Spinoza et le « Petit Traité de Manipulation à l’usage des honnêtes gens » (1/6)

« Si la philosophie est plus qu’une simple expression conceptuelle des différentes visions du monde, si, en dehors de son caractère idéologique, elle apporte aussi certaines vérités fondamentales concernant les rapports de l’homme avec les autres hommes et des hommes avec l’univers, alors ces vérités doivent se retrouver à la base même des sciences humaines et notamment dans leurs méthodesDans ce cas, les sciences humaines doivent être philosophiques pour être scientifiques » (Lucien Goldmann).

Introduction

Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois sont deux psychologues sociaux français auteurs d’un très agréable livre – Petit Traité de Manipulation à l’usage des honnêtes gens – dans lequel ils font le point sur plus d’un millier d’articles de recherches empiriques consacrées à une quinzaine de techniques de manipulation, depuis leur début, dans les années 1940, jusqu’à ce jour. Leur ouvrage a pour objectif de mettre ces recherches universitaires à la portée du tout-public, et c’est incontestablement une réussite, sanctionnée d’ailleurs par un succès commercial sans précédent pour un ouvrage à visée scientifique : plus de 350.000 exemplaires écoulés rien que sur le marché francophone ! Le contenu est présenté de façon très pédagogique, truffé d’exemples et de traits humoristiques. En particulier, leur utilisation emblématique du cobaye fétiche, citoyenne « Dolmate » et nommée Madame O, en référence à l’héroïne éponyme, soumise volontaire dans le roman de Pauline Réage, est une invention que nous avons trouvé géniale (et Félicitie aussi …).

Manipuler une personne (manipuler provient du latin manipulare, «conduire par la main») consiste à agir sur elle par des moyens détournés pour l’amener à ce qu’on souhaite. Ce verbe est empreint d’une connotation négative, mais il n’est que naturel dans les relations humaines et n’est pas nécessairement associé à un comportement visant à retirer de la personne concernée, la « manipulée », un avantage purement égoïste au service du « manipulateur ». Ainsi, les pouvoirs publics sont régulièrement confrontés au problème d’amener les citoyens à adopter un comportement bénéfique à l’ensemble de la communauté, par exemple un comportement écologique comme le tri des déchets. Dans une telle situation où il s’agit d’obtenir quelque chose d’autrui, il y a deux possibilités, la configuration hiérarchique (patron – employé, professeur – élève, …) ou celle d’égal à égal (conjoints, amis, commerçant –client, …). Dans le premier cas, un rapport de force est institué et  il semble banal que le subordonné fasse ce que son supérieur attend de lui. Dans la seconde situation, il ne peut, en général y avoir de recours à un tel pouvoir et pour que l’une des parties obtienne de l’autre l’adoption d’un certain comportement, elle doit l’en persuader, vaincre sa résistance à s’y engager, soit par la conviction (argumenter, montrer le « vrai » et proposer le « bien », vaincre ensemble (con-vaincre)), soit par la séduction (vaincre par ses propres charmes), soit, enfin, par la manipulation (vaincre en utilisant les mécanismes de l’autre).

La conviction argumentative est faible face aux affects (« La connaissance vraie du bien et du mal ne peut réprimer aucun affect en tant que cette connaissance est vraie … » (Eth IV, 14)). Durant les années 1940, le gouvernement américain désirait modifier les habitudes de consommation des ménages pour les ajuster à l’économie de guerre (manger des bas morceaux de boucherie plutôt que des pièces nobles, boire du lait en poudre plutôt que du lait frais, etc.). Pour ce faire, les mères de famille étaient amenées à suivre des conférences vantant la qualité et les bienfaits des nouvelles denrées. Malgré tous leurs efforts (démonstration, éloquence, arguments pertinents, distribution de recettes, …), les conférenciers ne purent guère conduire que 3% des ménagères les ayant attentivement écoutés à servir chez elles des bas morceaux. Presque personne. Et pourtant, les ménagères étaient rentrées chez elles en étant parfaitement informées, convaincues et motivées. Pour quelle raison les individus, à l’instar de ces ménagères, qui ont acquis la connaissance vraie du bien, ne le réalisent-ils pas directement ? Ils « voient le bien, l’approuvent et pourtant font le pire » (Ovide, cité trois fois dans L’Ethique). Cette question, fondamentale pour notre propos, n’est pas envisagée par Joule et Beauvois. Nous y reviendrons. Quoiqu’il en soit, c’est un constat constant et il serait donc intéressant de pouvoir recourir à d’autres procédés que la conviction argumentative.

