Une interprétation spinoziste de l’hypnose (6/10)

L’hypnose

Commençons par éclairer des confusions possibles. Le mot « hypnose » recouvre trois réalités différentes : un état dans lequel est l’esprit, les techniques permettant d’arriver à cet état et l’ensemble des techniques thérapeutiques utilisées avec un patient durant l’état d’hypnose.

L’état hypnotique

Physiologiquement, nous sommes habitués à expérimenter chaque jour trois états bien différents : l’éveil, le sommeil profond et le rêve ou « sommeil paradoxal ».

Imaginons-nous au travail ou discutant avec des amis en essayant de les convaincre de la prodigieuse actualité de la philosophie spinoziste. Notre cerveau est en pleine activité, nos neurones se connectent en de nombreux endroits et communiquent intensément entre eux.

Le travail ou les discussions se terminent, nous prolongeons notre communauté avec nos collègues ou nos amis à la terrasse d’un café, devant quelques boissons. Notre activité a diminué mais nous restons attentifs aux stimuli extérieurs, la conversation ambiante, les bruits de la rue, les chocs des verres.

Puis nous rentrons chez nous (conjoint et enfants sont en vacances à la mer). Fatigués, nous nous affalons dans le sofa et nous fermons les yeux goûtant le calme serein de la maison. Notre corps est relâché, notre esprit vagabonde, nous revivons les moments agréables de la journée, notre activité s’est encore considérablement ralentie. Nous sommes cependant encore sensible à l’environnement, nous réalisons que Félix est aussi monté sur le sofa et s’est lové contre notre flanc gauche, une moto vient de passer dans la rue, le frigo émet un léger bourdonnement.

Notre esprit se concentre sur l’image de notre conjoint allongé sur le sable chaud de la plage sirotant une menthe à l’eau. Nous ressentons la chaleur du soleil qui dore sa peau, nous entendons le ressac monotone de la mer à quelques mètres d’elle, nous sentons l’odeur des embruns. Il fait calme, chaud, doux. Nous sommes détaché de notre corps, il est lourd, plaqué contre le sofa, impossible à mouvoir. Nous sommes encore éveillé mais notre activité neuronale est très basse. Félix, coincé entre notre flanc et le dossier s’est prestement dégagé, mais nous a légèrement griffé à la main. Nous n’avons rien senti, nous ne nous en rendrons compte que demain matin.

Nous sombrons dans le sommeil. Activité du cerveau minimale. Insensibilité aux stimuli extérieurs, les perturbations habituelles ne nous atteignent plus. Durant la nuit, paradoxalement, l’activité de notre cerveau connaîtra des pics où elle sera similaire à celle de la journée, nous rêverons.

Des cinq états que nous avons décrits en diminuant sur l’échelle de notre activité cérébrale, les trois premiers sont des états d’éveil, les deux derniers des états de sommeil.

L’activité cérébrale est proportionnelle à l’activité électrique du cerveau qui peut être mesurée à l’aide d’un ElectroEncéphaloGramme (EEG).

Dans les différentes zones du cerveau, l’influx nerveux fonctionne en relative cohérence et de façon rythmique : les neurones s’activent ensemble, comme une pulsation, puis se calment, puis s’activent de nouveau. Grâce à de petites électrodes placées sur le cuir chevelu et reliées à un électroencéphalographe, le rythme de ces pulsations peut se traduire en forme d’ondes appelées ondes cérébrales (Un rythme cérébral désigne une oscillation électromagnétique dans une bande de fréquences donnée résultant de l’activité électrique cohérente d’un grand nombre de neurones du cerveau telle qu’on peut l’observer en électroencéphalographie).

L’intensité de l’activité cérébrale se manifeste par la fréquence de ces ondes.

On les calcule en hertz (Hz) – un hertz égalant une ondulation par seconde. Le cerveau émet un très faible courant électrique du fait de son activité, même en état de sommeil ou de coma.

Ainsi l’EEG décrypte les basses fréquences. Les bandes de fréquence sont classées, en ordre croissant de fréquence, par des lettres grecques :
DELTA (0,1-4Hz), THETA (4-8Hz), ALPHA (8-12Hz), BETA (12 – 40Hz), et GAMMA (+ de 40Hz).

