La curiosité (1/4)

La curiosité est une curiosité : cet affect est moralement connoté de façon à la fois positive et négative. On loue la curiosité du petit enfant, de l’étudiant et du savant, mais, par ailleurs, combien de fois le vieil adage « la curiosité est un vilain défaut »ne nous a-t-il pas été asséné ?

Saint Augustin distinguait d’ailleurs ces deux connotations en leur attribuant des noms différents, la « studiosité », considérée comme une vertu, la « curiosité », envisagée comme un vice. Cependant, la « studiosité » n’était pas pour lui la science, mais une admiration contemplative des merveilles de la nature qui pouvait conduire au créateur. La science, quant à elle, était vouée aux gémonies et considérée comme une curiosité malsaine, vicieuse. Nous y reviendrons plus loin.

A l’origine, semble-t-il, c’est l’acception noble qui donne naissance au mot. L’étymologie du mot « curiosité » nous conduit en effet aux termes « curius » et « curia », comme dans « cure » ou « curatif », c’est-à-dire au souci de prendre soin de quelqu’un ou de quelque chose. Le curieux, au départ, est donc celui qui prend soin.

Par contre, au fil du temps, le concept de « curius » a pris le sens péjoratif « d’indiscret », délaissant tout à fait celui de « prendre soin ».  Ainsi, au temps des Romains, le terme « curius » désignait même un espion !

Le mot « curius » a donc évolué à partir du concept à connotation morale positive  de « prendre soin » à celui, plutôt connoté négativement de « désireux de savoir » sans but moral, ou même carrément dans le but immoral de nuire. C’est cette dernière acception qui a donné le contenu défavorable et malsain à la curiosité. C’est aussi la signification que l’on retient la plupart du temps de nos jours.

De cette manière, le « curieux » désireux de savoir ne prend plus soin, il s’est transformé en voyeur, en guetteur, en lorgneur, tendance exploitée à outrance actuellement par la plupart des médias.

Le but de cet article est triple : d’abord envisager la curiosité comme affect et, dès lors, pouvoir la définir au moyen d’un des affects de base spinoziste et en déduire les conséquences ; ensuite, relever le fait que, parmi les philosophes, ce sont surtout ceux connus pour partir de l’angoisse existentielle, tels Saint Augustin, Pascal, Kierkegaard, Heidegger, qui se sont particulièrement intéressés à la curiosité, dans son acception moralement négative et essayer d’en exhiber la raison ; enfin, considérer la curiosité comme déterminante dans l’évolution du couple humain (amant – amante, mari – femme).

Un point de vue spinoziste

Traditionnellement, la curiosité est définie comme un désir, donc un affect, comme dans la définition, fameuse, de Thomas Hobbes (« Le désir de connaître le pourquoi et le comment est appelé curiosité »). Elle est donc une actualisation de l’effort de persévération dans l’être, du conatus.

On peut alors la définir statiquement comme un certain désir. C’est ce que nous ferons dans un premier temps, ce qui nous permettra de nous relier avec la conception existentiale de Heidegger (la curiosité comme mode d’être).

Mais cette définition n’est que statique, elle ne nous dit pas comment est engendré ce désir. Car le désir a une cause : une affection de l’essence de l’individu :

« Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle » (Eth III, Définitions des Affects, 1). (Voir nos articles Déterminisme et fatalisme pour y lire un long développement sur cette définition)

Qu’est-ce donc alors qui engendre la curiosité ? Nous explorerons les réponses à cette interrogation dans un second temps, ce qui nous amènera à raffiner la définition statique et à remonter aux réflexions de Platon.

Mais la curiosité n’est-elle pas un désir plus « fondamental » que les autres ? Anatole France n’affirmait-il pas, en effet, que « la curiosité excite le désir plus encore que le souvenir du plaisir » ? N’y aurait-il pas un lien entre la curiosité et les autres désirs ? C’est en tout cas ce que suggère Hobbes qui y voit, avec la raison, une caractéristique essentielle de la nature humaine qui la distingue de la nature animale. Nous examinerons cette question dans un troisième temps et cela nous permettra d’aborder le problème de la curiosité au sein du couple humain.

