Une interprétation spinoziste de l’hypnose (8/10)

Les effets de l’hypnose

Les effets ou phénomènes hypnotiques principaux relevés par tous les observateurs peuvent être rangés en deux classes : les phénomènes idéodynamiques (les idées tendent à se faire actes) et les phénomènes mnésiques (de la mémoire).

Comme nous savons à présent que la technique hypnotique vise à nous mettre dans un état (hypnotique ou d’éveil paradoxal) favorable à la réception d’idées qu’elle pourrait nous suggérer d’accepter comme un vécu réel et donc de l’inscrire dans notre mémoire, il peut nous apparaître banal que les effets attendus se situent au niveau de notre mémoire (phénomènes mnésiques) et soient engendrés par ces idées (idéodynamisme). Il nous faut cependant expliquer comment ces effets se déduisent de la théorie spinoziste.

Les phénomènes idéodynamiques

Ce dynamisme des idées peut être vécu au niveau corporel, affectif ou cognitif.

Au niveau corporel les idées semblent « produire » des effets moteurs (phénomènes idéo-moteurs : « production » de mouvements corporels, comme une contraction de fibres musculaires de vaisseaux sanguins en réponse à une suggestion d’arrêt d’un saignement) ; « production » de sensations, c’est-à-dire, en langage spinoziste, d’affections corporelles sans la présence de stimuli extérieurs (phénomènes idéo-sensoriels, comme, a contrario, une insensibilisation à la douleur, effets utilisés en anesthésie médicale, suite à une suggestion d’insensibilité) ; « production » de sécrétions corporelles (phénomènes idéo-sécrétoires, comme, assez banalement, la simple idée de croquer dans un citron, « produit » ipso facto une intense salivation).

Au niveau affectif (phénomène idéo-affectifs), on parle de la « production » de sentiments, c’est-à-dire, en langage spinoziste, d’affects (qui se ramènent tous aux joies, tristesses et désirs), à partir d’idées.

Enfin, au niveau cognitif, il s’agit de la production (ici, il n’y a pas  de guillemets !) d’idées par d’autres idées.

Aux deux premiers niveaux, l’utilisation des guillemets était nécessité par le fait que, selon Spinoza, « Ni le Corps ne peut déterminer l’Esprit à penser, ni l’Esprit ne peut déterminer le Corps au mouvement, au repos ou à quelque autre état que ce soit (s’il en existe) » (Eth III, 2). En conséquence aucune idée ne peut être, à proprement parler la cause ni d’un mouvement corporel, ni d’une sensation, ni d’une sécrétion, ni, non plus, d’un sentiment, qui est aussi, en partie d’ordre corporel (« J’entends par Affect les affections du Corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite, secondée ou réprimée, et en même temps que ces affections, leurs idées » (Eth III, Définition 3)). En cela, Spinoza s’oppose frontalement à Descartes qui, lui, affirmait une influence de l’Esprit sur le Corps, par la médiation supposée d’une hypothétique glande située dans le cerveau qu’il avait nommée « glande pinéale », supposition par laquelle « il n’a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence » (Eth III, Préface).

Dans un cadre spinoziste, le caractère actif des idées (« ne pas prendre la pensée pour une sorte de peinture des choses » (Eth II, 48, Scolie)), et donc des suggestions, provient de la simultanéité des vécus de l’Esprit et du Corps (« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » (Eth II, 7)). Le vécu dans l’Esprit de l’idée de croquer dans un citron est ipso facto vécu adéquatement par le Corps par une salivation abondante. De même, l’imagination d’une scène érotique provoquera une érection chez un homme. Lorsque l’Esprit (r)appelle ses imaginations, le Corps (re)vit ses images, ses affections corporelles.

Les techniques modernes d’imageries cérébrales montrent clairement comment se constitue dans le cerveau le vécu corporel simultané au vécu spirituel : les idées se matérialisent en circuits de connexion entre les neurones dans le néocortex (voir une telle visualisation par exemple à l’adresse https://www.youtube.com/watch?v=W81CHn4l4AM)

Les phénomènes mnésiques

(Les développements ci-après suivent de très près ceux de Michel Larroque ; voir http://www.harmattan.fr/minisites/index.asp?no=2&rubId=27#_blank)

L’émergence de l’état hypnotique est dû à la séparation de l’imagination (l’idée de l’image, l’affection corporelle) de son idée réflexive. Si nous voulons rendre compte des effets de l’hypnose sur la mémoire, il nous faut examiner les effets de cette séparation sur la conception et la perception du temps : quelle est leur différence lorsque l’on se trouve dans  l’état vigile et dans l’état hypnotique ?

