Spinoza et le débat entre holisme et individualisme méthodologiques en sociologie (4/7)

2/ Le problème méthodologique

Il y a donc influences réciproques entre les Conatus des groupes et les Conatus individuels des membres de leurs membres.

Par où dès lors commencer une étude sociale, par l’influence du groupe ou l’action individuelle ?

Pour y voir clair, il nous faut revenir aux notions de raisons et de causes (voir nos articles L’employabilité : un mythe capitaliste (1) et (2))…

On doit pour l’essentiel à Schopenhauer la distinction, promise à une longue postérité, entre les causes, qui produisent les événements physiques, et les raisons (qu’il préfère appeler motifs) qui nous font agir. Mais bien que d’un type particulier, ces raisons n’en sont pas moins des causes, et plus précisément, selon une formule fameuse, des causes « vues de l’intérieur »  censées par là-même nous livrer la clé du grand secret, à savoir que la « volonté » est l’essence de toute réalité.

Une des conséquences de cette distinction qui perdure encore à l’heure actuelle est ce qu’on pourrait appeler « la querelle des causes et des raisons » en psychologie.

Une des branches de celle-ci, la psychologie scientifique naturaliste, a pour ambition de proposer des explications causales des comportements. Cet objectif est dénoncé par les partisans d’une approche herméneutique de l’esprit, pour qui une conception causaliste de l’explication psychologique méconnaît ce qui fait l’essence du mental. Selon leurs arguments, une explication psychologique a pour objet de rendre intelligible les comportements d’un agent. Rendre intelligible une action, c’est énoncer les raisons qui la motivent, en donner la signification aux yeux de l’agent et de ceux qui cherchent à la comprendre. Or la connexion entre les raisons et les actions ne saurait être causale; elle est d’ordre logique. Cette objection s’adresse aussi bien à Freud – qui aurait, selon Jean-Paul Sartre, commis l’erreur de traiter la signification des états mentaux sur le modèle de la relation cause-effet qu’à la psychologie cognitive contemporaine, accusée d’ignorer la dimension normative de l’explication psychologique. La plupart des naturalistes répondent à ces objections non pas en niant que les explications psychologiques soient des explications par des raisons, mais en soutenant que les explications par les causes et les explications par les raisons sont compatibles et complémentaires. Le philosophe américain Donald Davidson (1917 – 2003), dont l’ouvrage le plus connu s’intitule fort à propos Actions, Raisons et Causes est  l’un des plus fervents défenseurs de cette compatibilité.

On aura compris que la raison concerne le « pour quoi ? » d’une action : pour quelle raison accomplit-on telle action ? = pour quoi, dans quel but, avec quelle intention, l’accomplit-on ?

La cause se situe, elle, du côté du « pourquoi ? », de l’origine de l’intention, de la raison de l’action.

La difficulté de la distinction entre ces deux concepts provient, à notre sens de la confusion de deux plans : celui de l’acteur (l’individu qui accomplit l’action) et celui que nous appellerons génériquement le spectateur (celui qui regarde ou subit ou étudie l’action).

Raison et causes interviennent toutes les deux au niveau de l’acteur. Cela s’éclaire parfaitement si l’on considère le cycle génétique des affects de base (voir notre article à ce sujet) :

Conatus → Joie → Amour → désir particulier → Action

Lorsqu’un individu rencontre une chose extérieure qui convient à sa nature, il éprouve de la joie à l’idée de cette chose, donc de l’amour pour celle-ci et va la désirer. Il a l’intention de s’en rapprocher et va donc initier une action dans le but de ce rapprochement.

En remontant les flèches de la fin au début du cycle, on voit que la première question qui se pose, si l’on désire comprendre les diverses étapes du processus, est : pour quoi, dans quel but l’acteur a-t-il initié son action ? Quelles étaient ses raisons ? Réponse : dans l’intention de satisfaire son désir. C’est le seul endroit où interviennent les motivations, les raisons.

Mais pourquoi a-t-il ce désir particulier ? Quelle en est  la cause ? Réponse : ce désir résulte de son état affectif amoureux.

Pourquoi notre acteur est-il amoureux de la chose rencontrée ? Quelle est la cause de cet amour ? Réponse : parce qu’il éprouve de la Joie à l’idée de cette chose.

Pourquoi éprouve-t-il cette Joie ? Quelle en est sa cause ? Réponse : parce qu’elle convient à sa nature.

Les causes interviennent chez l’acteur aux trois premières étapes du processus.

Maintenant, si l’on se place du côté du spectateur de l’action, force est de constater qu’il n’a accès qu’au résultat du processus, c’est-à-dire qu’il ne voit que l’action produite et il ne peut, s’il désire y apporter une explication, que formuler des conjectures sur les raisons de cette action, sur ses motifs ou motivations.

Un exemple, emprunté à Thomas More, nous fera mieux comprendre la distinction de niveau qui éclaire celle entre raisons et causes.

Nous sommes en Angleterre au début du XVIe siècle et les meurtres y sont fréquents. Thomas More est un spectateur de ce fait et se demande quelle en est la cause (ou quelle est la cause qui est avancée à titre  d’hypothèse). Il propose comme réponse : le fait que le vol y est puni de mort.

