Une interprétation spinoziste de l’hypnose (5/10)

Influence de la suggestion sur la mémoire

Chacune des quatre étapes de la dynamique de base du processus mémoriel que nous avons passées en revue est sujette à des influences suggestives inévitables, ces dernières faisant du reste intégralement partie du mécanisme mémoriel lui-même. Ainsi, si la mémoire est en général fiable, elle n’en est pas moins sujette à de nombreuses influences. Nous savons qu’une forme de mémoire dite implicite est opérationnelle en dehors du champ de notre conscience et qu’elle modifie nos souvenirs. Plus un souvenir est vague, plus il est facilement modifiable (créations rendant la narration plus cohérente) et certains souvenirs peuvent même être créés de toutes pièces. Comme nous allons le voir maintenant, plusieurs formes d’influences agissant sur la dynamique des souvenirs ont été décrites.

La désinformation ou contamination

Une information erronée (nouvelle ou redécrite), intégrée après coup au récit d’un évènement, peut devenir partie intégrante des rappels ultérieurs de cet évènement ainsi que l’illustre l’expérience suivante. Censés étudier les souvenirs différents qu’ont les gens d’un même évènement, des chercheurs ont évoqué avec un certain nombre de volontaires et leur famille, plusieurs évènements réels de leur enfance, auxquels ils ont ajouté un souvenir fabriqué (par exemple, du vin renversé sur les habits d’un parent lors d’un mariage). Au cours du premier entretien, aucun des sujets interrogés ne se souvient de l’évènement inventé. Mais à la seconde rencontre, 20 % disent se remémorer ces faits. A chaque séance de rappel, cet élément fictif s’incruste encore jusqu’à devenir partie intégrante du souvenir. A titre d’exemple, il faut savoir que cet effet, dit de désinformation, est considéré comme l’un des plus valides par la littérature scientifique sur la question du témoignage oculaire.

Croyances et attentes face au rappel (Biais de confirmation)

Prenons l’exemple d’une personne qui ressent un malaise ou une souffrance existentielle aux contours flous. La mode du moment parle des traumatismes infantiles (ou des abus) comme cause fréquente de certaines souffrances de l’adulte (névroses, dépression, anorexie-boulimie, hystérie, personnalités multiples…). Cette personne se dit que la clé de son malaise doit donc se trouver enfouie dans son passé et se demande comment elle peut y accéder (contamination ou contagion sémantique). Se souvenant de scènes de films dans lesquelles les protagonistes utilisaient l’hypnose pour remonter inconsciemment dans le temps, elle se met aussitôt en quête d’un hypnothérapeute. Elle se rend finalement chez ce thérapeute, non pas pour en finir avec son malaise aux contours flous mais pour trouver, par l’hypnose, le traumatisme survenu dans son enfance qui est à l’origine de son malaise (croyance et attente face au rappel). Une fois la transe induite, resurgit le vague souvenir d’une scène de l’enfance jusque-là oubliée. Encore vague, cette scène reste obscure, donnant l’impression d’avoir été longtemps enfouie. Comme il n’existe aucune structure de sa conscience qui puisse déjà codifier cette scène, la personne commence spontanément à la peindre en utilisant les teintes de la palette du traumatisme infantile ou de l’abus sur enfants (redescription générique mais rétroactive). Cette personne aura ainsi reçu la confirmation de son soupçon, ce qui rend l’idée du traumatisme ou de l’abus dans l’enfance véridique (biais de confirmation). Ainsi, cette scène n’est-elle pas simplement lissée, polie, repeinte, comme cela arrive dans tout souvenir d’évènements importants, mais elle est en outre peinte avec les teintes issues d’une palette particulière qui a pour nom traumatisme infantile ou abus sur enfants. Le malaise initial et la scène remémorée auront ainsi été totalement contaminés par les mots traumatisme infantile ou abus sur enfants, même sans aucune suggestion manifeste de la part du thérapeute.