Conscience et clivage de l’Esprit

La réflexivité, activité propre de la conscience, introduit un clivage au sein de l’esprit. Lorsque nous réfléchissons sur nous pour nous connaître, nous nous séparons de nous-mêmes et c’est en quelque sorte un étranger que notre regard introspectif découvre. L’animal éprouve des sensations, c’est-à-dire qu’il a l’idée de ses affections corporelles, mais il ne se sait pas les éprouvant. L’homme vigile, au contraire, se sait sentant. Dans l’état hypnotique, l’esprit devient passif, il se rapproche de la simplicité native de l’animal, il est affecté sans connaître les modifications qu’il subit. Il a des sensations inconscientes. Sans doute ne s’agit-il là que d’une limite théorique : la vie animale comme coïncidence parfaite de l’être avec ses impressions suppose l’abolition totale de la réflexivité. Cette limite est probablement rarement atteinte par l’homme même dans des conditions expérimentales adéquates. Elle présente cependant l’intérêt d’indiquer dans quelle direction la vie psychique se modifie à l’occasion de l’état hypnotique.

C’est pourquoi le sujet hypnotisé, dans la mesure où il est passif, est moins conscient des impressions qui l’affectent. Il sent, mais il n’objective pas ses états et faute de recul il ne les connaît pas : il ne se sait pas sentant. C’est un être unifié, tout d’une pièce, identifié aux modifications qu’il subit.

Quelle est la conséquence de ce clivage sur la relation entre

Conscience et temps

Notre vie se déroule dans le temps. Quelle que soit, par ailleurs, leur diversité, les états psychologiques ont tous un point commun : ils durent. Le vécu temporel est sans doute aussi affecté par l’abolition de la réflexivité, abolition où nous avons vu l’essence de l’hypnose. De quelle manière?

Pour préciser ce point essentiel, rappelons d’abord que tout état mental implique une synthèse du temps. Un esprit dont le passé tomberait au fur et à mesure dans le néant ne connaîtrait rien, ne sentirait rien. L’audition d’une simple note de musique suppose la synthèse spontanée des vibrations qui la constituent. Un être qui ne parviendrait pas à réunir à son présent son passé, au moins immédiat, ne pourrait même pas être conscient de la plus élémentaire sensation : l’audition d’un son, la vision d’une couleur. En effet, il mourrait et renaîtrait à chaque instant : hypothèse absurde car cet instant n’ayant pas d’épaisseur, cette prétendue conscience s’abolirait au moment même de sa naissance. On entre dans le domaine de l’esprit lorsque notre mémoire nous arrache à l’évanescence de l’instant en globalisant la durée.

Or il y a deux synthèses possibles du temps, d’inégale envergure selon que nous sommes passifs ou actifs. L’une s’opère naturellement ; elle ne suppose aucune réflexivité : il suffit pour qu’elle s’exerce que notre moi se laisse vivre. Le sujet, alors, vit dans le temps sans prendre conscience de sa temporalité. Il reste spontané, unifié. La synthèse spontanée a été décrite par Bergson sous le nom de durée. Sans que nous fassions effort pour cela, notre passé se prolonge dans le présent pour constituer une sorte de bloc qualitatif unifié. Lorsque nous entendons les dernières notes d’une phrase musicale, le souvenir des premières notes n’est pas aboli. Bien au contraire, notre conscience les présentifie au moment même où la phrase musicale s’achève, et c’est pourquoi celle-ci est appréhendée comme l’unité organique d’un être vivant. Ce passé immédiat n’est donc pas saisi hors du présent et distinct de lui comme un point sur une droite est séparé d’un autre point, mais constitutif de ce présent même.

Le passé est présentifié mais n’est pas visé par la conscience comme passé et projeté à ce titre dans un en-deçà du présent. Au contraire il s’y mêle, se fond en lui. Sans quoi nous n’appréhenderions plus l’unité mélodique de la phrase musicale mais un simple égrènement de notes. Bref, l’intuition nous montre à l’évidence que notre passé est présentifié bien que l’intelligence qui linéarise le temps voit là une contradiction.

Or ce qui est vrai de la note, de la phrase musicale l’est aussi, en droit, de toute la symphonie et même de notre vie entière. Si l’on admet en effet que notre passé se prolonge dans le présent pour une courte période de durée, il faut étendre le processus à la durée totale de notre existence. Sinon à partir de quelle portion de temps la thèse jusqu’alors évidente cessera-t-elle d’être vraie ? En fonction de quel critère déterminera-t-on des « atomes » de durée ? L’hypothèse d’une structure en quelque sorte granulaire de notre durée intérieure est un artifice insoutenable. S’il en est ainsi, c’est avec raison que Bergson soutient que tout notre passé se conserve, accroché au présent comme la totalité de la phrase musicale l’est aux dernières notes.

