le rapport caractéristique de la structure créée.

Inversement, le Conatus du groupe structuré auquel appartient un individu va structurer le Conatus de celui-ci par son alignement éventuel sur le rapport caractéristique du groupe.  Il en est ainsi de l’adoption par l’individu des mœurs et coutumes du pays ou de la région dont il est issu, des croyances, souvent indéracinables de la religion à laquelle ses parents adhèrent, des idéologies ambiantes, mais aussi, pour un salarié, de l’ « esprit » de l’entreprise à laquelle il a loué sa force de travail et qui peut le conduire à y consacrer sa vie entière.

Mais chaque Conatus humain, en retour, peut également infléchir le Conatus de la structure à laquelle il appartient, introduisant ainsi une dynamique au sein d’une entité qui pourrait paraître statique. C’est à cause de cela que, par exemple, les mœurs, les coutumes, les idéologies, les rapports caractéristiques de ces structures évoluent.

Jean-Pierre Vandeuren

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