Conatus et habitude chez Spinoza ; habitus et illusio chez Bourdieu (4/5)

L’illusio

L’intérêt n’est pas réductible au bénéfice matériel (la conservation de la vie est évidemment un tel intérêt) que l’agent est susceptible de retirer de sa tactique : ici aussi, Bourdieu introduit une dimension symbolique, là où on ne voyait que du profit économique (logique marxiste ou utilitarisme de Bentham et John Stuart Mill). Il existe donc autant de types d’intérêt que de champs sociaux : chaque espace social propose en effet aux agents un enjeu spécifique. Ainsi l’intérêt que poursuivent les hommes politiques n’est pas le même que celui des hommes d’affaires : les uns croient que le pouvoir est la source fondamentale d’utilité, tandis que l’enrichissement économique est la motivation première des hommes d’affaire.

Bourdieu a ainsi proposé de substituer au terme d’intérêt celui d’illusio. Par ce mot, Bourdieu entend en effet souligner qu’il n’est pas d’intérêt qui ne soit une croyance, une illusion : celle de croire qu’un enjeu social spécifique a une importance telle qu’il faille le poursuivre. Comme le note Bourdieu, « l’illusio, c’est le fait d’être pris au jeu, d’être pris par le jeu, de croire que le jeu en vaut la chandelle, ou, pour dire les choses simplement, que ça vaut la peine de jouer». Or, cette illusio est acquise par socialisation. L’illusio est généré par l’habitus : l’agent croit que tel enjeu social est important, parce qu’il a été socialisé à le croire. Les intérêts sociaux sont ainsi des croyances, socialement inculquées et validées. Dans le sous-champ social de la littérature, par exemple, les écrivains sont dotés d’un habitus qui leur permet d’évoluer à l’aise dans la communauté des lettres (une certaine manière de se tenir, de se vêtir, d’écrire, de parler, et de penser) et au-delà, grâce à des stratégies subtiles, de s’affirmer et d’acquérir du pouvoir symbolique (prestige, aura, domination charismatique). Dans ce champ-là, l’habitus du commerçant ou du politicien est non seulement stérile mais contreproductif.

L’apport de Bourdieu à Spinoza

Le Spinozisme est un déterminisme absolu : tout effet possède une cause et toute cause produit un effet. En présence de faits que nous désirons modifier, en particulier d’actes que nous « commettons » régulièrement, conséquences de désirs que nous subissons, il nous faut les considérer comme des effets de causes et tenter de connaître ces dernières, ce qui nous permettra éventuellement de pouvoir les modifier et, ainsi, d’essayer de changer également les effets jugés indésirables.

En ce qui concerne les affects, Spinoza, dans la troisième partie de L’Ethique, détermine les mécanismes de leur formation.

En géométrie, on peut définir un cercle de façon statique (« l’ensemble des points situés à égale distance d’un point donné »), ce qui ne donne aucune indication sur la façon d’engendrer une telle figure, ou de façon génétique (« la figure engendrée par la rotation de l’extrémité d’un segment de droite autour de son autre extrémité »).

De même, Spinoza définit les sentiments de façon statique, en partant des sentiments primaires que sont la joie, la tristesse et le désir et en définissant tous les autres sentiments à partir de ceux-là (amour, haine, colère, etc.), mais il montre aussi comment s’engendrent tous ces sentiments.

Il met en évidence deux types de lois de formation des sentiments : les mécanismes inter-psychiques et les mécanismes intra-psychiques ?

Les mécanismes inter-psychiques sont basés sur le principe de mimétisme affectif, tandis que les mécanismes intra-psychiques prennent leur source dans le principe d’association.

Commençons par les principes qui régissent les mécanismes inter-psychiques.

  1. Principe de mimétisme affectif : « Qui imagine ce qu’il aime affecté de joie ou de tristesse sera également affecté de joie ou de tristesse».
  2. Principe de contagion mimétique : «Si nous imaginons que quelqu’un affecte de joie la chose que nous aimons, nous serons affectés d’amour à son égard ».
  3. Principe de mimétisme affectif généralisé : « Si nous imaginons qu’une chose semblable à nous et à l’égard de laquelle nous n’éprouvons d’affects d’aucune sorte éprouve quelque affect, nous éprouvons par cela même un affect semblable ».

Le principe de mimétisme affectif permet d’engendrer deux affects qui vont jouer un rôle majeur :

  1. L’émulation : « Le désir d’une chose engendrée en nous de ce que nous imaginons que d’autres êtres semblables à nous en ont le désir ».

Pour comprendre et expliquer les désirs humains (« les préférences »), il ne faut pas tant regarder le rapport entre l’individu et l’objet qu’il a élu, mais son rapport « imaginaire » aux « êtres semblables à lui » qui a fixé son attention sur cet objet (en lui-même quasi indifférent). A la lumière d’une telle structure mimétique du désir, dont l’émulation donne la formule de base, la socialité humaine apparaît comme un jeu de miroirs entre caméléons déboussolés, dont les comportements se balancent périodiquement entre convergence et rivalité, voués à flotter au gré des aléas de configurations purement relationnelles, sans guère d’ancrage possible dans la réalité rassurante qu’offriraient des besoins objectifs, non aléatoires et non chaotiques.