Une cause (la loi qui punit le vol de mort) engendre un effet (le nombre élevé de meurtres). Mais comment prouver cette relation de cause à effet, comment la rendre intelligible ? Pour cela, il faut à présent se placer du côté de l’acteur, de celui qui perpétue le meurtre : quelles sont les raisons de son acte ? Le voleur tue (action) car son désir est de survivre et le meurtre de la personne qu’il a volée lui assure de ne pas être dénoncé comme voleur et donc d’échapper à la mort. Il est évident que son désir de survivre est causé par l’amour naturel qu’il a de l’existence.

On pourrait s’exprimer autrement et dire que son désir est causé parce qu’il attribue une grande importance à sa propre existence, que la conserver vaut beaucoup pour lui, qu’elle une de ses valeurs importantes.

Essentiellement grâce au cycle génétique des affects de base repris ci-dessus, on peut resituer facilement les démarches préconisées par les individualistes et les holistes.

Les individualistes, comme Weber  par exemple, s’interrogent d’abord sur les raisons, les motifs, des actions individuelles et se demandent qu’elles en sont les causes. Ils partent de la fin du cycle et le remontent. Prenons l’exemple de De l’Ethique protestante à l’Esprit du capitalisme de Max Weber. Partant de la constatation statistique selon laquelle les hautes sphères des entreprises capitalistes (dirigeants, cadres supérieurs, etc.) sont occupées majoritairement par des protestants, il se demande quels sont les motifs qui ont poussés ces derniers aux actions leur permettant d’investir ces positions sociales et économiques. C’est pourquoi sa démarche est qualifiée d’individualisme méthodologique. Il est alors naturellement amené à rechercher les causes de ces raisons, c’est-à-dire à remonter les flèches du cycle et à les découvrir dans l’influence de la religion sur le Conatus des membres des sociétés protestantes. L’Eglise luthérienne, et plus encore la calviniste, affirment la prédestination des âmes : Dieu a dès l’origine décidé de l’élection ou non de chaque individu et aucun des actes de celui-ci ne pourra rien y changer. D’où la terrible angoisse des calvinistes : comment savoir si je suis un élu ou un damné ? Pour Calvin, c’est ici et maintenant, par la fructification de ses richesses à travers son métier, mais sans en profiter ici-bas, que le croyant, s’il y réussit, pourra voir dans cette réussite son élection divine. Il en résulte un investissement total de ce dernier dans son travail et une nécessité de réinvestissement du capital accumulé du fait de l’interdiction d’en jouir dans la vie actuelle, deux ingrédients nécessaires au développement et à la domination du capitalisme.

Selon Max Weber, c’est donc l’éthique qui constitue un facteur explicatif (et non une cause suffisante et nécessaire) de l’essor du capitalisme. Il s’intéresse donc au rapport entre la religion et la société, c’est-à-dire entre le domaine des valeurs et les pratiques économiques.

Il note cependant qu’il existe un esprit du capitalisme indépendant du capitalisme lui-même. Ainsi, l’idéal presque pur du capitalisme peut s’observer bien avant que n’apparaisse la grande industrie concentrée. Weber reprend l’idée selon laquelle le capitalisme naît au XVIème siècle dans les milieux de confession protestante. Le système de valeurs catholiques qui forge la mentalité de l’occident chrétien est un obstacle au capitalisme (valorisation de la pauvreté, de la charité, critique du prêt à intérêt, …). Le calvinisme, au contraire, encourage un comportement congruent avec le capitalisme (valorisation du travail, notion de prédestination, …) : le croyant doit donc se comporter comme un moine chez qui le travail et l’entreprise remplace la prière et la contemplation. La conception que chaque religion se fait du salut est essentielle.

On pourrait aussi qualifier la démarche individualiste d’inductive : partant d’effets, elle en recherche les causes, ou plus précisément, le ou les facteurs explicatifs essentiels, ce que, dans un langage spinoziste, nous pourrions appeler les « causes efficientes ».

Inversement, la démarche holiste pourrait être qualifiée de déductive. Pour expliquer un effet, elle va partir de causes. Elle va donc suivre l’ordre donné des flèches du cycle génétique de base des affects, du début vers la fin, des causes vers les raisons, de l’influence du groupe vers l’action humaine individuelle. Prenons l’exemple de l’étude du suicide entreprise par Emile Durkheim. A l’aide des statistiques nationales, Durkheim établit des corrélations entre certaines situations sociales comme le milieu ou la période (de croissance économique par exemple) et la fréquence des suicides. Il prend alors ces situations sociales comme causes explicatives du fait social qu’est le suicide : un fait social (par exemple, la nature du milieu, défavorisé ou non) est la cause d’un autre fait social (le suicide).

Le passage par le cycle génétique de base des affects montre que la différence entre les deux démarches, le holisme et l’individualisme, se résume au point de départ dans le cycle (la fin du cycle pour l’individualisme, le début pour le holisme) et  explique le fait que lors de leur mise en pratique, chacune des deux méthodes, même si leur point de départ est différent, comme elles doivent toutes deux rejoindre l’autre point du cycle, ne peut se passer de recourir à la méthode concurrente. Les deux méthodologies sont complémentaires et non opposées.

Du point de vue du problème méthodologique, le spinozisme n’est ni holiste, ni individualiste.

Jean-Pierre Vandeuren

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