Conatus et habitude chez Spinoza ; habitus et illusio chez Bourdieu (2/5)

Habitus et habitude

Pourquoi ce mot barbare d’habitus, si proche, phonétiquement, du mot « habitude » ? En latin, habitus est un mot masculin définissant une manière d’être, une allure générale, une tenue, une disposition d’esprit. Cette définition est à l’origine des divers emplois du mot habitus en philosophie et en sociologie. Aristote donne une analyse s détaillée de la notion de hexis, traduite au moyen âge par habitus, et en français par « disposition » ou « manière d’être ». Cette disposition acquise (hexis est de la même famille qu’echein, avoir) est, selon lui, plus durable que l’émotion passagère. Chez Aristote, on trouve donc déjà, dans l’usage du mot hexis/habitus l’idée fondamentale que l’intention n’explique pas à elle seule l’action, qu’il lui faut ajouter quelque chose comme une « cause » motrice ou efficiente : l’ habitus.

Or cet habitus ne se réduit pas à l’accoutumance produite par la répétition (définition de l’habitude), quand bien même la répétition est un moyen efficace pour incorporer une gestuelle ou une idée : ce n’est pas parce qu’on a l’habitude de faire quelque chose (manger des popcorns au cinéma), que cette chose va nécessairement entrer dans nos structures mentales et déterminer nos actions futures, car on peut perdre une habitude, ou en changer… Les habitudes ne sont que des manières de se comporter et d’agir individuelles et non des manières socialement construites, apprises et reproduites.

En revanche l’ensemble des conduites inculquées dès le plus jeune âge lors de la socialisation primaire (enfance) et secondaire (adulte) de l’individu (éducation, instruction, normalisation) – autrement dit l’habitus – joue un rôle déterminant, voire décisif, dans la vie professionnelle, sociale, culturelle de l’agent en ce sens que cet habitus lui servira inconsciemment de grille d’interprétation pour se conduire dans le monde. L’habitus brise une idée reçue et fortement ancrée en chacun de nous selon laquelle nous serions maîtres des choix qui nous constituent comme individus singuliers et fiers de l’être. En réalité, nos choix – qu’il s’agisse de nos préférences sexuelles, de notre orientation professionnelle, de nos goûts vestimentaires, alimentaires, ou musicaux, de nos options morales, politiques, ou intellectuelles – toutes nos décisions découlent en grande partie, sans que nous en ayons conscience, des dispositions que nous avons acquises auparavant. L’habitus influence (sans gouverner totalement) tous les domaines de la vie (loisirs, alimentation, culture, travail, éducation, consommation…), dicte notre style de vie, modèle notre manière de se tenir, de parler, de marcher, et, même de sentir et penser (A noter que Bourdieu distingue l’« hexis » (éthique corporelle et posture dans le monde social) et l’ « ethos » (manière de percevoir le monde social et donc d’agir dans ce monde), qui, réunies, forment l’habitus).

Autrement dit, nous sommes tous, à notre corps défendant, les jouets de l’habitus. Dans chacune de nos perceptions, chacun de nos jugements, chacune de nos décisions, nous mobilisons, ne serait-ce que de façon préréflexive, un habitus préconstruit qui structure nos attentes et nos intérêts. Ici se voit encore la différence entre l’habitude et l’habitus. Car s’il est possible de se défaire d’une habitude, même tenace (celle de fumer par exemple) il est pour ainsi dire impossible d’échapper à l’emprise de l’habitus qui conditionne nos manières d’être et de penser.

On y échappe d’autant moins que les dispositions constitutives de l’habitus ont pour propriété d’être non seulement durables (elles survivent au moment de leur incorporation au point d’accompagner l’individu tout au long de son existence : Bourdieu donne comme exemple de ténacité de l’habitus, la conduite absurde de Don Quichotte qui conserve un habitus de chevalier (dispositions acquises par la lecture) dans un monde inadapté à ce style de vie. ), mais transposables (voir la définition exacte plus haut). Bourdieu veut dire par là que des dispositions acquises dans une certaine activité sociale, par exemple au sein de la famille, peuvent être transposées dans une autre activité, par exemple dans le monde professionnel.

Ce caractère transposable des dispositions est lié à une autre hypothèse, selon laquelle les dispositions des agents seraient unifiées entre elles. Cette hypothèse est au centre de l’ouvrage intitulé La Distinction, où Bourdieu montre que l’ensemble des comportements des agents sont reliés entre eux par un « style » commun. Dans ce livre — qui porte essentiellement sur la structure sociale — Bourdieu met en évidence l’existence de « styles de vie » fondés sur des positions de classes différentes. Par exemple, il fait apparaître le lien qui unit l’ensemble des pratiques sociales des ouvriers. Ainsi, le rapport à la nourriture des ouvriers entretient un rapport d’homologie (= même logique) avec leur appréhension de l’art. Pour les ouvriers, la nourriture doit être avant tout nourrissante, c’est-à-dire utile et efficace, et elle est souvent lourde et grasse, c’est-à-dire sans considération hygiénique. De même, la vision de l’art des ouvriers est fondée sur un rejet de l’art abstrait et privilégie l’art réaliste, c’est-à-dire utile. Bourdieu retrouve cette insistance sur l’utilité dans le type de vêtements portés par les ouvriers, qui sont avant tout fonctionnels. Ce style de vie est donc unifié par un petit nombre de principes, que sont en particulier la fonctionnalité et l’absence de recherche de l’élégance. Pour Bourdieu, le style de vie des ouvriers se fonde ainsi, fondamentalement, sur le privilège accordé à la substance plutôt qu’à la forme dans l’ensemble des pratiques sociales. Il voit dans ce style de vie l’effet des dispositions de l’habitus des ouvriers, qui sont elles-mêmes le produit de leur mode de vie. La vie des ouvriers est, en effet, placée sous le mode de la nécessité, en l’absence de ressources économiques : elle engendre ainsi des dispositions où dominent la recherche de l’utile et du nécessaire.

