Spinoza et le débat entre holisme et individualisme méthodologiques en sociologie (6/7)

Origines historiques de la loi de Jante

Les racines historiques de la loi de Jante se retrouvent dans les traits institutionnels, la religion luthérienne, les classes sociales, les traditions familiales ainsi que la place dévolue aux femmes au sein de la société.

Nous nous limiterons au cas typique de la Suède en nous inspirant de l’ouvrage de Ka Lin, Cultural traditions and the scandinavian social policy model.

1. Les traits institutionnels

L’histoire culturelle des institutions politiques suédoises commence généralement par les anciennes assemblées locales, qui avaient des fonctions politiques importantes. Elles remontent au IXème siècle. Tous  les hommes ayant le droit de porter des armes pouvaient y participer. A l’échelon national, les assemblées édictaient les lois et élisaient (ou déposaient) les rois. Ces assemblées arbitraient également les disputes et condamnaient les contrevenants à la loi. Perpétrées des siècles durant, elles ont fixé une manière scandinave  d’envisager la démocratie et la justice, largement fondée sur la participation populaire aux prises de décisions.

Le pouvoir des rois au Moyen-âge était largement contraint par les assemblées. Ils devaient prêter serment devant elles de respecter les lois coutumières et de ne pas enfreindre le droit de ses sujets. Ces devoirs étaient consignés dans des chartes.

Sous le règne de Magnus Eriksson (1319-64), les lois provinciales furent remplacées, en 1350, par un Code général applicable dans tout le royaume. Dans celui-ci, est stipulé notamment que le roi ne pouvait décréter de nouveaux impôts sans l’accord du conseil du royaume, que le roi s’engage à régner en vertu de la loi ou que ce dernier est élu.

Bien que le pouvoir des rois se soit affirmé au fil des siècles, l’institution des assemblées ne s’est jamais complètement écroulée jusqu’à l’époque moderne.

Le conseil du royaume s’est transformé au XVème siècle en une assemblée d’Etat, composée de quatre chambres : la noblesse, le clergé, la bourgeoisie et la paysannerie. Elle était souvent convoquée par le roi pour lever les impôts, mais les quatre classes en profitaient pour défendre leurs intérêts.

Etant donné le fort pouvoir de la noblesse, l’Etat central ne s’est vraiment matérialisé qu’à la Réforme. Les rois ont utilisé la Réforme pour prendre le contrôle de l’Eglise et mettre la noblesse au pas, avec le soutien de la paysannerie, qui voyait l’Etat comme un allié face aux pouvoirs locaux. Mais ce renforcement du pouvoir royal n’a jamais complètement détruit les traditions démocratiques locales (en partie car de nombreux territoires étaient impossible à atteindre l’hiver, l’autonomie locale était donc une nécessité pratique).

La Suède a développé ensuite un centralisme assez fort, qui a crée des habitudes anciennes d’intervention publique. Le premier service de statistique suédois fut ainsi mis en place en 1630, et les données qu’il collectait ont notamment servi à l’établissement des appareils redistributifs de l’Etat providence au XXème siècle.

Cette culture institutionnelle explique largement trois traits marquants des sociétés scandinaves :

– le rapport particulier à l’autorité, avec un a priori favorable à l’Etat, perçu comme proche des gens et légitime pour prendre en charge les solidarités (nous en avons déjà parlé dans la partie consacrée à l’Etat providence suédois, nous ne revenons donc pas dessus).

– le sécularisme : avec l’élection des rois, la source du pouvoir se trouvait dans les assemblées. Ainsi par origine, le pouvoir est séculier.

– le consensus : le gouvernement des assemblées signale un idéal de résolution des conflits par la négociation plutôt que par la violence ou l’imposition de la volonté du roi. Cela est vrai au niveau local et aussi au niveau national entre les classes sociales, l’assemblée siégeant par ordre avec un vote par ordre.

2. La religion

La Suède est luthérienne dans son écrasante majorité. Religion d’Etat depuis la réforme, les hérésies ont toujours été combattues par l’Etat. La séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est intervenue formellement qu’en 2000. Jusqu’alors, l’Eglise continuait à assurer la tenue des registres de l’état civil. Même si la société suédoise est totalement sécularisée, et que le nombre de fidèles baisse, l’empreinte culturelle du luthérianisme reste profonde.

Le luthérianisme prêche que le travail sur terre à une valeur en soi, indépendamment de la recherche d’un inatteignable paradis terrestre, renforçant la tendance à la sécularisation. Dans ce contexte, on a pu décrire les socio-démocrates poursuivant l’idée de « maison du peuple » comme les héritiers de Luther, cherchant à travers l’Etat providence à atteindre un modèle de bien-être pour tous sur terre.

Au-delà des caricatures, la tradition luthérienne a produit une forte culture du travail et de la responsabilité individuelle, qui bannit l’oisiveté, ainsi qu’une culture de l’austérité et de discrétion dans les rapports à l’argent, enfin une culture du sérieux dans le traitement des affaires de la communauté. La valeur morale du travail est encore extrêmement présente en Suède, où être chômeur a quelque chose de honteux.