En revenant à l’ordre décroissant suivi par notre exemple, nous avons donc la correspondance :

Etat d’éveil avec activité intellectuelle intense : ondes gamma ;

Etat d’éveil « normal » : ondes delta ;

Etat d’éveil en relaxation : ondes alpha ;

Etat d’éveil en dissociation corps – esprit : ondes thêta ;

Etat de sommeil : ondes delta ; dans cet état, on observe paradoxalement des périodes avec des pics en ondes delta, c’est l’état de sommeil paradoxal, le rêve.

L’état qui nous est le moins connu en apparence et  certainement celui qui est le plus difficile à obtenir et maintenir est celui en ondes thêta. On observe que, entre la naissance et l’âge de 7 ans, les enfants fonctionnent surtout en basses fréquences  thêta. Et on postule que c’est pour cette raison que les enfants peuvent acquérir un si grand volume de compétences dont notamment l’utilisation de la langue maternelle. Ils observent attentivement ce qui se passe dans leur milieu et adoptent le comportement et les croyances de leur entourage. On observe aussi que c’est l’état auquel certaines personnes accèdent en méditation profonde et en prière. Ainsi, paradoxalement, cet état de très faible activité électrique cérébrale est un état extrêmement bénéfique du point de vue intellectuel. D’aucuns le nomment dès lors, à l’instar du sommeil paradoxal,  état d’éveil paradoxal (François Roustang). Mais le terme classiquement retenu est celui d’état hypnotique.

Etant donné ses vertus bénéfiques et la possibilité d’en tirer profit, c’est un état que l’on aimerait pouvoir atteindre aussi fréquemment que possible. Que devrions-nous faire pour pouvoir passer de l’état d’éveil courant à l’état d’éveil paradoxal ?

L’état d’éveil courant est l’état de conscience habituel, celui où le corps est affecté par les corps extérieurs, affections simultanément accompagnées des idées de ces affections, les imaginations, et, tout aussi simultanément, par les idées de ces imaginations. C’est ce dernier dédoublement qui caractérise l’état de conscience normal. Ce dédoublement exhibe le contenu et le sens de nos imaginations et, ce faisant, met notre vécu direct à distance et crée notre réel. Dans l’état d’éveil paradoxal, l’état hypnotique, notre esprit et notre corps sont dissociés, les affections corporelles de l’instant et leurs idées sont coupées des autres idées de l’esprit qui est focalisé ailleurs (dans notre petite histoire introductive, une mouche peut venir bourdonner à nos oreilles, nous ni prêterons aucune attention car notre esprit est focalisé sur l’imagination de notre conjoint plongé dans les délices de la détente sur la plage).

Il faut donc arriver à couper le dédoublement de l’idée par l’idée de l’idée et, pour cela, dissocier le corps  de l’esprit en focalisant ce dernier sur des idées particulières afin qu’il « oublie » la présence du corps. Or l’activité de l’esprit dans l’état de conscience normal est justement cette idée de l’idée. La focalisation de l’esprit sur une idée fixe rend donc l’esprit passif.

Cet état de passivité de l’esprit est nommé Admiration par Spinoza :

« L’Admiration est l’imagination d’un objet sur laquelle l’esprit reste fixé, parce qu’aucune connexion ne relie cette imagination singulière aux autres imaginations » (Eth III, Définitions des Affects, IV).

L’activité de l’esprit consistant à relier des effets à leurs causes, l’esprit admiratif, hypnotisé par une seule imagination, ne peut  relier celle-ci à d’autres et est donc passif.

De par le « parallélisme » entre les attributs Etendue et Pensée, ipso facto, le corps se trouve placé lui aussi en état de passivité.

Remarquons que l’Admiration est un état d’esprit affectivement neutre car elle n’est pas un affect (voir l’explication qui suit cette définition dans L’Ethique). Ainsi, l’esprit admiratif n’est pas chargé émotionnellement et ne présente pas de résistance à l’induction d’autres idées.

La définition de l’état hypnotique nous est ainsi servie sur un plateau par Spinoza : c’est n’est rien d’autre qu’un état « admiratif » de l’Esprit, « cette affection de l’Esprit qui est une imagination d’une chose singulière en tant qu’elle est exclusive dans l’Esprit » (Eth III, 52, Scolie).

Nous en déduirons plus tard les effets constatés de l’hypnose. Mais déjà nous pouvons voir que cette définition justifie la technique hypnotique classique …

Jean-Pierre Vandeuren

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