Conatus et habitude chez Spinoza ; habitus et illusio chez Bourdieu (5/5)

L’apport de Spinoza à Bourdieu

On aura beau insister sur l’importance – pour donner un aperçu fidèle du concept d’habitus – de mettre en avant l’aspect générateur de ce dernier car c’est cette propriété-là qui explique le dynamisme social. Sans elle en effet il n’y aurait pas de changement possible : un habitus déterministe condamnerait la société à l’immobilité, au lieu qu’un habitus générateur de pratiques nouvelles permet à celle-ci d’évoluer, le cas échéant, de progresser. L’habitus bourdieusien – et c’est cela qui constitue sa force – est une disposition inconsciente répondant aux conditions sociales de la socialisation, mais c’est également et surtout un ensemble d’attitudes sociales (façons de faire, d’agir, de parler) que l’on peut modifier lentement mais sûrement à mesure qu’on en prend connaissance. Il n’y a donc, a priori, aucune fatalité à ce que l’individu reste enfermé dans son habitus de classe ; puisqu’en même temps qu’il hérite des « tares » du passé, il hérite des « dons » qui lui permettront de se transformer, de s’élever, de faire s’élever avec lui toute la société.

Et, pourtant, le reproche de fatalisme revient à tout moment sous la plume des détracteurs de la théorie sociologique de l’habitus. Ce reproche est non dénué d’arguments au sein même des résultats de cette théorie : l’habitus penche bien plus du côté du déterminisme que du constructivisme,  la balance n’est pas égale, la contrainte des déterminations y a plus de poids que la liberté de l’action… Et il est vrai que la théorie de Bourdieu met plus en avant le conditionnement de l’agent que sa capacité à agir sur le monde social, à le modeler et le transformer. Il n’est que d’observer le regard – désenchanté, voire défaitiste – qu’il porte sur l’école (La Reproduction), ou sur le jugement (La Distinction) pour s’en convaincre. L’habitus conduit globalement à la reproduction sociale (le prolétaire reste prolétaire, les élites produisent des élites), ne laissant aucune possibilité à l’individu, pour éviter cette reproduction à l’identique, que le recours à la « distinction », laquelle porte en elle-même, comme on va le voir, les limites de sa force d’arrachement.

Ce que montre, dans ses grandes lignes, l’ensemble des travaux de Bourdieu sur les différentes sphères sociales qu’il a examinées (chiffres et statistiques à l’appui), c’est que l’on échappe à son milieu que par des efforts surhumains (il en est lui-même l’exemple). Avec les phénoménologues, l’espoir demeurait de sculpter sa destinée en exerçant à plein sa liberté, avec Bourdieu, cet espoir s’amenuise. Le sociologue dévoile les mécanismes de la reproduction de l’inégalité (les dominés sont conscients de leur domination) mais ne fournit pas de solutions pour l’enrayer. L’école qui devrait remettre tout le monde à niveau, ou compenser les écarts, les reconduit voire les accroît !

Ensuite, pour Bourdieu, la lutte des classes (entre les capitalistes qui possèdent les moyens de production et les prolétaires qui les font valoir) est perdue d’avance, en ce sens que la violence s’exerce aussi (et peut-être surtout) au plan symbolique, à travers le télescopage de dispositions si radicalement différentes (culture générale, maîtrise de la langue et des codes, maintien du corps, tournure d’esprit), que, sans même qu’il soit besoin de le formuler verbalement ou physiquement (la violence symbolique est quasi impalpable, c’est ce qui fait sa force !), les dites classes se repoussent spontanément. Par un seul petit geste ou mot, l’individu en situation de domination peut signifier son infériorité à celui qui ne détient pas les codes, exerçant par là même une violence d’autant plus retorse que celui qui est en est victime la considère comme légitime. L’effet pervers de l’habitus est en effet que, l’individu ayant incorporé sa situation de dominé, loin de la combattre, il l’aggrave inconsciemment en adoptant des attitudes serviles, et des postures révélatrices de sa classe d’origine et de son éducation.