Le protestantisme ne fonctionne pas, à la différence du catholicisme, sur un principe hiérarchique. Il n’y a pas d’autorité symbolique comme le pape, à laquelle se référer pour guider sa conduite. Le fidèle est seul devant dieu, autonome. De manière générale, les suédois sont insoumis, à quelque autorité que ce soit, sauf à celle du groupe.

Pour en revenir à l’Eglise, de nombreux membres du clergé ont participé à la vie politique locale ou nationale, avec des pasteurs au gouvernement au cours notamment du XXème siècle.

3. Les classes sociales

a. La paysannerie

Dans la Scandinavie agraire, le mot paysan renvoyait à trois groupes sociaux : les propriétaires fonciers (dont la terre, généralement donnée par la couronne comme rétribution d’un enrôlement dans l’armée, était soumise à l’impôt), les fermiers exploitant une terre de la couronne ou une terre appartenant à un noble, et les paysans sans terre, dépendant de ceux qui voulaient bien leur offrir un abri et un travail. La paysannerie indépendante avait un poids politique puisqu’elle représentait un corps social dans un pays comprenant quatre Etats (clergé, aristocratie, bourgeoisie et paysannerie indépendante).

Tout en bas de l’échelle, l’esclavage disparut assez rapidement au Moyen-âge, et le servage est toujours resté marginal. Au début du Moyen-âge, beaucoup de paysans étaient propriétaires en Suède, mais durant la plupart des périodes de l’histoire, le fermage fut la forme dominante. Cependant en pratique, les fermiers exploitant une terre de la couronne avaient un statut très similaire à celui des propriétaires. Et depuis le milieu du XIXème siècle et la clôture des terres, la majorité des paysans sont propriétaires.

Pour apprécier le statut social des paysans sans terre, il faut signaler la coutume suivante : les enfants des propriétaires et des fermiers avaient l’habitude de partir travailler comme serviteurs dans d’autres fermes entre seize ans et leur mariage. Ainsi, ils étaient temporairement des « sans terre » dans d’autres villages, et travaillaient aussi dans les villes, dont ils formaient une bonne proportion de la population. Ils ne recevaient pas d’argent pour leur travail mais souvent habits et nourriture, et surtout ils apprenaient leur métier et recherchaient leur future femme. Après leur mariage, ils devenaient fermiers ou propriétaires par héritage. Ainsi, la notion de paysan sans terre, en bas de l’échelle sociale, était liée autant à l’âge qu’à une classe sociale, d’autant plus qu’il n’était pas impossible qu’un paysan sans terre devienne fermier. S’il y avait donc des différences de richesse entre les différentes catégories de paysans, il n’y avait pas vraiment de castes ou de classes sociales marquées.

Pour ne pas donner un tableau trop idyllique de la situation des paysans suédois, signalons tout de même que, dans le pays pauvre qu’a été la Suède jusqu’au XXème siècle, une partie des paysans sans terre a constitué longtemps, en particulier au XIXème siècle, une population misérable, au point que « dans certaines régions, les communes les plus pauvres vendaient légalement aux enchères enfants et vieillards. Ces derniers, quand ils ne fournissaient pas une main d’œuvre fragile vouée aux tâches domestiques subalternes, finissaient souvent par croupir, à demi abandonnés, dans une dépendance de la propriété : la faim, le froid, la maladie ont le plus souvent raison d’eux »38.

b. La noblesse

Par rapport aux sociétés d’Europe centrale ou occidentale, les nobles avaient comparativement moins de privilèges dans les affaires politiques et sociales. Le contrôle féodal des paysans et de la vie des villages était assez faible. La dispersion des paysans sur des territoires très grands a contribué à préserver leur indépendance. Les nobles avaient le droit de nommer les juges mais ils n’ont jamais eu le pouvoir d’assurer directement l’administration locale. Ils n’avaient pas non plus de pouvoir de juridiction privée, et n’avaient ainsi pas le droit d’infliger des châtiments corporels aux travailleurs migrants, contrairement aux nobles danois par exemple.

Les nobles suédois avaient un réel pouvoir politique face au roi, mais économiquement, les paysans propriétaires, qui étaient des hommes libres, qui pouvaient épouser qui ils voulaient, hériter et transmettre leurs biens à leurs héritiers, étaient dans bien des cas plus puissants.

Le thème du paysan libre a eu un grand impact dans le développement des idées de liberté et d’égalité. Le développement précoce de l’éducation (dans le luthérianisme, il est essentiel que les fidèles soient en mesure de lire la Bible et les préceptes de Luther) ont renforcé le respect dont jouissaient les paysans dans la société. Par ailleurs, la Suède n’a pas connue de cristallisation de la société en classes sociales aussi rigides que dans le reste de l’Europe. Les paysans sans terre avaient un statut équivalent aux pécheurs, forestiers, saisonniers, travailleurs industriels ; les servants, pour la plupart, étaient constitués par une classe d’âge plutôt que par un groupe social bien déterminé, et au-dessus de cela, la noblesse n’avait pas des privilèges sociaux et économiques exorbitants. La Suède était pauvre, les fermes peu rentables, les nobles n’ont jamais en général accumulé de fortunes.

Ainsi, la notion de divisions des classes était assez vague dans la population, alors que les notions d’homogénéité culturelle et de solidarité étaient beaucoup plus prégnantes.

Jean-Pierre

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