La curiosité (2/4)

Curiosité et modes d’existence

Si, à la suite de Gilles Deleuze, nous considérons L’Ethique comme une éthologie, c’est-à-dire une étude des comportements humains, des modes d’existence, ou encore « des manières d’être dans l’être », nous pouvons considérer les trois distinctions du désir de connaissance dans la curiosité comme trois modes d’existence différents : celui de l’ignorant, celui du savant et celui du sage.

Cette interprétation de la curiosité en tant que mode d’existence fait penser à la façon dont Heidegger l’envisage, comme un « existential », c’est-à-dire comme une structure ontologique de l’existence humaine. Or, pour Heidegger, la curiosité n’est envisageable que selon son aspect « malsain », aspect aussi mis en évidence par des penseurs tels que Saint-Augustin, Pascal et Kierkegaard. Or, il apparaît que ces quatre auteurs sont tenaillés par une profonde angoisse face au vide de sens vertigineux de l’existence qui les guide vers la recherche d’une vie « authentique » en concordance avec « l’Être » (Le Dieu des chrétiens pour les trois derniers cités).

Curiosité et angoisse

La religion chrétienne n’a jamais fait bon ménage avec la curiosité car celle-ci, même scientifique, risque de remettre en question les dogmes obscurs de l’Eglise. Déjà Tertullien (vers 150 – 220) disait qu’après Jésus-Christ la curiosité ne nous était plus d’aucun usage, et que l’exercice nous en était interdit depuis que l’Evangile nous avait été annoncé.

Pour l’Eglise, Il existe trois concupiscences engendrées par le péché originel, la libido dominandi (volonté de dominer), la libido sentiendi (désir du plaisir), et la libido sciendi, la volonté de savoir ce qui, normalement, n’a pas besoin d’être su, ou dépasse les limites normales de la science humaine.

Cette méfiance est reprise par Saint Augustin au chapitre 35 du dixième livre des Confessions, intitulé « La Curiosité », qui précède précisément le chapitre consacré à l’Orgueil. L’évêque d’Hippone la qualifie ainsi : « cette creuse et avide curiosité vise, non pas à charmer la chair, mais à en faire un instrument d’expérience : connaissance, science, voilà les noms dont elle s’affuble». Curiosité puérile qui détourne de Dieu, « c’est ce désir malsain qui fait exhiber en spectacle toutes sortes de phénomènes étonnants ; qui fait scruter les secrets d’une nature qui nous dépasse, objets inutiles d’un savoir uniquement en quête de lui-même ; qui recourt aux techniques magiques, à la recherche, ici encore, d’un objet de savoir perverti ; qui, dans la religion elle-même, va jusqu’à tenter Dieu, en lui réclamant des signes et prodiges, ayant en vue non quelque salut, mais une simple expérimentation». C’est ainsi que « celui qui a la foi ne saurait être curieux. Il croit sans voir. Il est à jamais libéré du lourd esclavage des sens. Il est tout entier à la contemplation intérieure des choses spirituelles, invisibles, divines ». La parole de Dieu doit suffire au croyant.

Et Blaise Pascal de surenchérir : « La curiosité n’est que vanité ; le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler ». Pour lui, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. », et, de ce fait, il se perd dans les divertissements (« Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. »),car « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser». C’est la fuite de l’angoisse de la vie et de ses innombrables maux qui engendre la curiosité et le divertissement. Plutôt que d’affronter authentiquement cette angoisse, les hommes préfèrent la fuir en se précipitant dans une vie inauthentique de curiosités et de divertissements.

Même approche chez Soeren Kierkegaard : « Comme Johannes Climacus [perspective du non-chrétien] a raison de le remarquer, la plupart des hommes au fond, au moment où la vie devrait se révéler à eux dans sa profondeur, s’y dérobent par un virage et versent dans la pratique, on devient « mari, père et roi des concours de tire » ; comme Anticlimacus [perspective du chrétien] observe justement, la plupart des gens ne vivent jamais l’expérience de devenir esprit : ainsi ne connaîtront-ils jamais la rencontre qualitative avec le divin ». En s’abandonnant aux affaires, aux rôles familiaux, sociaux, économiques, politiques, l’homme perd de vue la possibilité pour lui de devenir esprit, de rencontrer Dieu dans un rapport de vérité, d’authenticité. L’esprit, comme lieu de la vie divine, en est la figure paradigmatique. Kierkegaard ne parle pas de la curiosité elle-même, mais de ce qui précède, on peut en déduire qu’il la classerait dans un style de vie inauthentique.