Validation par une tierce personne (Renforcement)

La présence, lors de la remémoration, d’une tierce personne a une influence considérable et cela, d’autant plus que cette personne est affectivement significative ou que sa fonction exerce un certain ascendant sur le sujet (médecin, thérapeute, juge, policier, etc.). Cette dernière catégorie de personnes est généralement créditée d’un statut d’expert qui confère une valeur de vérité à sa parole ou à sa prise de position quant au contenu remémoré. En ce sens, le contexte thérapeutique est, évidemment, particulièrement influent.

Par exemple, dans un collectif de personnes que l’on accuse à tort d’avoir endommagé un ordinateur à la suite d’une erreur de manipulation, une très grande proportion d’entre elles commencera, à juste titre, par nier les faits. Mais si la fausse accusation est ensuite corroborée par un témoin, la plupart des sujets avoueront… une faute jamais commise. Si ce témoin est, en plus, un expert, il est facile d’imaginer l’influence accrue qu’il aura dans une telle situation. Les fameuses expériences de Milgram sur l’autorité de l’expert sont là pour nous le rappeler (voir notre article Les mécanismes de la soumission (5)).

Difficulté ou impossibilité de vérifier les sources originales

Nous l’avons vu, la mémoire est plus satisfaisante pour nous sous la forme d’une narration. Moins les fragments du rappel de la mémoire sont nombreux ou cohérents, et plus l’imagination fera appel à des éléments nouveaux qui colmateront ainsi le narratif et lui donneront une cohésion acceptable. La mémoire reconstruit sans cesse ce qu’elle livre à la conscience et s’arrange toujours pour colmater les brèches liées a l’absence de faits mémorises. Plus l’accès aux faits initiaux est difficile (absence de focalisation de l’attention sur ces faits au moment de leur déroulement, oubli, amnésie, absence de fait, etc.), plus le contenu narratif sera complété par des éléments surajoutés. En thérapie, la personne souffrante, qui cherche à se comprendre, se satisfait peu à peu (renforcement) d’une explication dont la principale obligation est d’être fidèle aux souvenirs qui proviennent de ses représentations génériques (contamination), ses attentes et de la redescription (biais de confirmation) qu’elle donne à son vécu jusqu’à, parfois, prendre cette explication créée de toutes pièces pour la vérité.

La redescription rétroactive

Même en admettant aujourd’hui que la mémoire n’est pas une caméra qui offrirait un enregistrement fiable du passe, que nous ne reproduisons pas en souvenir une séquence d’évènements dont nous avons fait l’expérience, que nous réarrangeons plutôt et modifions les éléments dont nous nous souvenons dans un ensemble qui prend sens, que nous y apportons des retouches, ajoutons, effaçons, combinons, interprétons et nuançons, nous considérons cependant toujours le passé comme une chose dont on aurait pu avoir un enregistrement fiable, pour autant que l’on ait eu à disposition des moyens suffisamment performants pour le saisir. Mais, même un tel arsenal ne pourrait jamais répondre à la question : Que font les protagonistes ? Quelle action humaine est en jeu à ce moment-là ? Une redescription du passé peut être parfaitement vraie, en ce sens qu’elle correspond aux vérités que nous affirmons aujourd’hui. Elle peut cependant, paradoxalement, ne pas avoir été vraie dans le passé, c’est-à-dire ne pas être une vérité touchant les actions intentionnelles et ayant un sens au moment où ces actions furent commises. C’est ce qu’on nomme la redescription rétroactive du passé. Cette notion ne veut pas seulement dire que nous changeons nos opinions portant sur ce qui a été fait, mais que dans un certain sens logique, ce qui a été fait se trouve lui-même modifié.

Lorsque nous changeons notre compréhension et notre sensibilité, le passé se remplit alors d’actions intentionnelles qui, dans un certain sens, n’étaient pas telles lorsqu’elles furent commises.

Ainsi, une scène comprenant des actions humaines peut être investie de différentes significations à différents moments. C’est que les causes qui engendrent nos affects et donc les raisons de nos actes peuvent changer dans le temps.

Rappelons que la raison concerne le « pour quoi ? » d’une action : pour quelle raison accomplit-on telle action ? = pour quoi, dans quel but, avec quelle intention, l’accomplit-on ?

