Spinoza et le « Petit Traité de Manipulation à l’usage des honnêtes gens » (6/6)

Spinoza mal compris, dépense gâchée et piège abscons

Spinoza mal compris

A la page 131, on lit cet étonnant passage qui suit un exposé d’explications possibles de la technique de la porte-au-nez :

« Toutes ces informations sur nous-mêmes, faute de pouvoir y accéder, il nous faut les déduire ou, plus justement, les inférer. C’est là une vieille idée chère à Spinoza et réhabilitée par le pédagogue Alain : on ne chante pas parce qu’on est heureux, mais on est heureux parce qu’on chante. On doit à Bern d’avoir systématisé et théorisé cette idée. Selon cet auteur, connu pour son radicalisme skinnerien, nous parvenons à une connaissance de nos états internes en nous livrant à une analyse de nos comportements et des conditions dans lesquellse nous avons agi. »

Il y a, dans ce passage, trois confusions : entre la déduction et l’induction, entre sens et comportement et entre spinozisme et behaviorisme.

Une science expérimentale procède par un aller-retour entre inférence et déduction. Elle observe certains faits, en infère une théorie de laquelle elle pourrait déduire les observations. Cette théorie reste valable jusqu’au moment où d’autres observations viennent la contredire. Le spinozisme n’a pas les sciences expérimentales comme paradigme, il se calque sur une démarche purement mathématique. A partir d’une théorie constituée d’axiomes, définitions et théorèmes, elle déduit des conséquences. C’est ainsi que nous avons procédé : à partir de la psychologie exposée dans la troisième partie de L’Ethique, nous avons déduit les comportements observés. Il n’y a pas d’inférence dans le spinozisme.

Au contraire de ce qui avancé, c’est bien parce qu’on est heureux, c’est-à-dire qu’on éprouve de la joie que l’on chante, conformément au cycle génétique des passions de base (BOPS I-2-1). C’est la joie qui cause le désir de chanter et c’est ce désir qui motive l’acte de chanter.

Pour comprendre le dernier point de confusion, il faut rappeler que Frédéric Skinner était l’un des partisans le plus radical du comportementalisme (behaviorisme) qui consiste à ne tenir compte dans l’explication psychologique que du comportement observable déterminé par l’environnement et l’histoire des interactions de l’individu avec son milieu. Une partie de l’article d’Alain Billecoq que nous avons repris dans Ultimi Barbarorum montre bien quelles sont les raisons qui favorisent la confusion entre le spinozisme et le behaviorisme et en indique aussi les différences fondamentales. Nous reprenons cette partie ci-dessous :

Lorsque le philosophe hollandais prétend traiter des sentiments : « de même que s’il était question de lignes, de plans ou de corps » ; il se pose, apparemment, en précurseur de la psychologie triomphante de la fin du XIXème siècle, le behaviorisme, science des réactions et du comportement qui, s’inspirant des succès de la physique, s’efforce d’expliquer selon des lois parentes de celles de la causalité mécanique l’ensemble des agissements humains. Tout, en l’homme, est mesurable, quantifiable donc prévisible. L’ambition est de se donner la capacité de prévoir les comportements des uns et des autres dans telle ou telle situation. Aussi le postulat implicite du behaviorisme est-il, par conséquent, transparent : l’homme, être naturel, agit et réagit comme tous les êtres de la nature ; il obéit à ses lois qui seules permettent d’expliquer ses comportements.

De son côté, l’affirmation spinoziste selon laquelle l’homme n’est pas un imperium in imperio  ne dit rien d’autre. Chaque être de la nature, qu’il soit minéral, végétal, animal ou humain est entièrement explicable par les lois qui régissent l’ordre naturel. L’homme n’y est pas un genre à part ; il ne participe d’aucune autre dimension. Ce qui constitue sa spécificité ne tient, par conséquent, pas à une sorte de dotation mystérieuse ou miraculeuse qui l’apparenterait à un règne surnaturel mais à sa disposition complexe qui lui permet d’acquérir la connaissance plus ou moins confuse de ce qui l’entoure, de lui-même, de ce qui lui arrive et de ce qu’il fait. Il est un être de réflexion. « L’homme pense »  dit abruptement un axiome ; il donne du sens à son environnement, à ses actes et ses pensées, à lui-même donc. Il oriente et, de ce fait, s’oriente. Tel est le contresens radical et néfaste du behaviorisme dont le réductionnisme se contente d’étudier l’individu humain comme s’il était un rat dans un labyrinthe, de le percevoir sous l’aspect du robot destiné à accomplir une tâche préalablement définie (Par qui ? Pourquoi ?) ; il réduit l’homme à n’être que du mécanique – qu’il l’est naturellement –, à du quantitatif. Ainsi la psychologie des réactions et du comportement doit faire l’impasse sur l’idée que le moindre acte signifie, qu’un comportement doit aussi se comprendre en termes de conduite ; elle dissout l’homme.

Pour illustrer la différence entre les deux démarches, behavioriste et spinoziste, nous allons reprendre deux notions développées dans le livre de Joule et Beauvois, qui ont trait non pas aux techniques de manipulation, mais directement aux conséquences de comportements :

La dépense gâchée et le piège abscons

Le phénomène de la dépense gâchée est celui où un individu conserve une stratégie ou une ligne de conduite dans laquelle il a préalablement investi (en argent, en temps, en énergie) au détriment d’autres stratégies ou lignes de conduite plus avantageuses.

