Une interprétation spinoziste de l’hypnose (9/10)

Les effets mnésiques de l’hypnose

L’amnésie post-hypnotique

L’amnésie post-hypnotique a été considérée par de nombreux chercheurs comme un caractère essentiel de l’hypnose. Certains d’entre eux comme Bernheim et Dynes en ont même fait le critère de son existence. Mais des recherches plus précises peuvent conduire à mettre en doute ce point de vue. On s’est demandé jusqu’à quel point l’amnésie post-hypnotique est réelle, la seule affirmation par le sujet qu’il ne se souvient de rien n’étant pas tenue pour une preuve suffisante. Les chercheurs ont été ainsi conduits à déterminer objectivement l’importance de cet oubli. Il dépendrait du type de matériel qui doit être oublié, ou plutôt, du type de réponse associée au rappel. Le rappel symbolique est le plus affecté (100 % d’amnésie) et, en général, l’effet de l’amnésie post-hypnotique décroît dans la mesure où la réponse de rappel se rapproche d’un simple réflexe naturel. Au contraire, plus le cortex est en jeu, plus forte est l’amnésie.

Si tout notre passé est conservé par la synthèse spontanée de la durée, l’amnésie post-hypnotique, ainsi d’ailleurs que toute amnésie, doit se comprendre comme une simple incapacité de rappel puisque le souvenir n’est pas détruit. Pourquoi donc le souvenir de l’expérience hypnotique est-il difficilement évoqué ? Parce qu’au moment même de cette expérience, il n’y a pas eu de prise de conscience temporelle puisque le sujet hypnotisé était passif.

Un être passif en effet coïncide avec les modifications qui l’affectent. Il ne les connaît pas puisque il ne les projette pas à distance comme un objet. Ainsi il dure mais il ne se sait pas durer. Pour prendre conscience du caractère temporel de mon existence, je dois situer mon présent sur la ligne du temps par rapport à un passé révolu et à un avenir à naître. Je cesse alors de m’identifier avec la mouvance du présent,  j’ai pris à son égard un recul afin de le comparer aux autres dimensions du temps. Mais cette objectivation de ma durée implique un effort incompatible avec la passivité hypnotique. Un être purement passif au contraire vit son présent mais ne le pense pas. Il ne sait pas que son présent est un présent, il ignore la temporalité de son existence. Comment pourrait-on situer dans le temps lors du rappel du souvenir une expérience vécue sur un mode atemporel ?

Le rappel en effet implique le plus souvent une reconstitution logique et une orientation à travers les cadres sociaux de la mémoire. Ce travail mental, souvent rapide et inconscient, conditionne la localisation du souvenir. On évoque devant moi le nom d’un auteur que j’ai lu autrefois. C’est un philosophe et je n’ai accédé à la philosophie qu’à tel âge, dans tel cycle d’études. Par la suite, ma vie intellectuelle, professionnelle, m’a détourné de préoccupations métaphysiques : je commence donc à situer le souvenir dans le panorama de ma vie, mais il a fallu pour cela faire l’effort de l’objectiver, de dégager la trame logique des événements qui la composent, de l’insérer dans des cadres sociaux qui jalonnent le temps universel et sont pour moi d’indispensables points de repère. Bref, le souvenir que je récupère est lourd d’investigation logique et de décentration sociale. Or comment localiser dans l’enchaînement objectif des causes et des effets une expérience vécue étrangère à l’ordre du temps et à sa formulation sociale ? Le sujet hypnotisé fait corps avec son vécu, mais ne le pense pas c’est à dire ne le situe pas dans le contexte de sa vie.

C’est donc parce que l’expérience hypnotique s’est déroulée dans ce que nous avons désigné comme une synthèse spontanée du temps qu’elle ne peut être volontairement rappelée ; c’est au contraire parce qu’ils se rapportent à des événements autrefois situés dans une synthèse réfléchie du temps que nous évoquons sans peine les souvenirs de notre vie consciente. Dans cette perspective s’éclairent les observations des expérimentateurs sur l’amnésie post-hypnotique. Il n’est pas surprenant que le rappel symbolique soit le plus affecté. Parler en effet, c’est toujours parler pour autrui. Or, comment objectiver le souvenir d’une expérience qui se situe aux antipodes de l’objectivité. L’acquisition d’un réflexe n’exige au contraire aucune décentration. Le lien entre l’excitant et la réponse ne doit pas être pensé, il suffit que le conditionnement soit établi par les procédures convenables. Il est donc normal qu’un apprentissage de ce type en état d’hypnose puisse être conservé au réveil. Ainsi les observations relatives à l’amnésie post-hypnotique peuvent se déduire d’une définition de l’hypnose comme passivité de l’esprit, séparation de l’imagination de l’idée de celle-ci.

On peut interpréter dans la même perspective les régressions (hypermnésie).