  1. La commisération : « Une tristesse concomitante à l’idée d’un mal arrivé à un autre que nous imaginons être semblable à nous».

Même si l’émulation voue mon élection de tels ou tels biens à rester relative et aléatoire, la perception du mal que me fait éprouver la commisération oriente les comportements des individus vers ce qui minimise les souffrances que chacun imagine être ressenties par chacun. Si une forme de morale peut espérer se reconstituer sur une telle base, elle n’en reste pas moins extrêmement fragile  car elle ne tient sa force que de relations purement imaginaires, n’identifiant celui qui souffre que comme un « être semblable à moi ». Cette faiblesse est à la base de toutes les dérives génocidaires, racistes, ou d’indifférence envers la misère.

Du principe du mimétisme affectif, on peut encore faire dériver des implications rendant compte des phénomènes de conformisme suiviste, de l’affermissement collectif de nos affects personnels et des comportements visant activement à l’unanimisme :

  1. Principe de conformisme : «Nous nous efforcerons de faire tout ce que nous imaginons que les hommes verront avec joie, et nous aurons en aversion de faire ce que nous imaginons que les hommes ont en aversion ».
  2. Principe de confirmation : « Si nous imaginons que quelqu’un aime, ou désire, ou a en haine quelque chose que nous aimons, désirons, ou avons en haine nous-mêmes, de ce seul fait nous aimerons (désirerons ou aurons en haine) cette chose d’une façon plus constante ».
  3. Tendance au prosélytisme unanimiste : «Chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même et pour que chacun ait en haine ce qu’il hait lui-même ; nous voyons ainsi que chacun cherche par nature à ce que les autres vivent selon sa propre complexion ».

Ce qui est prodigieux, c’est que cette tendance à l’unanimisme produit le conflit par le même mouvement car « comme tous cherchent à faire de même, se faisant obstacle les uns aux autres, et comme tous veulent être loués et aimés de tous, ils se prennent en haine les uns les autres ».

Abordons encore ici, mais plus par souci de complétude que par nécessité dans le présent contexte social de cet article,  les principes qui régissent les mécanismes intra-psychiques :

  1. Principe d’association par contingence : « Si l’esprit a été affecté une fois de deux affects en même temps, lorsque plus tard il sera affecté de l’un, il sera aussi affecté de l’autre ».
  2. Principe d’autonomie causale des enchaînements affectifs : « une chose quelconque peut être par accident cause de joie, de tristesse ou de désir ».
  3. Principe d’association par ressemblance : «Par cela seul que nous imaginons qu’une chose a quelque trait de ressemblance avec un objet affectant habituellement l’esprit de joie ou de tristesse, et bien que le trait par lequel cette chose ressemble à cet objet ne soit pas la cause efficiente de ces affects , nous aimerons cependant cette chose  ou nous l’aurons en haine ».
  4. Principe de déconnexion temporelle : « L’homme est affecté par l’image d’une chose passée ou future du même affect de joie ou de tristesse que par l’image d’une chose présente ».
  5. Principe de préférence pour le présent : « A l’égard d’une chose future que nous imaginons devoir être prochainement, nous sommes affectés de façon plus intense que si nous imaginions que son temps d’existence est beaucoup plus éloigné du présent ».
  6. Principe de fixation du désir : « Qui se rappelle une chose à laquelle il a pris plaisir une fois, désire la posséder avec les mêmes circonstances que la première fois qu’il y a pris plaisir ».
  7. Principe d’erratisme : « des hommes divers peuvent être affectés de diverses manières par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de diverses manières en même temps ».

En ce qui concerne la formation inter-psychique des affects, on sent bien l’absence de réponse à une question fondamentale concernant la direction ou l’orientation de nos joies, tristesses ou désirs. Qu’est-ce qui fait qu’ils sont orientés dans telle ou telle direction (richesse, gloire, connaissances, par exemple) et dirigés vers tel ou tel objet particulier (une maison située dans un quartier spécial, un compagnon d’un niveau intellectuel ou social élevé, une situation professionnelle de chercheur, etc.) ? On a bien compris que la loi générale de formation de ces affects est l’imitation. Mais qui imite-t-on ? Il ne suffit pas de répondre que l’imitation se fait au niveau familial, car la question se transpose alors aux membres de la famille : qui ont-ils imités ?  On réalise rapidement  la nécessité de prendre en compte l’influence des milieux de vie des individus, de leur environnement social. Et c’est donc ici que les concepts bourdieusiens d’habitus et d’illusio complètent les lois de formation spinozistes des affects en dévoilant la genèse de leurs orientations et de leurs directions, en formant notre constitution affective l’ensemble de nos manières d’être affectés (ce qui détermine telle affection à produire tel affect plutôt que tel autre, autrement dit notre propre filtre affectif), ce que Spinoza appelle notre ingenium.

Jean-Pierre Vandeuren

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