Hommages (1)

A l’occasion du troisième anniversaire de ce blog, ces 300e et 301e articles rassemblent quelques hommages adressés à Spinoza, d’un côté, par de grands philosophes, écrivains ou poètes, et, d’un autre côté, par des scientifiques contemporains.

Philosophes

Bergson :

« Spinoza est le penseur auquel nous avons tous voué, avec l’admiration la plus profonde, une pieuse reconnaissance. Ce n’est pas seulement parce qu’il a montré au monde, par l’exemple de sa vie, ce que la philosophie peut faire pour détacher l’âme de tout ce qui est étranger à son essence. C’est encore et surtout parce qu’il nous fait toucher du doigt ce qu’il peut y avoir d’héroïque dans la spéculation, et ce qu’il y a de divin dans la vérité. Aristote avait bien dit que « nous ne devons pas nous attacher, hommes, à ce qui est humain ; mortels, à ce qui meurt ; nous devons, autant que cela est donné à l’homme, vivre en immortels ». Mais il était réservé à Spinoza de montrer que la connaissance intérieure de la vérité coïncide avec l’acte intemporel par lequel la vérité se pose, et de nous faire « sentir et éprouver notre éternité ». C’est pourquoi nous avons beau nous être engagés, par nos réflexions personnelles, dans des voies différentes de celles que Spinoza a suivies, nous n’en redevenons pas moins spinozistes, dans une certaine mesure, chaque fois que nous relisons L’Éthique, parce que nous avons l’impression nette que telle est exactement l’altitude où la philosophie doit se placer, telle est l’atmosphère où réellement le philosophe respire. En ce sens, on pourrait dire que tout philosophe a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza » (Lettre à Léon Brunschvicg, 22 février 1927).

Alain :

« Spinoza, le plus rigoureux et le plus sûr des maîtres à penser, est le modèle de l’homme libre. »

Nietzsche :

A l’été 1881, Nietzsche envoie à son ami Overbeck, à qui il avait demandé le Spinoza de Kuno Fischer, une carte postale enthousiaste où il raconte sa découverte. C’est l’époque du Gai Savoir « écrit dans le langage d’un vent de dégel », des premières rédactions de Ainsi parlait Zarathoustra, de la découverte de Carmen de Bizet qui le sort joyeusement du grave Wagner. La rencontre avec Spinoza est d’autant plus importante qu’il y a peu de philosophes pour qui Nietzsche ait avoué une telle admiration. S’il n’a jamais aimé l’atmosphère théologique dans laquelle baignait l’œuvre du Juif de Voorburg, il y voit surtout une question d’époque. Mais il ne pouvait manquer de se reconnaître dans une philosophie de la puissance et du refus obstiné de toute transcendance. Sils-Maria le 30 juillet 1881,  « Je suis très étonné, ravi ! J’ai un précurseur et quel précurseur ! Je ne connaissais presque pas Spinoza. Que je me sois senti attiré en ce moment par lui relève d’un acte « instinctif ». Ce n’est pas seulement que sa tendance globale soit la même que la mienne : faire de la connaissance l’affect le plus puissant – en cinq points capitaux je me retrouve dans sa doctrine ; sur ces choses ce penseur, le plus anormal et le plus solitaire qui soit, m’est vraiment très proche : il nie l’existence de la liberté de la volonté ; des fins ; de l’ordre moral du monde ; du non-égoïsme ; du Mal. Si, bien sûr, nos divergences sont également immenses, du moins reposent-elles plus sur les conditions différentes de l’époque, de la culture, des savoirs. In summa : ma solitude qui, comme du haut des montagnes, souvent, souvent, me laisse sans souffle et fait jaillir mon sang, est au moins une dualitude. – Magnifique ! »

Gothold Lessing :

« Je ne sais rien d’autre … Il n’y a pas d’autre philosophie que la philosophie de Spinoza. »

Hegel :

« La pensée doit absolument s’élever au niveau du spinozisme avant de monter plus haut encore. Vous voulez être philosophe ? Commencez par être spinozistes. L’alternative est Spinoza ou pas de philosophie. »

Voltaire :

« Je ne connais que Spinoza à avoir bien raisonné, mais personne ne peut le lire. »

Deleuze :

« Spinoza est le plus philosophe des philosophes. »