L’hypermnésie

Dans la régression, la personne en état d’hypnose échange sa personnalité actuelle avec une personnalité qu’elle avait lorsqu’elle était plus jeune, généralement une personnalité de son enfance. L’authenticité de cette expérience pourra être mesurée en soumettant le sujet à divers tests d’intelligence, d’association de mots, de dessin, au Rorschach, etc. Les chercheurs ont souvent remarqué à l’occasion de ces contrôles une intervention de la personnalité adulte comme si le sujet, sans véritablement régresser à l’enfance, jouait le rôle d’un enfant. Mais il y aurait, à côté de ces comédies de l’enfance jouées par l’adulte, d’authentiques régressions attestées par l’observation chez le patient de réactions physiologiques analogues à celles qu’il avait à l’âge de la régression. En fait, la plupart des expériences de régression, sinon toutes, ressortissent à la fois à ces deux schémas explicatifs. Lorsqu’en effet l’adulte pour obéir à la suggestion joue le rôle de l’enfant qu’il était autrefois, il fait appel à des bribes de son passé, souvenirs revenus au hasard qu’il combine entre eux et complète par une affabulation appropriée. Inversement, une régression absolument authentique serait à la limite contradictoire puisqu’elle impliquerait l’abolition de toute influence des événements postérieurs à la période où le sujet régresse et par conséquent de l’état hypnotique et de la suggestion de l’hypnotiseur. La plupart des expériences de régressions seraient donc des mixtes où le comportement total du sujet sera déterminé en partie par le rôle à jouer et en partie par un mouvement vers un état psychophysiologique antérieur.

Ces observations peuvent être éclairées par notre définition générale de l’hypnose. Remarquons d’abord que si tout notre passé se conserve, la régression est théoriquement possible. Sans doute, quand nous évoquons une période de notre vie, nous ne nous imaginons pas la revivre. Nous la situons sur la ligne du temps à distance de notre présent dans un ordre logico-social d’événements. Mais cette reconstruction intellectuelle du passé suppose une matière sous-jacente: si le passé ne se conservait pas, il ne serait pas possible de reconstituer ensuite la trame ordonnée de notre vie. Peut-être même, est-ce l’activité propre à la pensée réfléchie du temps qui refoule l’émergence du souvenir brut tel que l’événement fut autrefois vécu.  Dans des expériences de mémoire affective on revit au présent comme dans un rêve éveillé des états éprouvés autrefois. En suspendant l’activité mentale, l’hypnose abolit la distanciation critique et la mise en ordre des souvenirs qui caractérisent la pensée réfléchie du temps. Elle instaure la coïncidence du sujet avec sa durée. Or, avons-nous vu, sur le plan de la durée vécue, le passé n’est pas projeté à distance du présent mais fait bloc avec lui comme en témoignent certaines expériences limites dans lesquelles le sujet se donne en un très bref moment une sorte de vision panoramique de sa vie entière. Dans la régression authentique, le sujet revit son existence au lieu de la penser dans le temps parce qu’il est devenu passif.

Mais la séparation de l’imagination de son idée explique aussi le succès de ce jeu de rôle que l’hypnotisé entreprend pour obéir à la suggestion de l’hypnotiseur. Sans doute, un acteur entre-t-il jusqu’à un certain point dans la peau de son personnage et commence-t-il, par la magie de l’image, à en éprouver les émotions. Mais il conserve toujours à son égard assez de distance critique pour éviter toute confusion. Il sait qu’il joue, que ce jeu a un temps, qu’il se situe dans un projet qui l’englobe et le relativise. Bref, il pense ce jeu dans sa vie et sa vie dans le temps et il échappe par-là à la fascination de l’image pourtant renforcée par les gestes exécutés ou perçus, les paroles proférées ou entendues. L’image en effet tend naturellement à se constituer en perception, mais elle est repoussée sur le plan de l’irréel par l’activité critique de la veille. Puisque cette activité est abolie dans l’hypnose, on peut comprendre que le sujet hypnotisé ait tendance à croire en la réalité des images. Tendance d’autant plus puissante que l’image n’est pas ici une fiction à construire de toutes pièces mais une expérience antérieure, virtuellement présente en lui et dont sans doute des bribes restent encore vivantes dans sa mémoire.

Ainsi, la séparation entre l’imagination et son idée nous permet-elle de rendre compte non seulement d’une vraie régression ou du moins de ce qu’il y a de « revivification » dans toute régression, mais aussi de la croyance du sujet hypnotisé au rôle d’enfant qu’il joue pour obéir à la suggestion. En effet la distinction entre le présent et le passé, le réel et l’imaginaire suppose une activité mentale, une objectivation de la durée vécue, un clivage de la personne que l’état hypnotique abolit. Dans cette perspective les expériences de régression exprimeraient moins un pouvoir réel et positif de l’hypnose que la conséquence de l’abolition d’une fonction supérieure.

C’est dans une perspective identique que doivent être étudiés les changements de personnalité (paramnésie)…

Jean-Pierre Vandeuren

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