Une interprétation spinoziste de l’hypnose (10/10)

La paramnésie

Chacun porte en lui des tendances multiples, souvent contradictoires. L’ascète n’ignore pas les tentations du jouisseur et celui-ci peut regretter parfois un idéal de vie et en assumer, en rêve, les contraintes. L’évocation de la plupart des vertus et des vices éveille en nous un écho car elle réactive quelque aspiration mort-née ou quelque désir assoupi. Bref tout homme, comme l’a dit Montaigne, a en lui la forme entière de l’humaine condition. Parmi ces traits multiples, il opère un choix sous l’influence de l’éducation, des circonstances, de la réflexion personnelle. Une personnalité est donc l’actualisation de quelques possibles seulement dans un éventail plus large. Ceux qui n’ont pas été choisis n’en sont pas pour autant anéantis. Lorsqu’ils n’ont pas été refoulés, ils sont repoussés au loin dans un au-delà de rêve. L’homme normal et conscient en effet prend une distance à l’égard de ses tendances afin de les peser et construit une vie à peu près cohérente en fonction du poids accordé à chacune d’entre elles. A l’occasion de ce recul, il les ratifie ou les écarte, leur confère le statut d’espérance, de tentation ou de folie. La personnalité vigile est donc un choix qui résulte d’un effort de synthèse et d’objectivation : je cesse de coïncider avec le tumulte des désirs, des élans, des craintes afin de m’en donner une vue d’ensemble ; je pourrai alors, dans la perspective de mon projet, en assumer certains et les hiérarchiser dans une conduite. Il s’agit là, bien entendu, d’une limite idéale. Mais tous, plus ou moins, y tendent au moins sous la pression des exigences sociales, à tel point que cet effort pour situer l’élément dans un ensemble peut être tenu pour critère de normalité. Cet effort est possible grâce à la conscience, l’idée de l’idée. En séparant l’idée de son idée,  l’hypnose supprime cet effort et abolit ce recul et par là même l’appréhension globale de l’existence qu’il autorise. Dans cet état, la suggestion de quelqu’une des personnalités virtuelles qu’il porte en lui développe chez l’hypnotisé tous ses effets car ils ne sont pas confrontés aux autres tendances et inhibés par la considération de l’ensemble. Un romancier actualise à travers le personnage qu’il crée un éventail de possibles qui sommeillaient en lui. Mais il sait qu’il n’y a là qu’une fiction car il conserve à l’égard des émotions et des images qu’il développe assez de distanciation critique pour leur conférer leur juste place dans l’ensemble de sa vie. C’est ce recul que supprime l’hypnose et c’est pourquoi le sujet hypnotisé s’identifie au personnage suggéré : il y a distorsion de la mémoire et des informations qu’elle contient, c’est-à-dire paramnésie.

Conclusion en ce qui concerne les effets mnésiques

Ainsi, chacun des effets mnésiques de l’hypnose se rattache à une même cause, la séparation de l’imagination de son idée. L’activité mentale, l’idée de l’idée, instaure une distance entre la personne et son vécu. Elle clive l’esprit. A l’occasion de ce dédoublement, les états mentaux sont objectivés. Puisque le temps est la forme générale de toute vie psychique, cette objectivation de la vie mentale revêtira d’abord l’aspect d’une objectivation du temps. La personne se donne une vision panoramique et ordonnée de son existence dans laquelle elle pense son présent. La suppression de cette activité permet de rendre compte des effets de l’hypnose. Passif, le sujet hypnotisé coïncide avec son vécu : il ne peut l’objectiver ni par conséquent le penser. Il est donc incapable de se représenter son existence dans le temps. Il vit dans l’instant ou plutôt, puisque l’instant n’est qu’une fiction, il reste au niveau d’une synthèse spontanée du temps : il n’appréhende donc consciemment qu’une part restreinte de sa durée. L’amnésie post-hypnotique, les régressions, les personnalités diverses jouées par l’hypnotisé sous l’influence de la suggestion sont des conséquences de ce changement essentiel.

Dans cette perspective, l’hypnose ne crée pas à proprement parler une structure mentale nouvelle. Ou du moins, l’état psychologique différent de la normalité qu’elle instaure naît de l’abolition d’une fonction supérieure et du cortège d’inhibitions qu’elle commande.

Cette fonction supérieure est, avons-nous vu, une fonction d’objectivité. C’est parce que les paroles de l’hypnotiseur cessent d’être reçues comme moyen de dénomination révélant un ordre de réalités pensable par tous qu’elles peuvent éveiller, par réflexe conditionné, l’image des choses auxquelles le mot fut jadis associé. L’abolition de sa fonction objectivante ramène le langage à sa source primitive et réactive un pouvoir évocateur du mot habituellement tenu en lisière. De même l’image ne développe ses virtualités et ne se transforme en sensation que dans la mesure où s’estompe le processus critique qui la compare au monde perçu.  L’amnésie post-hypnotique, les régressions, la création de personnalités fictives impliquent comme on l’a vu l’effacement de la pensée d’un ordre logique des événements dans un temps universel où la personne situe son présent. Bref, l’hypnose supprime la vision objective du monde et de soi-même.

Conclusion

Spinoza ne connaissait évidemment absolument rien de l’hypnose mais comme sa théorie présente une vision globale et cohérente de la nature et de l’homme, nous avons pu en déduire une définition génétique de l’état hypnotique, définition d’autant plus pertinente qu’elle nous a permis de justifier les techniques permettant de placer un individu dans un tel état, en décrire le fonctionnement et en déduire les effets constatés.

Il nous apparaît personnellement que le recours à l’hypnose peut-être un excellent moyen de création d’affects joyeux permettant de contrecarrer certains affects tristes vécus douloureusement par des personnes.

Evidemment ce moyen est fort éloigné de la recherche des idées adéquates préconisée par L’Ethique, mais étant donnée la difficulté, reconnue par Spinoza lui-même, de cette recherche, nous sommes certain qu’il aurait approuvé ce recours pour soulager les difficultés existentielles des hommes.

 Jean-Pierre Vandeuren

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