Regret, remords et repentir (1/3)

« … il n’y a guère de penseur qui n’a été, n’est ou ne sera spinoziste. » (Alain Minc, Spinoza, un roman juif).

Les termes de regret, remords et repentir désignent des sentiments mêlant insatisfaction et culpabilité liés au passé. Dans le langage courant, on les confond souvent car leurs différences sémantiques sont subtiles. Ces différences subtiles proviennent évidemment des subtilités des différences entre les sentiments éprouvés. Par exemple, quelle est la différence de sentiments éprouvés exprimée par les deux expressions similaires suivantes : « Thomas éprouvait du regret d’avoir quitté son épouse » et « Thomas éprouvait du remords d’avoir quitté son épouse » ? Ou encore, comment se situer par rapport à la très classique affirmation péremptoire selon laquelle « il vaut mieux avoir des remords que des regrets » … ou l’inverse ?

La plupart des débats qui abordent le sujet de ces différences le font par le biais de définitions nominales ou de simples exemples qui ne permettent pas de saisir ces différences, comme dans les deux

Illustrations

Typique d’un flou artistique, voici des extraits d’un article paru dans Psychologies.com :

« Qu’est-ce que le regret ?

Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit que je l’aimais ? », « Je regrette tellement de ne pas avoir fait d’études »… Le regret parle d’un manque, d’une absence. C’est cet acte, ce choix que nous n’avons pas fait et dont nous estimons, trop tard, qu’il aurait pu nous apporter une satisfaction. Il se distingue ainsi du remords, qui vient avec la conscience d’avoir mal agi, même si, dans le langage courant, nous parlons toujours, dans ce cas, de regret : « Je regrette de t’avoir dit cela. »

Regret et remords

On confond souvent regrets et remords. Voici un exemple pour mieux comprendre la nuance :

Il dit : « Je vais te quitter. »

Elle répond : par un silence (regret) ou « Pars, je m’en fiche. » (remords)

Il la quitte et elle se dit :

«J’aurais dû lui demander de rester.» (c’est un regret)

« Je n’aurais jamais dû lui répondre ça. » (c’est un remords)

Elle se sent coupable… de ne pas avoir agi en ne répondant que par le silence (c’est un regret) d’avoir agi (c’est un remords). »

Si vraiment, « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », alors on peut se convaincre que l’auteur du précédent article n’a pas des idées bien claires sur son sujet.

Quelques crans plus haut, on relève sur un site canadien

 (http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=3101) :

« Le regret est un sentiment de tristesse dû à la perte ou à l’absence de quelque chose ou de quelqu’un. Il peut également désigner un sentiment d’insatisfaction créé par le fait d’avoir mal agi dans le passé, ou une déception due à un désir ou à un souhait qui ne s’est pas concrétisé.

 Exemples :

– Lorsque j’ai déménagé en Ontario, j’ai quitté ma famille avec regret.

– La mort de ma grand-mère m’a causé un profond regret.

– Elle fut envahie de regrets lorsqu’elle comprit qu’elle l’avait injustement jugé.

– Sophie ne pourra pas garder son neveu ce soir, à son grand regret.

Le nom remords, qui prend toujours un -s, même au singulier, signifie quant à lui « honte, souffrance causée par le sentiment d’avoir mal agi ». Le remords est donc associé à un sentiment de culpabilité plus prononcé que le regret.

 Exemples :

– Ce tueur en série ne semblait pas ressentir de remords lors de son procès.

– Serge fut rempli de remords lorsqu’il quitta sa femme.

– De nombreux prisonniers sont rongés par le remords.

Le substantif repentir signifie pour sa part « regret d’une faute accompagné d’un désir de la réparer ». La personne qui éprouve ce sentiment ressent donc le besoin de se faire pardonner, de réparer son erreur.

 Exemples :

– On a pardonné à ce jeune voyou parce qu’il a fait preuve de repentir.

– Cet agresseur a témoigné du repentir en s’excusant auprès de sa victime. »

Chacune des définitions ci-dessus évoque l’effet du sentiment mais pas sa cause. Il y a un mélange entre les définitions : « Le regret … peut également désigner un sentiment d’insatisfaction créé par le fait d’avoir mal agi dans le passé » et « Le remords signifie honte, souffrance causée par le sentiment d’avoir mal agi » ; Le repentir est un regret, celui « d’une faute accompagné d’un désir de la réparer ». Où se trouve la distinction qui permet, à chaque fois, d’utiliser le terme adéquat ? Dans l’exemple cité, « Elle fut envahie de regrets lorsqu’elle comprit qu’elle l’avait injustement jugé », ne s’agit-il pas plutôt d’un remords ?

Dans la troisième partie de L’Ethique, Spinoza introduit génétiquement les affects considérés, ce qui nous permet de les utiliser sans faille de façon adéquate. Nous commenterons d’abord les affects de regret et de repentir et terminerons par celui de remords qui, chez Spinoza possède un spectre plus large que celui que recouvre l’acception intuitive habituelle et qui est inséparable d’autres affects.