La séduction désigne un procédé visant à susciter délibérément une admiration. Le mot est dérivé du latin seducere, signifiant littéralement « tirer à l’écart ». Cela correspond bien à la définition spinoziste de l’Admiration : « L’imagination d’un objet sur laquelle l’Esprit reste fixé, parce qu’aucune connexion ne relie cette imagination singulière aux autres imaginations » (Eth III, Définitions des Affects, 4). Il s’agit là du procédé le plus proche du rapport de force direct puisqu’il consiste à s’imposer à l’Esprit de l’autre. L’Admiration est une imagination vivace qui contrarie notre aptitude à comprendre (voir notre article Imagination riche et imagination vivace). En conséquence, elle est néfaste et nous ne la considérerons pas ici, pas plus que nos deux auteurs.

La proposition 14 de Eth IV, citée en partie ci-dessus se poursuit comme suit : « … mais seulement en tant qu’elle est considérée comme un affect ». Le problème de trouver un procédé de persuasion capable de pallier la faiblesse de la conviction argumentative, sans contrarier l’aptitude de penser comme dans le cas de la séduction, semble donc être celui de transformer  la connaissance vraie du bien et du mal en affect.  Il se pourrait que la manipulation soit un procédé qui permette d’opérer indirectement cette transformation. Pour s’en convaincre, il nous faut cependant disposer d’une définition génétique de la manipulation (la définition donnée plus haut n’est que nominale, elle exhibe l’effet et non pas les causes), et, pour l’obtenir, en dévoiler les mécanismes. Cela ne serait-il pas déjà fait dans l’ouvrage de Joule et Beauvois ?

Nos auteurs parlent de la psychologie sociale comme d’une « discipline expérimentale et descriptive ». De ce fait, les recherches rassemblées sont toutes empiriques et, se posant explicitement la question de « Comment expliquer ce phénomène ? », ils sont amenés à déplorer un état de fait : «Malheureusement, nous avons ici à déplorer un certain décalage entre le caractère quelquefois spectaculaire, qualitativement et quantitativement, des effets expérimentaux et la pauvreté des interprétations théoriques qui en sont proposées ». Est-ce à dire que leur livre ne contient aucune explication théorique ? Non : son troisième chapitre, d’ailleurs intitulé Un peu de théorie, en avance une, la théorie de l’engagement, qui fournit un outil explicatif de certains des phénomènes observés, mais non de tous. Pour eux, par exemple, « le phénomène de porte-au-nez reste une « énigme fascinante » », et  « Mais nous savons aujourd’hui que le phénomène du toucher n’est pas un fantasme, même si sa théorisation n’est pas totalement satisfaisante et qu’il faudra sans doute encore attendre bien des années pour en percer tous les mystères ».

Le but de notre article est de montrer encore une fois que, comme le spinozisme présente une vision globale et cohérente du monde et de l’homme et de ses affects en particulier, il fournit nécessairement un cadre dans lequel penser et expliquer tous les phénomènes humains et donc aussi celui de la manipulation. Nombre de ceux-ci ont d’ailleurs déjà été incidemment traités par ce biais dans quelques-uns de nos articles antérieurs : la dissonance cognitive dans les deux articles éponymes ; la dépense gâchée et le piège abscons dans L’aversion aux pertes ; la soumission librement consentie dans Les mécanismes de la soumission ; l’effet Pygmalion dans Spinoza, théorème de Thomas, prophétie autoréalisatrice, effet Pygmalion et répétition des conduites d’échec, …

Pour ce faire, nous ferons souvent référence à la boîte à outils de nos deux précédents articles (BOPS).

Il est bon, avant de commencer, de faire remarquer que les explications théoriques que nous allons avancer, de même que la théorie de l’engagement proposée par Joule et Beauvois, veulent dévoiler la ou les causes efficientes, et non toutes les causes d’un changement de comportement observé et obtenu par une certaine technique de manipulation. Le taux de succès de la technique n’est jamais de 100 % et l’amélioration observée, par exemple lorsque l’on observe un taux de succès de 56% après application de la technique, comparé à un taux de 21% avant son application, l’augmentation de ce taux  (56% – 21%) doit faire l’objet d’un test de signification statistique rigoureux. Dans les exemples que nous extrayons de l’ouvrage étudié nous nous contentons de citer ces taux sachant que les auteurs des expériences ont effectué les tests appropriés.

Commençons par le début, à savoir …

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s