Premier temps : une définition statique

Nous adopterons la définition suivante :

La curiosité est le désir de connaître

Mais on sait l’extrême importance de la connaissance dans l’architecture de L’Ethique, dont toute la stratégie dans le processus de libération des passions consiste à passer progressivement, et autant que faire se peut, du premier genre de connaissance, source unique de confusion et d’inadéquation des idées, donc source unique des passions, aux connaissances des deuxième et troisième genres, la Raison et l’Intuition. Ainsi, ce désir de connaissance qu’est la curiosité peut-être désir d’une connaissance de chacun des trois genres.

Lorsque ce désir est tourné vers l’Imagination, l’Esprit se contente de résonner, de faire retentir en lui les expériences vagues ou les signes (les on-dit, les opinions) (voir Eth II, 40, Scolie 2). L’Imagination, c’est le Résonnement des choses extérieures. L’esprit n’y désire connaître les choses que superficiellement, sans lien avec les autres. C’est la curiosité malsaine que nous relevions dans l’introduction, c’est le voyeurisme. Le voyeur ne s’applique pas à la chose, n’en prend pas soin, il se contente de la voir, de l’ « admirer », au sens où « l’admiration est l’imagination d’une chose à laquelle l’esprit demeure attaché parce que cette imagination singulière n’a aucune connexion avec les autres » (Eth III, Définition générale des affects, Définition 4). C’est ainsi que le « vulgaire »  admire  les célébrités, les découvertes scientifiques, les faits divers, … pour le plus grand profit des journaux télévisés, des émissions de  « téléréalité » et des magazines de tous bords qui diffusent toutes sortes de nouvelles informes, d’informations, jetées en pâture à cette admiration.

La connaissance peut aussi avoir pour visée la compréhension des rapports entre les choses et elle est alors dite du deuxième genre, la Raison, ou, un cran encore au-dessus, la compréhension de la connexion entre les choses et Dieu et elle est alors celle du troisième genre, l’Intuition. Dans les deux cas, ces connaissances sont formées d’un corpus d’idées claires et distinctes. L’Esprit y raisonne : il relie les effets aux causes. Le Raisonnement est l’activité de l’Esprit.

Cette distinction rejoint celle établie par Cicéron :

« Sans doute être ambitieux de tout savoir, sans distinction et en tout genre, est le propre de la curiosité ; mais être amené par la contemplation des plus grands objets à l’ambition de la science, voilà ce qu’il faut considérer comme l’apanage des hommes supérieurs. »

Curiosité et vertu

Rappelons que, pour Saint Augustin, la studiosité est apparentée à la vertu, au contraire de la curiosité qui l’est au vice. Evidemment, l’admiration contemplative qu’Augustin appelle « studiosité » correspond plutôt au désir d’une connaissance du premier genre chez Spinoza, tandis que la curiosité scientifique correspond au désir d’une connaissance par la Raison.

Mais, en inversant ces contenus, L’Ethique rejoint cette idée de vertu. En effet :

«Maintenant, puisque l’effort de l’Esprit pour conserver son être ne va, en tant qu’il exerce sa Raison, qu’à comprendre (comme on vient de le démontrer), cet effort pour comprendre est donc (par le Coroll. de la Propos. 22, part. 4) le premier et l’unique fondement de la vertu, et conséquemment ce ne sera pas en vue de quelque autre fin que nous nous efforcerons de comprendre les choses (par la Propos. 25, part. 4) ; mais, au contraire, l’Esprit, en tant qu’il use de sa Raison, ne pourra concevoir comme bon pour lui que ce qui sera un moyen de comprendre (par la Déf. 1, part. 4). » (Eth IV, 26, Démonstration).

La curiosité, en tant que désir de connaître par les deuxième et troisième genres, est la vertu de l’Esprit.

Remarquons qu’un peu plus loin dans L’Ethique, Spinoza signale aussi la différence de niveau entre le désir orienté vers la Raison et celui orienté vers l’Intuition :

« Le bien suprême de l’Esprit, c’est la connaissance de Dieu ; et la suprême vertu de l’Esprit, c’est de connaître Dieu. » (Eth IV, 28).

Jean-Pierre Vandeuren

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