Heidegger, par contre, est beaucoup plus prolixe à propos de la curiosité. Pour lui, la curiosité n’est pas un sentiment dans la conscience ou le trait d’un caractère, un délassement ou une récréation; elle est, au sens plein du mot, une conscience elle-même, une intention, une existence. C’est cette existence que Heidegger décrit phénoménologiquement.

Exister, d’après Heidegger, c’est saisir ses propres possibles, et la base de son existence est la possibilité fondamentale du retour sur soi-même. De là les deux caractères de l’existence: elle n’est pas placée devant ses possibles, mais jetée au milieu d’eux: elle est déréliction; et d’autre part, étant ses propres possibles, elle se jette en avant, se précède elle-même, elle est projet. Mais au lieu de se comprendre soi-même, l’homme, pour échapper au souci de sa finitude, à la déréliction, peut fuir et se réfugier dans l’inauthentique.

Laissant implicite la possibilité fondamentale, il va se disperser, se divertir en compréhension de possibilités secondaires, chercher à comprendre avant tout des objets particuliers dans le monde. La curiosité sera chute. Dans la curiosité, nous nous masquons notre responsabilité, nous nous refusons à assumer nos possibles, à faire tout ce que l’homme peut faire; nous nous dispersons dans des objets intramondains. La curiosité n’est qu’un faux-souci. Sous son aspect, le souci se spécifie dans la fuite de ce que nous sommes; nous ne sommes plus alors que ce que nous disons, c’est-à-dire un futile bavardage.

Et de ce point de vue le double aspect de la curiosité se manifeste: loin d’affirmer notre existence, elle nous en fait perdre l’authenticité, brise toute compréhension de soi, et loin de nous conduire aux choses, elle nous empêche d’entretenir une relation immédiate avec l’existant. Curiosité et bavardage s’unissent en un même bloc inauthentique.

On le voit, les quatre penseurs considérés, titillés par l’angoisse, sont en quête d’une existence « authentique » qui serait une connexion la plus profonde possible avec l’ « Être », que celui-ci soit le Dieu des chrétiens, pour les trois premiers auteurs, ou celui  que l’athée Heidegger, mais dans un mouvement théologique, a recherché  durant toute sa vie. Pour eux, l’ « Être » parle et il s’agit d’être à son écoute. La curiosité envers les choses de ce monde, fût-elle scientifique, est donc nécessairement malsaine car elle écarte l’homme de cette écoute.

Le but de Spinoza n’est pas différent de ces penseurs. La vie authentique pour lui est la béatitude, c’est-à-dire le lien avec Dieu (La Nature), grâce à la connaissance du troisième genre (donc grâce à la curiosité du sage) :

« Le suprême effort de l’esprit et sa souveraine vertu est de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance. » (Eth V, 25).

On pourrait peut-être arguer valablement d’une analogie entre ce troisième genre de connaissance, l’Intuition, et l’écoute de l’ « Être » dont nous venons de parler, mais chez Spinoza cela ne conduit pas à un rejet de la curiosité scientifique car c’est de cette curiosité que naît l’Intuition :

« L’effort ou désir de connaître les choses par le troisième genre de connaissance ne peut naître du premier genre, mais bien du deuxième. » (Eth V, 28).

D’ailleurs, cette curiosité scientifique est en elle-même salvatrice :

« Plus l’Esprit comprend de choses par le deuxième et le troisième genre de connaissance, moins il pâtit des affects qui sont mauvais, et moins il a peur de la mort. » (Eth V, 38).

Jean-Pierre Vandeuren

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