Une interprétation spinoziste de l’hypnose (3/10)

La conscience

Dans un dictionnaire, par exemple le CNRTL, la conscience se définit comme suit :

[Chez l’homme, à la différence des autres êtres animés] Organisation de son psychisme qui, en lui permettant d’avoir connaissance de ses états, de ses actes et de leur valeur morale, lui permet de se sentir exister, d’être présent à lui-même ; p. méton., connaissance qu’a l’homme de ses états, de ses actes et de leur valeur morale.

Remarquons que cette définition n’est pas génétique elle non plus car elle ne donne pas la cause prochaine de la conscience, c’est-à-dire ce qui l’engendre en tant que phénomène spirituel.

Nous disons bien causé en tant que phénomène  spirituel, effet dans l’esprit, celui qui nous occupe ici, et non pas causé en tant que phénomène évolutif, ce que l’on peut aussi envisager, non seulement à titre documentaire ou anecdotique, mais afin d’éclairer une différence entre l’animal et l’homme ou, plus exactement, entre deux plans du vécu, l’immédiateté et la médiation, la mise à distance, différence sur laquelle nous reviendrons plus tard  :

Conscience et évolution

Axel Kahn, dans son livre L’homme ce roseau pensant, imagine le roman anthropologique suivant :

Après quelques milliards d’années d’évolution émerge un être presque parfait, Félix le chat. Le dimanche, il est mollement allongé lorsqu’une souris sans méfiance passe à proximité. Il l’attrape d’un coup de patte, s’amuse un peu avec elle, la croque et se rendort. Le lundi, il fait subir le même sort à un petit oiseau. Le mardi, l’environnement lui est moins favorable et un chien furieux le pourchasse, mais Félix monte à l’arbre. Le chien se lasse et s’en va. Un coup de vent déstabilise Félix qui retombe sur ses pattes. Félix est un animal bien doté. Il perçoit son environnement et s’y adapte avec un à-propos et une efficacité à peu d’autres pareilles. Cependant, il n’est pas nécessaire pour qu’il agisse ainsi qu’il ait conscience que l’animal ayant croqué une souris le dimanche, déjeuné d’un oiseau le lundi, échappé au chien dans des conditions périlleuses le mardi, est le même, c’est-à-dire lui, Félix. La conscience de l’unicité de l’être n’est d’aucune utilité pour le chat. Rien, a priori, ne peut expliquer, d’un point de vue évolutionniste, l’émergence de la conscience. Félix s’en passe très bien.

Une certaine capacité d’anticipation est apparue il y a sans doute des dizaines de millions d’années dans des lignages animaux. Tous les grands singes sont capables, lorsqu’ils ont été entraînés, de sélectionner un outil adapté à la récupération escomptée d’un aliment prisé. Certaines corneilles mettent même de côté des dispositifs à usage futur en les masquant à leurs congénères pour les protéger de leur convoitise. Ces talents dans la préparation d’un acte décalé restent cependant limités et n’équivalent pas à la démonstration de la part de ces bêtes d’une vision intégrée cohérente de l’avenir.

Imaginons maintenant qu’un primate jouissant déjà de capacités adaptatives remarquables, vivant il y a environ six millions d’années, ou un hominidé plus récent, ait diversifié et amplifié ses aptitudes mentales. De manière aléatoire, il est l’objet d’une innovation biologique, résultat de mutations chromosomiques perturbant le fonctionnement de gènes voisins. En conséquence, la sécrétion d’un facteur de croissance neuronal s’en trouve changée en quantité et dans sa chronologie. Il s’ensuit un allongement de la durée de prolifération de certaines populations de cellules cérébrales.

Cet animal et ses descendants passent ainsi de dix à trente milliards de neurones ; l’homme aujourd’hui en possède cent à cent cinquante milliards. Sachant que chacune de ces cellules nerveuses est capable d’échanger des informations avec dix mille autres, une telle multiplication est de nature à accroître la diversité possible des circuits neuronaux dans des proportions incroyables.

Faisons l’hypothèse que cet enrichissement des connexions cervicales permette l’émergence d’une aptitude nouvelle. Les ancêtres savaient à la perfection s’adapter à  l’instant présent et certains avaient quelques dons limités d’anticipation ; leur descendance peut désormais utiliser l’expérience instantanée et la mémoire des épisodes du passé pour modifier leurs comportements dans le futur. Appréhendant l’évolution de leur environnement, ces primates élaborent des scénarios sur les conditions qu’ils rencontreront demain et se préparent à y répondre. Imaginer ce que peut être l’avenir en fonction des situations perçues  et dresser des plans pour se tirer des pièges qu’il recèle confèrent sans doute un avantage sélectif. Dans une optique darwinienne, cette nouvelle propriété mentale a toutes les raisons d’être préservée. Elle conduira par conséquent à la sélection de cet être qui dispose maintenant de cette capacité inouïe de se projeter dans l’avenir. Les conséquences de cet événement seront considérables.