Mais, bien que la synthèse spontanée s’étende à la vie entière, nous n’en saisissons qu’une fraction restreinte. Il est vrai que j’appréhende la phrase musicale comme un bloc qualitatif. Mais en est-il de même pour la symphonie entière ? Probablement pas, sauf pour le mélomane exercé. La mémoire spontanée, théoriquement illimitée, a en fait une étendue assez étroite. La mémoire réfléchie prend le relais de la mémoire spontanée. Elle opère une synthèse du temps toute différente de la durée. Cette synthèse est le fruit de la réflexivité. Elle construit un temps.

Ce temps est bien différent de celui de l’expérience spontanée de la durée et nous retrouvons à son propos les traits caractéristiques de la conscience en général : altérité, distanciation, clivage de l’esprit. Le sujet en effet pour se donner une vue d’ensemble de sa durée ne doit plus coïncider avec sa mouvance. Il prend un recul à l’égard du déroulement de sa vie et la considère comme un autre, comme n’ importe quel autre pourrait l’appréhender. C’est en ce sens qu’on a pu dire que la mémoire humaine (celle qui naît de la réflexivité) était toujours sociale : je me souviens pour autrui, dans la perspective d’autrui.

A l’occasion de ce recul, j’objective ma durée, je découvre l’ordre  des événements qui la constituent. Cet ordre fonde un discours cohérent car il exprime les relations logiques d’antériorité temporelle qui structurent mon vécu. Nous l’avons vu : la mémoire est un récit.

La pensée d’un ordre accessible à tous implique aussi des repères objectifs.

C’est la société qui nous les fournit. Ce sont, outre les dates du calendrier, les événements sociaux importants qui peuvent jalonner une vie humaine : le baccalauréat, les cycles universitaires, le premier poste, le mariage, la retraite, etc. Grâce à eux, notre vie s’insère dans un cadre universel. Je mesure le temps parcouru, j’évalue le temps qui me reste comme je le ferais pour un autre. Bref, je projette ma temporalité au-delà de moi, comme un objet pour la penser. La synthèse spontanée est le vécu temporel de l’hypnose. Dans la synthèse réfléchie, le sujet non seulement vit mais se pense dans le temps. Cette objectivation de la durée est le fruit d’une activité de l’esprit et s’abolit donc dans l’hypnose lorsque celui-ci devient passif.

Il y a donc des différences quantitative et qualitative entre les deux synthèses du temps, la spontanée et la réfléchie. Quantitative, car l’étendue de la synthèse est évidemment plus large dans la dernière que dans la première. Mais aussi, et surtout, qualitative, car si, contrairement à un sujet hypnotisé, une personne vigile, dans des conditions normales, embrasse en même temps un plus grand nombre de représentations, c’est qu’elle a pris à l’égard de la durée où elles se succèdent un recul suffisant. Elle est dédoublée, sa spontanéité est brisée et elle accède ainsi à la conscience réfléchie de son être temporel. Il s’agit là d’une attitude mentale radicalement différente, d’une différence qualitative. A distance de son vécu, la personne vigile peut en comparer les éléments, les situer les uns par rapport aux autres, les ordonner, bref les juger. Mais le jugement que nous portons sur notre vie implique qu’on s’en détache pour la dominer par la pensée. Le regard que nous portons sur nos représentations n’est pas lui-même une représentation.

Récapitulons pour terminer les caractères essentiels du changement mental produit par l’hypnose. Le sujet hypnotisé est passif. Comme l’activité de la réflexivité crée la conscience, il est donc  moins conscient que dans la veille. Toute conscience pose un objet à l’égard duquel elle introduit une distance. La conscience de soi enveloppe donc une objectivation de soi et un recul : elle clive l’unité personnelle entre une nature déterminée et l’esprit qui la contemple et la juge. Dans l’hypnose au contraire, le sujet coïncide avec ses impressions, il sent mais ne se connaît pas sentant. Il est absorbé dans la nature et unifié. Puisque notre vie se déroule dans le temps, toute modification structurelle du psychisme retentira sur le vécu temporel. Dans l’état vigile, le sujet se connaît comme un être temporel ; il faut pour cela qu’il objective sa durée, qu’il la considère comme autrui pourrait le faire afin de situer son présent sur la ligne du temps. La conscience de la temporalité a pour conséquence un dédoublement de la personne et une spatialisation du temps. Dans l’état hypnotique, le sujet dure sans se savoir temporel ; il ne se donne pas une vue d’ensemble du déroulement de sa vie. Faute de recul, il ne synthétise qu’une petite fraction de sa durée et son champ de conscience est par conséquent réduit. Puisque tous ces caractères de la conscience, objectivation, séparation, clivage, spatialisation sont des conséquences de la réflexivité, on a pu logiquement déduire les traits inverses de l’abolition de toute activité.

Il nous faut maintenant montrer que les effets mnésiques de l’hypnose découlent de ces différences de synthèses du temps …

Jean-Pierre Vandeuren

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