La curiosité (3/4)


Deuxième temps : l’aspect génétique

Rappelons que (voir BOPS I-2-1) :

Joie et Tristesse sont reliées au Conatus, à la personnalité, aux désirs et aux actes par le cycle des passions de base :

 Chose extérieure affectante

                               ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                                                ↑                                                               ↑

                                     manière d’être affecté                           manière d’affecter

                                                                            ↑                       ↗

                                                                   Ingenium (=personnalité)

Ce schéma est une façon visuelle  destinée à développer la définition du Désir, que nous avons déjà rappelée plus haut :

« « Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle. » (Eth III, Définitions des Affects, 1).

Partons du fameux chiasme du scolie de Eth III, 9 :

« Nous ne faisons effort vers aucune chose, nous ne la voulons pas et ne tendons pas vers elle par appétit ou désir, parce que nous jugeons qu’elle est bonne ; c’est l’inverse : nous jugeons qu’une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et que nous tendons vers elle par appétit et désir. »

Mais qu’est-ce qui fait que nous tendons vers une chose par désir, que nous jugeons qu’elle est un bien pour nous ?

Pour répondre à cette question, il faut une définition du bien. Elle nous est fournie dans le scolie de Eth III, 39 :

« Par bien, j’entends ici tout genre de joie, et, de plus, tout ce qui conduit à la joie, et principalement ce qui satisfait un regret (desiderio), quel qu’il soit ; par mal, tout genre de tristesse, et principalement ce qui frustre un regret. »

Qu’est-ce que le regret ? C’est la « tristesse en tant qu’elle se rapporte à l’absence de ce que nous aimons » (Eth III, 36, Scolie).

Ainsi, principalement, pour juger qu’une chose est bonne et donc tendre vers elle par désir, nous devons nécessairement l’avoir connue antérieurement, l’avoir aimée, donc avoir éprouvé de la joie à son idée, et aussi l’avoir perdue, donc, du fait de son absence, en éprouver le manque.

C’est ici que nous retrouvons, avec Marie Agostini (« Qu’est-ce que la « curiosité » ? ») …

Le Banquet de Platon

Dans le Banquet de Platon, Diotime pose que le désir porte sur les choses qu’on ne possède pas : « l’objet du désir, pour celui qui éprouve ce désir, est quelque chose qui n’est pas à sa disposition et qui n’est pas présent (…) quelque chose qu’il ne possède pas, quelque chose qu’il n’est pas lui-même ». Mais pour qu’il y ait désir, encore faut-il déjà posséder une certaine connaissance de ce que l’on désire, sans quoi, nous ne le désirerions pas. Impossible de désirer une personne ou une chose, si nous ignorons tout d’elle jusqu’à son existence même. Cette personne ou cette chose restent alors des « indifférents ». Pour illustrer, cette caractéristique du désir, Platon utilise le mythe de la naissance d’Eros : fils de Poros (richesse), Eros connaît ce qui est beau et bon et c’est précisément parce qu’il les connaît qu’il les désire ; fils de Pénia (pauvreté), il ne les possède pas et les recherche ardemment. Ce mythe explique pourquoi le désir, qui, entre autre, anime l’amour, est toujours à la recherche de ce qu’il connaît déjà mais en partie seulement. La connaissance, même partielle, est donc la condition de possibilité du désir.

Appliquons maintenant cette analyse au désir particulier qu’est

La curiosité

En tant que désir, la curiosité ne surgit pas au hasard. Si quelqu’un est curieux de quelque chose, c’est parce qu’il en a déjà entendu parler ou parce qu’il y a déjà été confronté et qu’il possède donc déjà  un minimum de connaissances à son sujet. Il lui serait impossible d’être curieux de quelque chose dont il ignore absolument tout. Nous ne sommes donc pas curieux dans l’absolu, mais bien relativement à certains sujets dont nous savons déjà quelque chose. C’est cette connaissance première et partielle qui conditionne notre curiosité, notre désir de connaître … davantage.

C’est pourquoi, au vu de cette genèse de la curiosité, nous raffinons notre première définition :

La curiosité est le désir de connaître davantage.

Bien sûr, nous ne sommes pas tous curieux des mêmes choses. Les choses qui nous affectent sont vécues comme joies, tristesses ou indifférences à travers le filtre de cette partie de notre personnalité qu’est notre manière d’être affecté :

« Chacun juge suivant ses passions de ce qui est bien ou mal, de ce qui est meilleur ou pire, de ce qu’il y a de plus excellent ou de plus méprisable. Ainsi, pour l’avare, le plus grand bien, c’est l’abondance d’argent, et le plus grand mal c’en est la privation. L’ambitieux ne désire rien à l’égal de la gloire, et ne redoute rien à l’égal de la honte. Rien de plus doux à l’envieux que le malheur d’autrui, ni de plus incommode que son bonheur ; et c’est ainsi que chacun juge d’après ses passions telle chose bonne ou mauvaise, utile ou inutile. » (Eth III, 39, Scolie).

En conséquence, la curiosité de l’avare sera orientée vers la connaissance de tout ce qui a trait à l’argent, celle de l’ambitieux vers ce qui concerne la gloire et celle de l’envieux vers les histoires de malheur des autres.

De même, le genre de connaissance visée par la curiosité, Imagination, Raison ou Intuition, va dépendre de cette autre partie de notre personnalité qu’est notre manière d’affecter. L’avare passionné va utiliser l’Imagination et vouloir imiter les grands financiers, l’avare savant va étudier la finance.

Jean-Pierre Vandeuren

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