Cette différence entre une définition de L’Ethique et le sens commun n’a rien d’étonnant :

« Je sais bien que ces noms ont une autre signification dans l’usage courant. Mais mon dessein est d’expliquer non pas le sens des mots, mais la nature des choses, et de désigner celles-ci par des termes  dont la signification d’usage ne s’oppose pas entièrement au sens où je veux les employer. Qu’il suffise d’en être averti une seule fois » (Eth III, Définitions des Affects, 20, Explication).

Cependant, avant d’entrer dans le vif de notre sujet, il convient de revenir encore au

Cycle génétique des passions de base

que nous avons introduit dans notre article Les cycles génétiques chez Spinoza (1) et développé dans Spinoza et la Communication non violente (2/3) : lorsque notre essence actuelle métaphysique (notre Désir, notre puissance héritée de la Nature qui nous pousse à produire des effets afin de nous conserver et nous développer) est affectée, cette affection, passant par le filtre de notre personnalité (notre « ingenium », nos expériences (acquis) colorées par notre caractère (inné)) nous fait éprouver une joie ou une tristesse qui, ipso facto, provoque un désir, lui-même à l’origine d’un acte éventuel destiné à satisfaire ce dernier. Schématiquement :

             Chose extérieure affectante

                               ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → action → …                                                                            ↑

                Ingenium (= manière d’être affecté = personnalité)

Ce schéma est une façon visuelle  destinée à développer la définition du Désir :

« « Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle » (Eth III, Définitions des Affects, 1).

(Voir aussi les articles Spinoza, déterminisme et fatalisme).

Cette conception est celle de l’essence actuelle (dans l’existence, c’est-à-dire dans la durée) métaphysique de l’homme en tant qu’élan vital à produire des effets destinés à sa conservation et son épanouissement.

Lorsqu’une affection particulière est vécue (une rencontre, une vision, un toucher, une image, etc.) le Désir va se concrétiser en un désir particulier (par exemple, l’avarice, désir immodéré et amour des richesses). Mais tout désir naît d’un affect de joie ou de tristesse auquel il est indissolublement lié : c’est parce que nous éprouvons une joie ou une tristesse que nous désirons, car

« Nous nous efforçons de promouvoir l’avènement de tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Joie, mais nous nous efforçons d’éloigner ou de détruire tout ce qui s’y oppose, c’est-à-dire tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Tristesse » (Eth III, 28).

C’est pourquoi beaucoup de désirs sont aussi présentés comme des joies ou des tristesses (ainsi de l’avarice, reprise ci-dessus, comme désir immodéré et amour (joie à l’idée) des richesses).

C’est pourquoi aussi la Joie et la Tristesse, comme le Désir (remarquez les majuscules), sont également l’essence actuelle métaphysique de l’homme :

« La Joie et la Tristesse sont donc le Désir même, ou l’Appétit, en tant qu’il est accru ou réduit, secondé ou réprimé par une cause extérieure, c’est-à-dire que Joie et Tristesse sont la nature même de chacun » (Eth III, 57, Démonstration).

C’est enfin pourquoi la description détaillée d’un affect particulier, qui est nécessairement une joie, une tristesse ou un désir, devrait être une illustration du schéma complet repris ci-dessus.

Première illustration : …

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Regret, remords et repentir (1/3)

  1. bonjour
    1°.-qu’est-ce exactement le perma-lien et comment s’en sert-on ?
    2°.- Vos cycles génétiques sont très clairs, mais le mot « CONATUS » a disparu au profit, semble-t-il , de « Désir » (avec un D majuscule) qu’on risque de confondre avec « désir » ciblé.
    Ne pourrait-on pas trouver un mot nouveau comme Désirance, à la place de Désir ?
    L’objet de la désirance comme celui du Désir est obscur, c’est bien connu , mais pas celui du désir (…de chocolat) !
    salutations

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,
      1° En ce qui concerne le « permalien » (sur WordPress) : http://codex.wordpress.org/fr:Utilisation_des_permaliens
      2° « Conatus » est le terme utilisé par tous les commentateurs de Spinoza pour désigner l’effort (conatus en latin) pour persévérer dans l’ëtre. Spinoza utilise les termes « Appétit » ou « Désir » (voir le début de l’article « Conatus et habitude … (1/5)). C’est pourquoi j’ai remplacé Conatus par Désir, avec un « D » majuscule pour le distinguer du « désir » ciblé. En tant ue mot « nouveau » pour désigner le Désir, j’utilise souvent les périphrases « Élan existentiel » ou « Poussée existentielle ». « Désirance »? Ce terme me semble déjà trop chargé de la connotation que la psychanalyse lui a insufflée, à savoir « nostalgie d’un passé perdu », ce qui correspondrait plutôt alors au désir particulier qu’est le Regret (Desiderium en latin).

      Cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

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