Autant la conscience de soi n’avait guère d’intérêt pour optimiser l’action immédiate de Félix, autant elle est indispensable à l’efficience de la nouvelle stratégie de notre primate prévoyant. En effet, pour préjuger d’un scénario d’avenir, se préparer à y répondre et mettre le plan à exécution, il est nécessaire d’être conscient de l’identité entre l’individu qui a pensé et projeté l’action, puis qui devra l’accomplir. Une forme élémentaire de conscience est la conséquence inéluctable d’une innovation biologique conférant l’avantage sélectif de pouvoir s’adapter, non seulement aux conditions présentes, mais aussi à celles prévues demain.

Et Axel Kahn de poursuivre et montrer dans la foulée que, en plus de la conscience, la religiosité, l’évidence du choix, la naissance du sentiment ou de l’illusion de l’action libre, le sens moral, apparaissent être des conséquences secondaires et logiques de cet avantage que confère la vision de l’avenir.

Remarquons en outre que cette projection dans l’avenir couplée avec la nécessité de la communiquer à ses semblables amène la nécessité d’une objectivisation de la durée : du temps vécu on passe à l’être de raison qu’est le temps objectivé (Un être de raison est une « façon de penser qui sert à retenir, expliquer et imaginer plus facilement les choses déjà comprises » (Pensées métaphysiques I, 1)).

Plus généralement, l’avènement de la conscience de soi implique une distanciation de soi à soi : jugement « extérieur » de soi à soi dans l’appréciation moral de ses actes, extraction du vécu dans le passage de la durée au temps objectivé, etc. Intrinsèquement à l’esprit, qu’est-ce qui engendre cette distanciation ? Pour le voir, il nous faut une

Définition génétique de la conscience

La conscience de soi est une faculté de l’esprit humain, c’est la connaissance de cet esprit par lui-même.

Pour Spinoza, L’Esprit n’est que l’idée du Corps (Eth II, 11 et 13). Comment l’esprit connaît-il le corps ? Par les affections de ce corps par les corps extérieurs (Eth II, 19). Comment l’esprit se connaît-il lui-même ? Par les idées de ces idées des affections corporelles :

« L’Esprit ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du Corps » (Eth II, 23).

La conscience de soi n’est donc rien d’autre que l’idée de l’idée d’une affection corporelle.

Le processus génétique qui engendre la conscience de soi est donc le suivant :

Le Corps est affecté par un corps extérieur (par exemple, il entend une mélodie à la radio). Automatiquement, il a une idée de cette affection, c’est-à-dire une imagination du corps extérieur (ici la mélodie) (« Nous disons que l’esprit humain imagine, lorsqu’il considère les corps extérieurs par les idées des affections de son propre corps » (Eth II, 26, Corollaire, démonstration)). C’est le vécu direct. Mais automatiquement aussi, dans l’ici et le maintenant, l’esprit a l’idée de cette imagination, de cette idée de son affection corporelle : il se connaît lui-même, il a la conscience de soi, il sait qu’il sait (« En effet, dans le même temps que quelqu’un sait quelque chose, il sait par là même qu’il le sait, et il sait en même temps qu’il sait qu’il sait, et ainsi de suite à l’infini » (Eth II, 21, Scolie).

Remarquons cependant que l’idée de l’idée (nous pourrions dire la réflexivité de l’idée sur elle-même) n’est pas accidentellement ajoutée à l’idée, elle en est la « forme », c’est-à-dire le contenu et le sens (« Car en réalité l’idée de l’Esprit, c’est-à-dire l’idée de l’idée, n’est rien d’autre que la forme de l’idée en tant que celle-ci est considérée comme un mode du penser sans relation à un objet » (Eth II, 21, Scolie)).

Quoiqu’il en soit, ce qui caractérise l’état de conscience c’est la cognition, le fait de savoir que l’on sait.

La conscience de soi, c’est-à-dire le contenu et le sens de nos imaginations, est bien sûr éminemment personnelle : une même mélodie est perçue différemment par chacun de nous (contenu) et évoque aussi des sens différents (« Une seule et même chose en effet peut en même temps être bonne ou mauvaise ou même indifférente. La musique, par exemple, est bonne pour un mélancolique qui se lamente sur ses maux ; pour un sourd, elle n’est ni bonne ni mauvaise » (Eth IV, Préface)).

D’où proviennent ces différences ? En général, nous ne les connaissons pas car nous n’avons que rarement conscience des causes qui nous déterminent (« Ils (les hommes) ont bien conscience, en effet, comme je l’ai souvent répété, de leurs actions et de leurs désirs, mais ils ne connaissent pas les causes qui les déterminent à désirer telle ou telle chose » (Eth IV, Préface)).

Les psychologues et autres psychanalystes, à la suite de Freud, placeront ces causes dans un hypothétique « inconscient » ou « subconscient », lieu de tous les refoulements. Nous avons déjà montré que Spinoza récuse un tel inconscient (voir notre article Spinoza et Freud (1) : l’inconscient).

Cependant, la plupart des auteurs écrivant sur l’hypnose décrivent l’action de celle-ci comme l’ouverture à un état de conscience qui favorise l’accès du sujet à son « inconscient » ou à son « subconscient », lieu, au contraire de la conception freudienne, qui nous serait favorable, car « connaissant mieux que nous ce qui nous est bénéfique ». Ce que ces auteurs entendent par « inconscience » ou « subconscience » n’est en général pas très bien défini et varie considérablement de l’un à l’autre.

Il nous appartient donc de nous situer par rapport à ces notions…

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s