Spinoza et le « Petit Traité de Manipulation à l’usage des honnêtes gens » (2/6)

L’inefficacité de la connaissance vraie du bien et du mal

Un comportement ou un acte est un mouvement corporel, une affection du Corps.

Dans l’exemple des ménagères américaines cité dans l’introduction, pourquoi celles-ci, dont l’Esprit avait été convaincu par les arguments des conférenciers, n’ont-elles pas adopté  le comportement demandé ?

Dans le cadre de la théorie spinoziste, cela est une conséquence directe de l’indépendance causale entre l’Esprit et le Corps (BOPS A-2) : l’Esprit, même convaincu, ne peut pas déterminer le Corps à un quelconque mouvement, donc, en particulier, à poser un acte précis, à adopter un certain comportement.

Cette incapacité de l’Esprit à la détermination d’un mouvement du Corps est longuement commentée dans le scolie de Eth III, 2, dont nous extrayons le passage suivant, particulièrement à propos :

« Car il est une chose ici  que je voudrais particulièrement noter, c’est que nous ne pouvons rien accomplir par un décret de l’Esprit sans nous en souvenir auparavant. Par exemple, nous ne pouvons pas dire un mot si nous ne nous en souvenons pas d’abord. »

La mémoire est corporelle, ainsi que la parole prononcée. L’exemple de Spinoza montre un cas simple où un mouvement corporel – dire un mot – doit être précédé d’un autre mouvement corporel – se souvenir de ce mot.

Ceci suggère que pour obtenir d’un individu un comportement voulu, il conviendrait de l’engager préalablement dans un autre comportement.

C’est d’ailleurs bien l’idée que Levin a eue pour améliorer, nettement, le taux de ménagères américaines dans l’adoption effective des comportements culinaires souhaités. Nous allons le voir de suite.

C’est également ici que nous faisons le lien avec Joule et Beauvois et leur

Théorie de l’engagement

Le cochon dit à la poule : « Les œufs pour toi c’est un engagement partiel, le bacon, pour moi, c’est un engagement total » (Philippe Meyer).

Les ménagères américaines

Déçu par l’efficacité des conférences sur le comportement attendu des ménagères américaines, Kurt Levin se tourna vers une autre stratégie. Il remplaça le conférencier par un animateur de groupes qui avait pour consigne de communiquer aux ménagères toutes les informations contenues dans la conférence avant de leur remettre les mêmes recettes. Mais il devait surtout inciter les participantes, au terme de la réunion, à prendre publiquement la  décision de cuisiner des abats dans les prochains jours. Ainsi furent-elles amenées à lever la main pour témoigner de leur décision. Ce petit acte allait avoir une remarquable portée puisque 32% d’entre elles servirent effectivement des bas morceaux !

Un autre exemple très simple

Imaginez la situation où vous venez de trouver une très convoitée place de parking mais que vous réalisez ne pas avoir pris votre portemonnaie. 50 cents vous font cruellement défaut et vous vous sentez sournoisement épié par un agent chargé de contrôler les tickets de parking. Pas le choix, il vous faut accoster un passant pour lui demander, poliment bien sûr, de vous faire l’aumône de cette somme ridicule mais indispensable à ce moment. En général, un passant sur dix acceptera de vous donner cet argent, tandis que si vous lui demandez préalablement l’heure, ce taux de succès est multiplié par quatre !

Dans ces deux exemples, on voit clairement que la stratégie adoptée applique la suggestion du précédent chapitre : engager la personne visée dans un acte préalable.

La théorie de l’engagement

Pour expliquer l’efficacité de cette stratégie, Joule et Beauvois partent du constat que

« L’homme agit et pense en fonction de ses actes antérieurs plutôt qu’en fonction de ses idées ou de ses intérêts. »

Ce simple constat est le socle de la théorie de l’engagement.

Ils en déduisent le chiasme suivant

« Il ne s’agit plus de peser sur les idées pour modifier les comportements, mais de peser sur les comportements pour modifier les idées. »

En conséquence, un individu engagé dans un acte préalable a de grandes chances d’infléchir son comportement dans le sens attendu.

L’argument est convaincant, mais il ne nous semble pas du tout être la véritable cause efficiente de l’effet du comportement préalable. Par ailleurs, il ne dévoile pas le processus psychologique qui génère cet effet et, enfin, il ne permet pas de connaître la ou les conditions que doit satisfaire cet acte préalable pour en garantir une efficacité probable.

En fait, le constat de départ trouve lui-même sa cause dans l’identité du Corps et de l’Esprit humain.

Comme rappelé dans le chapitre précédent, un acte est corporel, c’est une affection du Corps. Mais, du fait que l’Esprit est l’idée du Corps, il a aussitôt une idée de cette affection, idée qui nécessairement affirme ou nie quelque chose (« On ne considère ces idées que comme des figures muettes tracées sur un tableau, et la préoccupation produite par ce préjugé empêche de voir que toute idée, en tant qu’idée, enveloppe l’affirmation ou la négation » (Eth II, 49, Scolie)). Tout acte est donc nécessairement associé à des idées, et modifier des actes modifie simultanément des pensées, « les décrets de l’Esprit n’étant rien d’autre que les appétits eux-mêmes et variant par suite en fonction des diverses dispositions du Corps » (Eth III, 2, Scolie).

Quant au processus psychologique générateur de l’efficacité de l’acte préalable, nous allons l’illustrer dans le cas du deuxième exemple repris ci-dessus (l’aumône d’une pièce de 50 cents). Ce processus est généralisable sans difficulté, mais requerra éventuellement le recours à d’autres propositions de L’Ethique pour ce qui est des justifications intermédiaires.

  1. (Acte préalable) L’individu visé répond positivement à la demande de l’heure. Il accède à cette demande par conformisme social tout-à-fait banal (BOPS S-2-1). Ce faisant, cet individu imagine la joie ressentie par son interlocuteur, joie dont il s’imagine aussi être la cause.
  2. Par imitation (BOPS S1), il éprouve derechef de la joie à l’idée de cet interlocuteur, et donc de l’amour pour lui (BOPS A-3). L’interlocuteur est alors passé du statut d’objet ressemblant à celui d’objet aimé.
  3. Par Désir de réciprocité (BOPS S-1-5), notre individu désirera aussi se faire aimer de son interlocuteur et se trouve alors dans de meilleures dispositions pour accéder à la demande de don de la pièce de 50 cents (BOPS I-2-2-2).

Schématiquement, le processus peut se représenter comme suit :

Affection (demande de l’heure)

           ↓

Désir  → →  1er acte → joie (affection de cet acte) → amour → désir de réciprocité → 2e acte

                  ↑

       Conformisme

Pour que le premier acte soit efficace, on voit qu’il doit nécessairement pouvoir provoquer de la joie chez la personne visée : c’est la condition qu’il doit satisfaire.

Cette condition peut être reformulée d’une façon plus « utilitariste ». En effet, étant donné que  « nous appelons bien ou mal ce qui est favorable ou opposé à la conservation de notre être » (Eth IV, 8, Démonstration), c’est-à-dire « toute forme de Joie, et, en outre, tout ce qui conduit à la Joie, ou toute forme de Tristesse » (Eth III, 39, Scolie), le premier acte doit pouvoir provoquer l’imagination d’un bien, d’un avantage que la personne visée imagine pouvoir en retirer.

Jean-Pierre Vandeuren

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