Spinoza et le débat entre holisme et individualisme méthodologiques en sociologie (7/7)

4. Familles et société

Un sondage démographique mené au XVIIIème siècle en Norvège révéla que la taille d’une famille de fermier était environ de sept-huit personnes en moyenne, et d’environ quatre personnes pour les paysans sans terre. La situation dans les autres pays scandinaves était assez similaire. Les familles étaient peu extensives, regroupant un couple et ses enfants. La notion de clan ou de fratrie ou fonctionnelle ne s’est pas développée, aussi l’institution familiale a joué un rôle limité, et par exemple la notion de lignage et de pureté de celui-ci n’a jamais été un trait des sociétés scandinaves. D’après ce même sondage, presque la moitié des femmes mariées ont donné naissance à leur premier enfant avant le mariage ou moins de huit mois après celui-ci : la sexualité prénuptiale n’était probablement pas aussi choquante que dans les pays latins.

Notons également que les servants étaient comptés comme membres du foyer dans ce sondage, preuve s’il en est du faible intérêt du lignage. Le concept de bâtard n’existait pas. Le rôle des pères comme chefs de lignée était marginal, et leur contrôle sur les choix matrimoniaux ou professionnels de leurs enfants étaient plus limités qu’ailleurs. Ainsi en Suède, les mariages arrangés furent interdits par une loi du XVIIème siècle, et les filles pouvaient porter plainte contre leur père s’il voulait les contraindre à un mariage.

Pauvre et ramassée, la famille nucléaire devait recourir à l’aide publique dès la survenue de difficulté : la demande d’Etat providence est un trait ancien et profond des sociétés nordiques, accentué par la révolution industrielle.

La faiblesse démographique des villages, le peu d’importance de la fratrie faisaient de la paroisse (devenue plus tard la municipalité) l’élément clé de l’organisation politique locale.

Les prêtres exerçaient un rôle clé de gestion des affaires sociales locales ainsi qu’en matière de contrôle locale. Ils ont supprimé la mendicité, collecté et redistribué les aumônes, faisaient prendre en charge les plus pauvres par les fermes sur une base tournante.

Pour les paysans, les prêtres représentaient les représentants du roi, chargés de remplir localement ses obligations de prendre soin de ses sujets. Pour l’Etat, ils étaient les représentants des intérêts locaux. Ils assuraient ainsi un lien essentiel entre le roi et ses sujets, lien assez particulier et très souple, rendant peu claire la distinction entre l’autonomie locale et la gestion par l’Etat, et les paroissiens coopéraient

avec l’Etat dans le respect des valeurs luthériennes : respecter Dieu et

les autorités temporelles.

5. La place des femmes

Le faible poids du patriarcat, la faiblesse démographique des villages et partant le manque de main d’œuvre ont affecté le rôle de la femme dans les sociétés nordiques. Le travail des femmes hors de la maison était considéré comme normal. Les jeunes filles, aussi bien que les jeunes garçons, devaient travailler comme servantes hors de la maison jusqu’à leur mariage. La politique et le commerce étaient dominés par les hommes, mais il était par exemple possible aux veuves de bourgeois de reprendre ses affaires et de faire partie de la guilde. Elles pouvaient également devenir magistrates, et le luthérianisme promouvait l’égalité des Hommes et ne prônait pas la supériorité de l’homme sur la femme.

Une certaine indépendance des femmes était donc possible. Le développement précoce du féminisme en Suède, avec le succès que l’on sait, se rattache directement à cette tradition.

Ce qui fait le charme de la Norvège et d’autres pays scandinaves, c’est le consensus social. Il facilite, en particulier, les négociations entre syndicats et patronats et vise de manière générale à éviter les conflits ouverts au sein de la société. Mais, il a un revers : ce sont des sociétés qui peuvent être oppressantes pour tous ceux qui ne partagent pas les vues de la majorité, le conformisme ambiant. La recherche du consensus à tout prix peut se révéler pesante et ce poids, à son tour, permet d’expliquer des comportements individuels « déviants », comme celui de Anders Breivik.

Le carcan du consensus social

Dans des pays très consensuels, il est « psychologiquement » difficile d’exprimer une opinion contraire, a fortiori d’être entendu si on le fait. Ce n’est pas la pression de l’Etat, mais celle de la communauté, des voisins, des amis, des collègues qui s’exerce sur l’individu et lui dicte  ce qu’il peut dire ou faire  et ce qu’il ne doit pas dire. La recherche systématique du consensus a pour contrepartie la crainte répandue d’une marginalisation de celui qui ose exprimer une opinion contraire à ce que la majorité considère comme « moralement acceptable ».

