Regret, remords et repentir (2/3)

Le regret

« Le regret est une espèce particulière de tristesse, laquelle a une particulière amertume en ce qu’elle est toujours jointe à quelque désespoir et à la mémoire des plaisirs que nous a donnés la jouissance; car nous ne regrettons jamais que les biens dont nous avons joui.» (Descartes, Théorie des Passions).

« Le regret ne diffère pas essentiellement du désir, mais il désire une chose passée. » (Vladimir Jankélévitch).

Le regret, en tant que tristesse, comme il est défini habituellement, n’est qu’un effet d’un processus plus complexe que les Anciens, bien avant Descartes, Spinoza et Jankélévitch, désignaient par le terme latin desiderium, désir (de ce qu’on a plus), regret.

Regardons à présent le cycle génétique des passions de base schématisé ci-dessus. La cause affectante est un souvenir d’une certaine joie (le dynamisme de sa jeunesse pour un vieillard, la douceur de son épouse que Thomas vient de quitter, …) ; cette joie est revécue de la même façon actuellement (« L’homme est affecté par l’image d’une chose passée ou future du même affect de Joie ou de Tristesse que celui dont l’affecte l’image d’une chose présente » (Eth III, 18)) ; par Eth III, 28, cité plus haut, nous allons alors désirer revivre la chose qui a engendré cette joie (la jeunesse pour le vieillard ou, pour Thomas, son couple avec son épouse) ; mais ce désir est simultanément réprimé par le souvenir d’autres causes  qui excluent l’existence de la chose qui a engendré la joie ancienne (impossibilité de revivre sa jeunesse pour le vieillard, de reconstruire le couple brisé pour Thomas) ; enfin, cette répression du désir provoque l’apparition d’une tristesse que l’on présente en général comme le regret, mais qui n’est finalement que le résultat de tout le processus décrit.

Schématiquement :

Souvenir d’une cause de joie

                  ↓

Désir        →  Affection → joie → désir de la cause de la joie // désir frustré → tristesse

Le regret est l’ensemble de ce processus génétique.

Ainsi le vieillard regrette sa jeunesse, Thomas regrette son couple, mais il n’est pas adéquat d’écrire « Elle fut envahie de regrets lorsqu’elle comprit qu’elle l’avait injustement jugé », car la chose affectante n’est pas le souvenir d’une cause de joie, mais plutôt de tristesse.

Voici, in extenso, la définition du regret, suivie de son explication,  dans L’Ethique (Eth III, Définitions des Affects, 32) :

DÉFINITION XXXII

Le regret, c’est le désir ou l’appétit de la possession d’une chose, lequel est entretenu par le souvenir de cette chose et en même temps empêché par le souvenir de choses différentes qui excluent l’existence de celle-là.

Explication : Quand nous nous souvenons d’un certain objet, nous sommes disposés par cela même, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, a éprouver en y pensant la même passion que s’il était présent. Mais cette disposition, cet effort sont le plus souvent empêchés pendant la veille par les images d’autres objets qui excluent l’existence de celui-là. Lors donc que nous venons à nous rappeler un objet qui nous a affectés d’une impression de tristesse, nous faisons effort par cela même pour éprouver, en le considérant comme présent, cette même impression qu’il nous a causée. C’est pourquoi le regret n’est véritablement autre chose que cette tristesse qu’on peut opposer à la joie qui naît de l’absence d’une chose détestée (voyez sur cette joie le Schol. de la Propos. 47, part. 3). Mais comme le mot regret semble se rapporter au désir, j’ai cru devoir l’y rattacher dans mes définitions.

Passons à présent au :

Repentir

« Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches. »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Au Lecteur, deuxième strophe)

 

La cause affectante doit être cette fois un acte posé dans le passé, acte provoquant en nous une tristesse. Notre enfant nous exaspère, nous sortons de nos gonds et le giflons, acte déplorable qui nous envahit de tristesse. Cependant, cet acte nous considérons l’avoir commis par un libre choix. Nous imaginons que nous aurions pu ne pas gifler notre enfant, en conséquence, nous imaginons aussi pouvoir fuir cette tristesse en accomplissant un autre acte qui en réparerait les conséquences, un acte « réparateur ». Nous allons consoler notre enfant et lui demander de pardonner notre geste.

Schématiquement :

Souvenir d’un acte imaginé accompli librement et générateur de tristesse

                ↓

Désir     →  Affection →  tristesse → désir d’écarter la tristesse → désir d’un acte réparateur

Encore une fois, le repentir est constitué de l’ensemble de ce processus générateur.

Voici la définition de L’Ethique :

DÉFINITION XXVII

Le repentir est un affect de tristesse accompagné de l’idée d’une action que nous croyons avoir accomplie par une libre décision de l’Esprit.

Nous en arrivons enfin au …

Jean-Pierre Vandeuren

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