Cette transposabilité de l’habitus permet à Bourdieu de conserver le fameux concept (marxiste) de « classe » mais de la remplir d’une signification plus large, pas uniquement économique mais symbolique. Des individus nés à des endroits différents, mais dans des conditions analogues, peuvent ainsi être rapprochés au regard, non pas de leur domination économique (exploitation par le capital) mais en fonction de leurs attitudes, de leurs goûts, de leur style de vie : c’est « l’habitus de classe ». On pourra ainsi parler d’habitus paysan, ou ouvrier, sans que nécessairement l’individu appartienne (par sa profession) à la catégorie sociale des ouvriers ou des paysans… Le « parvenu », omniprésent dans les romans du XIXe siècle est un cas exemplaire. Sorti de sa classe d’origine, il en conserve, à vie, l’habitus.

Ainsi l’habitus bourdieusien précise et développe de façon extraordinaire le mécanisme d’influence et de détermination du Conatus spinoziste. Il est donc utile d’en approfondir encore les divers points de sa définition.

Principes générateurs (« structures structurantes »)

L’habitus ne doit pas être assimilé à l’on ne sait quel principe de détermination biologique (atavisme zolien) culturel, ou économique (Marx). Ses propriétés de durabilité et de transposabilité sont compensées par des propriétés génératrices et créatrices.

Loin d’être un simple conditionnement qui conduirait à reproduire mécaniquement ce que l’on a acquis, les dispositions de l’habitus ressemblent davantage à la grammaire de la langue maternelle. Grâce à cette grammaire acquise par socialisation, l’individu peut, de fait, fabriquer une infinité de phrases pour faire face à toutes les situations. Il ne répète pas inlassablement  la même phrase, comme le ferait un perroquet. Les dispositions de l’habitus sont des schèmes de perception et d’action qui permettent à l’individu de produire un ensemble de pratiques nouvelles adaptées au monde social où il se trouve. L’habitus est donc « puissamment générateur ». Ainsi s’explique la partie la plus opaque de la définition de l’habitus. Celui-ci est en effet une « structure structurée » puisqu’il est produit par socialisation ; mais il est également « structure structurante » car génératrice d’une infinité de pratiques nouvelles. À partir d’un nombre restreint de dispositions, l’agent est, ainsi, capable d’inventer une multiplicité de stratégies – à la façon de la grammaire d’une langue, par exemple celle du français, ensemble limité de règles, qui permet à ses locuteurs de créer une infinité de phrases, à chaque fois adaptées à la situation, ou encore du jeu de cartes, où en fonction de la « main » dont  on hérite, on peut, malgré les règles, ou grâce à elles, l’emporter sur l’adversaire, tirer son épingle du jeu. La culture héritée de la famille, les réflexes acquis à l’intérieur du clan, l’incorporation des normes scolaires sont certes puissantes, mais elles laissent quand même à l’individu  une marge d’improvisation, qui s’exprime à travers des stratégies plus ou moins conscientes pour sortir du lot, agir au lieu de subir…

Ce principe générateur de l’habitus est à l’origine de ce que Bourdieu appelle le « sens pratique ». Le sociologue veut dire par là que l’habitus étant le reflet d’un monde social, il lui est adapté et permet aux agents, sans que ceux-ci aient besoin d’entreprendre une réflexion « tactique » consciente, de répondre immédiatement et sans même y réfléchir aux évènements auxquels ils font face. Ainsi, à la façon d’un joueur de tennis, qui ayant profondément acquis la logique de son jeu, court vers où la balle, lancée par son adversaire, va retomber, sans même y penser (on dit alors qu’il a acquis les automatismes de son jeu), l’agent va agir de même dans le monde social où il vit en développant, grâce à son habitus, de véritables « stratégies inconscientes » adaptées aux exigences de ce monde. Ainsi, « le principe réel des stratégies [est] le sens pratique, ou, si l’on préfère, ce que les sportifs appellent le sens du jeu, comme maîtrise pratique de la logique ou de la nécessité immanente d’un jeu qui s’acquiert par l’expérience du jeu et qui fonctionne en deçà de la conscience et du discours».

Avec sa théorie du sens pratique Bourdieu semble paradoxalement rebasculer du côté du constructivisme, en reprenant à son compte la théorie de l’acteur rationnel (dominante en économie), œuvrant tactiquement pour son intérêt. La différence est pourtant profonde : Bourdieu veut, au contraire, montrer que les agents ne calculent pas en permanence, en cherchant intentionnellement à maximiser leur intérêt selon des critères rationnels explicites. Il critique ainsi fortement la théorie de l’acteur rationnel : il refuse l’idée que les acteurs soient des stratèges minutieux et conscients à la poursuite d’intérêts longuement réfléchis. Pour lui, les agents agissent, bien au contraire, à partir de leurs dispositions et des savoir-faire inscrits dans leur corps, qui rendent possible ce « sens du jeu », et non par une réflexion consciente. Comme Bourdieu l’écrit, « l’habitus enferme la solution des paradoxes du sens objectif sans intention subjective : il est au principe de ces enchaînements de coups qui sont objectivement organisés comme des stratégies sans être le produit d’une véritable intention stratégique ».  En d’autres termes, si l’habitus est une entrave à la liberté totale il est aussi ce qui permet d’évoluer à l’aise dans le champ social, voire de gravir les échelons, à condition toutefois que ce champ social lui soit familier, ou qu’il corresponde à celui où l’individu a été socialisé et au sein duquel il a incorporé les structures constitutives de son habitus.

Jean-Pierre Vandeuren

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