La cause se situe, elle, du côté du « pourquoi ? », de l’origine de l’intention, de la raison de l’action.

La difficulté de la distinction entre ces deux concepts provient, à notre sens de la confusion de deux plans : celui de l’acteur (l’individu qui accomplit l’action) et celui que nous appellerons génériquement le spectateur (celui qui regarde ou subit ou étudie l’action).

Raison et causes interviennent toutes les deux au niveau de l’acteur. Cela s’éclaire parfaitement si l’on considère le cycle génétique des affects de base (voir notre article à ce sujet) :

Conatus → Joie → Amour → désir particulier → Action

Lorsqu’un individu rencontre une chose extérieure qui convient à sa nature, il éprouve de la joie à l’idée de cette chose, donc de l’amour pour celle-ci et va la désirer. Il a l’intention de s’en rapprocher et va donc initier une action dans le but de ce rapprochement.

En remontant les flèches de la fin au début du cycle, on voit que la première question qui se pose, si l’on désire comprendre les diverses étapes du processus, est : pour quoi, dans quel but l’acteur a-t-il initié son action ? Quelles étaient ses raisons ? Réponse : dans l’intention de satisfaire son désir. C’est le seul endroit où interviennent les motivations, les raisons.

Mais pourquoi a-t-il ce désir particulier ? Quelle en est  la cause ? Réponse : ce désir résulte de son état affectif amoureux.

Pourquoi notre acteur est-il amoureux de la chose rencontrée ? Quelle est la cause de cet amour ? Réponse : parce qu’il éprouve de la Joie à l’idée de cette chose.

Pourquoi éprouve-t-il cette Joie ? Quelle en est sa cause ? Réponse : parce qu’elle convient à sa nature.

Les causes interviennent chez l’acteur aux trois premières étapes du processus.

Maintenant, si l’on se place du côté du spectateur de l’action, force est de constater qu’il n’a accès qu’au résultat du processus, c’est-à-dire qu’il ne voit que l’action produite et il ne peut, s’il désire y apporter une explication, que formuler des conjectures sur les raisons de cette action, sur ses motifs ou motivations.

Ainsi, par exemple, dans nos contrées occidentales, il n’y a pas si longtemps, certains actes de violence des parents envers leurs enfants ou des éducateurs sur ceux-ci (fessées, gifles, punitions corporelles diverses) étaient monnaie courante. Vus de notre époque, ils apparaissent monstrueux. C’est que la considération de l’enfance et, conséquemment les droits des enfants, sont deux choses qui ont fortement évolués ces dernières décennies et ce qui naguère était monnaie courante et ne suscitait aucune réprobation, nous paraît aujourd’hui monstrueux et se trouve même réprimé par la loi.

Ainsi les causes des actes de violence des adultes sur les enfants (l’habitus induit par la philosophie sociale de l’époque) engendraient les motifs de ces actes et ce sont ces causes qui, en changeant, ont modifié les motifs des comportements actuels des adultes vis-à-vis des enfants.

Techniques suggestives de rappel

Il est évident que toute technique ou procédure sollicitant la dynamique de rappel de la mémoire va inévitablement influencer le contenu des souvenirs comme nous venons de le voir. Pour rester dans le champ thérapeutique, de nombreuses techniques sont susceptibles d’activer ce type d’influences. Il s’agit de toutes les techniques ou modèles faisant référence au passé, favorisant sa réminiscence ou son interprétation à l’exemple de la psychanalyse, de l’hypnose utilisée spécifiquement à cette fin (régression en âge, vies antérieures, etc.), de renaissance, de l’analyse biographique, et bien d’autres encore.

Nous voyons donc que la mémoire est éminemment suggestible. Le problème pratique qui se pose maintenant est de trouver un moyen efficace de suggestion de cette mémoire.

Ce moyen pourrait être l’hypnose.

Pour s’en convaincre, il nous faut d’abord décrire ce qu’est …

Jean-Pierre Vandeuren

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