« Prenez le cas le plus étonnant, Spinoza : c’est le philosophe absolu et L’Ethique est le grand livre du concept. Mais en même temps le philosophe le plus pur est celui est celui qui s’adresse strictement à tout le monde : n’importe qui peut lire L’Ethique, s’il se laisse suffisamment entraîner par ce vent, ce feu. »

Ecrivains et poètes

Heinrich Heine :

« A la lecture de Spinoza on est saisi du même sentiment qu’à l’aspect de la grande Nature dans son plus vivant repos: une forêt de pensées, hautes comme le ciel, dont la cime ondoyante se couvre de fleurs, tandis qu’elles poussent dans la terre éternelle des racines inébranlables. »

Lou Andréas-Salomé :

Dans son autobiographie Ma Vie, Lou Andréas-Salomé (1861 – 1937), femme de lettres et psychanalyste, égérie de Nietzsche et Rilke, élève de Freud, écrit, à propos de Spinoza :

« Pour peu que l’on pousse la réflexion assez loin sur quelque point que ce soit, on se heurte à lui : on le rencontre sur la route où il attend, toujours prêt. »

Flaubert :

« Quel homme, quel cerveau, quelle science et quel esprit ! » ; « Quelle œuvre que l’Éthique ! » (Correspondance).

Jorge Luis Borges :

Spinoza

Elles taillent les translucides mains
Du juif, dans la pénombre, les cristaux.
Le soir est peur et froid en son déclin.
(Au soir qui vient chaque soir équivaut).

Ses mains comme l’espace de jacinthe
Qui aux lisières du Ghetto pâlit
Existent peu pour l’homme qui construit,
calme, le songe clair d’un labyrinthe.

La gloire ne l’émeut pas, cet espoir
De songes au songe d’un autre miroir,
Ni le craintif amour des jeunes filles.

Métaphores et mythes, il les oublie
taillant son cristal: la carte infinie
De Qui dans toutes ses étoiles brille.

BARUCH SPINOZA

Brume d’or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L’assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d’infini.
Dans la pénombre quelqu’un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l’emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l’eau.
Qu’importe. Il insiste, sorcier forgeant
Dieu dans sa subtile géométrie ;
Du fond de sa maladie, son néant,
De ses mots il fait Dieu, l’édifie.
Le plus prodigue amour lui fut donné,
L’amour qui n’espère pas être aimé.

« Rilke » :

Dans une des nombreuses émissions de France Culture consacrée à L’Ethique, Raphaël Enthoven a détourné au profit de Spinoza  les passages suivants des lettres à un jeune poète (2 et 3) se référant en réalité à l’écrivain danois Jens Peter Jacobsen et à son chef d’œuvre Niels Lyhne, en estimant que ces lignes s’appliquent très justement aux ouvrages  de Spinoza et en particulier à L’Ethique :

« Un monde vous saisira : le bonheur, la richesse, l’insondable grandeur d’un monde. Vivez quelque temps dans ces livres, apprenez-y ce qui vaut, selon vous, d’être appris ; mais surtout aimez-les. Cet amour vous sera mille et mille fois rendu, et quoi que devienne votre vie, il traversera, j’en suis certain, le tissu de votre être, comme une fibre essentielle, mêlée à celles de vos propres épreuves, de vos déceptions et de vos joies.

L’Ethique va maintenant s’ouvrir devant vous, livre de splendeurs et de pénétrations. Plus on le lit, plus il apparaît que tout y est : du parfum le plus léger de la vie à la pleine saveur de ses fruits les plus lourds. Il n’est rien là qui ne soit compris, saisi, ressenti, et – à la résonance vibrante du souvenir – reconnu. Rien n’y est petit. Le moindre événement se déroule comme une destinée, et la destinée elle-même s’y déploie comme un tissu, ample et magnifique, dont chaque fil, conduit par une main infiniment douce, se trouve pris et maintenu par cent autres. Vous allez connaître le grand bonheur de lire ce livre pour la première fois. Vous irez, comme dans un rêve, d’étonnement en étonnement. Et je puis vous dire que, dans la suite, vous serez toujours à travers ces pages le même marcheur émerveillé, car elles ne sauraient jamais rien perdre du charme féerique, de la puissance miraculeuse de leur première rencontre. On en jouit chaque fois davantage. Elles vous rendent toujours plus reconnaissants, meilleurs, plus simples de regard, plus pénétrés de foi en la vie, et, dans la vie même, plus heureux et plus grands. »

Jean-Pierre Vandeuren

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