On pense alors naturellement aux descriptions de la discipline de Michel Foucault, qui s’applique bien à la société norvégienne en particulier :

« Ce qui permet au pouvoir disciplinaire d’être à la fois absolument indiscret, puisqu’il est partout et toujours en éveil, qu’il ne laisse en principe aucune zone d’ombre et qu’il contrôle sans cesse ceux-là même qui sont chargés de contrôler ; et absolument « discret », car il fonctionne en permanence et pour une bonne part en silence. La discipline fait « marcher » un pouvoir relationnel qui se soutient lui-même par ses propres mécanismes et qui, à l’éclat des manifestations substitue le jeu ininterrompu des regards calculés.» (Surveiller et Punir).

Dans une période de stabilité sociale, économique et culturelle, les avantages du consensus tendent à prévaloir. Dans une période de changement rapide comme celle que connaît la Norvège actuellement, les gens se sentent perdus, ils ne savent plus où va la société, les tensions sont plus fortes et faute de pouvoir s’exprimer dans le cadre du jeu politique traditionnel, le risque qu’elles prennent des chemins de traverse pour se faire entendre est plus élevé. La progression de l’immigration fait que la Norvège est confrontée à une telle situation.

L’immigration non occidentale, était encore très faible au début des années 1970. Elle a progressé spectaculairement depuis lors.  Au 1er  janvier 2009, les immigrés et les personnes d’origine immigrée (au moins un parent né à l’étranger) représentaient 14,7 % de la population (10,6 % si on ne compte que les personnes immigrées et celles qui ont leurs deux parents nés à l’étranger), dont près de la moitié était des non-Occidentaux. Les immigrants et les personnes d’origine immigrée vivent principalement dans les trois principales agglomérations du pays – Oslo, Bergen et Stavanger – qui regroupent plus de la moitié d’entre eux. À Oslo, ils représentaient 33 % de la population de la capitale et 46 % si l’on considère les enfants de 0 à 17 ans. Ce dernier pourcentage « n’était que » de 41 % à Paris en 2005. Dans la capitale norvégienne, la population non occidentale atteignait 21,7 % et 35,7 % pour les enfants de 0 à 17 ans. Dans plusieurs districts du Grand Oslo, la population non occidentale représentait plus de 60 % de la population totale dans cette dernière tranche d’âge. Dans un pays aussi homogène culturellement et ethniquement que l’était la Norvège, cette évolution peut être perçue par certains comme traumatisante. D’autant plus traumatisante que les élites culturelles et politiques, notamment les sociaux-démocrates,  se sont acharnées à nier le problème et à tenir des discours bien-pensants sur la nécessité de s’ouvrir aux autres, sur le fait qu’un pays aussi  riche devait partager, etc.
A partir du moment, où il est difficile d’exprimer des sentiments d’opposition à ce qui se fait, ceux qui ressentent de ce fait un malaise fort sont enclins à voter pour un parti extérieur au jeu politique traditionnel. C’est ce qui explique qu’un mouvement populiste, le Parti du Progrès, ait eu aux dernières élections, en 2010, prés de  23% des voix.  L’étape suivante, c’est le risque d’une montée de la violence. Certes les meurtres sont exceptionnels en Norvège, justement en raison de la cohésion sociale. Mais il y a eu déjà ces dernières années des actes de violence, pas tellement en Norvège, mais par exemple à Malmö en Suède contre les immigrés et entre ces derniers et des suédois de souche.

C’est dans ce contexte que s’insère le geste démentiel d’Anders Breivik : Pour l’« expliquer », Anders Breivik a avancé sa détermination à combattre la politique d’immigration et empêcher la diffusion de l’Islam.

Il se disait animé par l’idée qu’il devait sauver la société contre le multiculturalisme et l’ « islamisation », et pour ce faire, il a considéré qui fallait s’en prendre à ceux qui sont les principaux responsables de cette situation, les sociaux-démocrates.

Sa réaction extraordinairement violente à cette évolution de la société norvégienne est, heureusement, unique pour le moment. Mais elle est peut-être symptomatique du malaise d’une société en mutation rapide et désireuse de s’accrocher à ses particularismes hérités de l’histoire et traduits dans la loi de Jante.

Jean-Pierre Vandeuren

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