Reste, il est vrai, le ressort de la distinction pour conjurer l’inertie de classe. Mais là encore, Bourdieu nous enlève toute illusion sur ses vertus génératrices ou élévatrices. Dans n’importe quel champ social, Bourdieu recommande d’adopter les codes et les règles de ce champ, et au-delà, pour se singulariser, de se « distinguer », sans toutefois aller trop loin, excès qui conduirait à être écarté. Les agents doivent donc s’ajuster sans cesse à la juste mesure entre la distinction et la conformité. On voit par-là que la voie est étroite et que la distinction ne laisse qu’une marge de manœuvre bien faible. D’autant plus faible que cet effort se révèle à terme bien souvent vain : les individus des groupes sociaux dominés s’efforcent en effet d’imiter les pratiques culturelles des groupes sociaux dominants pour se valoriser socialement. Or les individus des groupes sociaux dominants, sensibles à cette imitation, et inquiets de cette mimésis, ont du coup tendance à changer de pratiques sociales : ils en cherchent de plus rares, aptes à restaurer leur distinction symbolique. C’est cette dialectique de la divulgation, de l’imitation et de la recherche de la distinction qui est, pour Bourdieu, à l’origine de la transformation des pratiques culturelles, et au-delà de l’évolution sociale. Sauf que le problème ne fait que se déplacer, sans être tout à faire résolu, puisque les « classes d’habitus » restent closes sur elles-mêmes.

« La prétention, indique Bourdieu, part toujours battue puisque, par définition, elle se laisse imposer le but de la course, acceptant, du même coup, le handicap qu’elle s’efforce de combler » Dans cette optique, la distinction est une fuite en avant, perdue d’avance, puisque les dominés font toujours la course en tête (ils ont intériorisés en outre qu’ils étaient supérieurs, et se sentent légitimes dans cette position suprême). La réussite scolaire, la compréhension des codes, l’adoption du langage, l’imitation des styles de vie des sphères dominantes, se révèlent insuffisantes à contrebalancer le poids des dispositions acquises, que l’individu traîne comme un boulet…

L’habitus tend donc à favoriser la reproduction et l’inertie sociales. Et pourtant les sociétés se transforment, lentement il est vrai, ce qui toutefois met en évidence un certain caractère générateur de transformation au sein de la théorie. Bourdieu y insiste en le plaçant au sein de la définition de son habitus, mais ne parvient pas à l’utiliser car il lui manque le mécanisme de transmission des transformations.

Dans sa théorie, c’est surtout l’aspect structurant de l’habitus sur le Désir des individus qui apparaît, car il lui manque  la mise en évidence de la dynamique propre à chaque individu du groupe, c’est-à-dire l’aspect Conatus, Désir, puissance de produire des effets résultant de leur nature individuelle, bref, il lui manque la théorie ontologico-anthropologique du Conatus développée dans L’Ethique.

En fait, subrepticement, par la bande, c’est l’éternel dilemme sociologique entre holisme et individualisme méthodologiques qui réapparaît ici, que le structuralisme de Bourdieu place dans la première catégorie et qui l’empêche de dépasser le dualisme constructivisme/déterminisme, dépassement qui fut l’aiguillon de ses recherches.

On en revient donc à la position de Spinoza au sein de ce débat, position que nous avons développée dans une série d’articles antérieurs auxquels nous renvoyons, position qui indique son apport à la théorie de Bourdieu et qui est par ailleurs exploitée par Frédéric Lordon (voir, par exemple, son dernier ouvrage La Société des Affects, sous-titré Pour un structuralisme des Passions, et dans lequel Lordon a rassemblé un certain nombre d’articles où il montre l’apport de la théorie spinoziste des affects aux théories structuralistes, notamment celle de Bourdieu. Nous y renvoyons donc aussi).

 Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s