Joule et Beauvois donnent en exemple le cas d’étudiants devant s’imaginer dans la situation suivante : ayant dépensé 100 $ pour un weekend de ski dans le Michigan et 50 $ pour un autre weekend de ski, a priori plus prometteur, dans le Wisconsin, ils s’apercevaient avec stupeur que les deux réservations concernaient le même weekend. Contraints de choisir entre les deux destinations, la plupart des étudiants (54 %) optèrent pour le Michigan, c’est-à-dire pour le weekend le plus cher, et non pour le Wisconsin, weekend pourtant plus intéressant à leurs yeux, option fort peu rationnelle puisque l’argent ayant déjà été investi, chacun des deux weekends coûtait la même somme de 150 $ et le seul critère de choix était dès lors l’agrément supposé pouvoir être retiré de chacune des destinations. Un consommateur rationnel eut opté pour le Wisconsin.

Le piège abscons ne se distingue pas fondamentalement de la dépense gâchée. Il suppose seulement un processus dans lequel l’individu peut se laisser enliser de plus en plus dans sa ligne de conduite désavantageuse. Joule et Beauvois décrivent ce processus comme suit :

  1. L’individu a décidé de s’engager dans un processus de dépense (en argent, en temps et en énergie) pour atteindre un but donné. (Par exemple une cure analytique fin de résoudre un problème existentiel).
  2. Que l’individu en soit conscient ou non, l’atteinte du but n’est pas certaine. (C’est le cas d’une cure analytique).
  3. La situation est telle que l’individu peut avoir l’impression que chaque dépense le rapproche davantage du but. (Toujours le cas d’une telle cure).
  4. Le processus se poursuit sauf si l’individu décide activement de l’interrompre. (Toujours le cas de la cure).
  5. L’individu n’a pas fixé au départ de limite à ses investissements. (Encore et toujours le cas de la cure analytique).

Joule et Beauvois expliquent toujours ces deux phénomènes par la tendance qu’ont les gens à persévérer dans le cours d’une action, même lorsque celui-ci devient déraisonnablement coûteux ou ne permet plus d’atteindre les objectifs fixés, c’est-à-dire par leur théorie de l’engagement qui est une théorie comportementaliste puisqu’elle affirme que c’est le comportement lui-même qui engendre la suite des autres actes.

Le spinozisme, au contraire, déduit ces actes de lois psychologiques théoriques, reprises pour la plupart dans notre boîte à outils (BOPS).

Les deux phénomènes étudiés ici s’identifient en fait à « l’aversion aux pertes » de Daniel Kahneman et Amos Tversky, que nous avons déjà expliquée dans un article éponyme et où les exemples repris, la loterie et le boursicoteur, correspondent à chacun des deux phénomènes.

Dans cet article, le comportement de persévération dans les pertes est déduit de BOPS I-2-2-1. Nous y renvoyons pour les détails.

 Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Spinoza et le « Petit Traité de Manipulation à l’usage des honnêtes gens » (6/6)

  1. Aubert dit :

    Bonjour,
    Blog très intéressant par la concrétisation pratique de l’Ethique.
    *
    Commentaire sur les paroles d’Alain et de l’auteur de l’article: Poule ou l’œuf !
    Alain : «On ne chante pas parce qu’on est heureux, mais on est heureux parce qu’on chante ».
    Ce que vous contestez sur les bases de l’Ethique.
    Il me semble que les deux modes sont non exclusifs il n’y a pas de logique dualiste à envisager: la cause et l’effet sont imbriqués indissociablement : non-dualité, logique du tiers-exclu non applicable ;
    Les deux propositions sont vraies ou fausses toutes les deux ou un continuum entre le vrai et le faux.
    Aussi, on chante parce qu’on est heureux et lorsqu’on éprouve de la Joie on chante.
    Cette vision n’est pas contraire à l’idée fondamentale du conatus de persévérer dans son être qui s’exprime par la Joie «le désir poursuit la joie» comme le dit Misrahi et ceci pour les deux propositions.
    Cette vision n’est pas contraire non plus au schéma BOPSI-2-1 où le désir est en amont (Désir-essence) de la Joie comme en aval (par l’action de chanter) et par la boucle de rétroaction qui se génère dans le cycle.

    • vivrespinoza dit :

      Bonsoir et merci pour votre commentaire,

      Les deux approches ne sont absolument pas compatibles. L’approche générale de Spinoza telle qu’il l’expose par le chiasme de Eth III, 9, scolie, où en substance il affirme que c’est notre désir qui donne la valeur aux choses s’oppose totalement à l’approche qui affirme que la valeur est intrinsèque à ces choses et que c’est pour cela que nous les désirons.
      Le problème, ici, c’est que, à mon sens, c’est une autre affirmation que véhicule l’aphorisme très cartésien d’Alain. Il veut y faire passer l’idée que le bonheur ne va pas de soi et que pour pour l’atteindre il faut y mettre de la volonté : il faut vouloir être heureux. Chantez et vous serez heureux! Autrement dit, il faut se servir d’une prétendue faculté que l’on nomme volonté. Spinoza s’oppose aussi à cette affirmation en démontrant que l’existence d’une telle faculté n’est qu’une illusion (voir Eth II, 49, Scolie).

      Cordialement

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