Spinoza et le constructivisme (2/5)

La vérité-correspondance

La saga commence avec Platon pour lequel on ne peut pas seulement parler de confusion entre la vérité et la réalité, mais d’identification. Le monde sensible est pour lui constitué de copies des Idées intelligibles. Celles-ci ne sont pas formées par la pensée mais constituent un autre monde, le monde « vrai », la véritable réalité, absolue, immuable, éternelle, le monde des Idées.

Le christianisme, ce « platonisme pour le peuple » (Nietzsche), conserve une conception analogue puisqu’il pose l’identité de Dieu et de la vérité. Ainsi, à travers le dogme de la Création divine, toutes les choses, toute la réalité, reflètent la vérité divine.

La thèse réaliste, le réalisme métaphysique, trouve son origine chez Aristote qui, le premier, définit la vérité comme la conformité de la proposition, de ce qui est dit, à la réalité. La proposition est vraie si les faits dont elle rend compte sont tels qu’elle les décrit ; elle est fausse s’ils sont autrement que décrits :

« La première signification donc de Vrai et de Faux semble avoir tiré son origine des récits ; et l’on a dit vrai un récit quand le fait raconté était réellement arrivé ; faux, quand le fait raconté n’était arrivé nulle part. Plus tard, les Philosophes ont employé le mot pour désigner l’accord d’une idée avec son objet ; ainsi, l’on appelle idée vraie celle qui montre une chose comme elle est en elle-même ; fausse celle qui montre une chose autrement qu’elle n’est en réalité.» (Spinoza, Pensées métaphysiques).

La vérité-cohérence

Kant

En général, on fait remonter à Kant la première contestation de la conception de la vérité comme correspondance. Nous allons examiner sa critique, mais nous aimerions souligner d’ores et déjà, avant d’y revenir plus tard, que, bien avant Kant, Spinoza l’avait déjà remise en cause, comme il apparaît, par exemple, dans l’extrait suivant :

« Si une idée vraie, en tant qu’elle est dite seulement s’accorder avec ce dont elle est l’idée, se distingue d’une fausse, une idée vraie ne contient donc aucune réalité ou perfection de plus qu’une fausse (puisqu’elles se distinguent seulement par une dénomination extrinsèque), et conséquemment un homme qui a des idées vraies ne l’emporte en rien sur celui qui en a seulement des fausses ? Puis d’où vient que les hommes ont des idées fausses ? Et enfin, d’où quelqu’un peut-il savoir avec certitude qu’il a des idées qui conviennent avec leurs objets ? » (Eth II, 43, Scolie)

Mais revenons à Kant et à sa critique du réalisme métaphysique :

« La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. Selon cette simple définition de mot, ma connaissance doit donc s’accorder avec l’objet pour avoir valeur de vérité. Or, le seul moyen que j’ai de comparer l’objet avec ma connaissance, c’est que je le connaisse. Ainsi ma connaissance doit se confirmer elle-même; mais c’est bien loin de suffire à la vérité. Car puisque l’objet est hors de moi et que la connaissance est en moi, tout ce que je puis apprécier, c’est si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma connaissance de l’objet. Les anciens appelaient diallèle un tel cercle dans la définition. Et effectivement, c’est cette faute que les sceptiques n’ont cessé de reprocher aux logiciens; ils remarquaient qu’il en est de cette définition de la vérité comme d’un homme qui ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu’un que personne ne connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qu’il invoque comme témoin est un honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème en question est totalement impossible pour tout le monde. »

Il vaut la peine de détailler cet extrait.

Il ne faut pas confondre la vérité et la réalité. La réalité est le caractère de ce qui existe; la vérité est le caractère de ce que l’on en dit. La vérité est donc la propriété d’un énoncé. C’est un concept linguistique (qui concerne le discours), par opposition à la réalité qui est un concept ontologique (qui concerne l’être). Mais qu’est-ce qu’un énoncé vrai ? La vérité se définit en fonction de critères qui permettent de discriminer les énoncés vrais des énoncés faux.

Un des critères de vérité, et le plus souvent invoqué, est l’adéquation de la connaissance à son objet. C’est de cette définition de la vérité que part Kant : La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet.
Il s’agit de la thèse dite de la vérité-correspondance que nous avons présentée dans le premier point. Vérité et réalité, si elles ne se confondent pas, sont étroitement liées puisque le rapport à la réalité est critère de vérité. L’énoncé « il pleut », par exemple, est vrai, si et seulement si, de fait, il pleut.

La connaissance définie comme l’ensemble des énoncés vrais est donc elle-même définie en termes de correspondance à l’objet connu : ma connaissance doit donc s’accorder avec l’objet pour avoir valeur de vérité.

Cette thèse qui semble aller de soi est qui, de fait, est généralement admise (« dit-on ») est pourtant une thèse par rapport à laquelle Kant prend ses distances.

La théorie de la vérité-correspondance, selon Kant, repose sur le cercle vicieux suivant :

  1. Pour savoir ce qu’est réellement l’objet, il faut d’abord que je le connaisse.
  2.  Pour savoir si je connais vraiment l’objet, il faut que je sache ce qu’il est réellement.

Je ne peux donc confronter ma connaissance de l’objet qu’à ma connaissance de l’objet. L’objet lui-même est irrémédiablement inaccessible!

Tout le problème réside dans le fait que l’objet est hors de moi et que la connaissance est en moi. C’est le conflit entre l’intériorité de la pensée, de la conscience, et l’extériorité de l’objet de pensée, du monde. Dès lors, il faut passer d’un critère de vérité externe à un critère interne. Et le seul critère de vérité dont on dispose est le critère de cohérence de la pensée avec elle-même. Mais ce critère de vérité-cohérence est incapable de fonder une connaissance objective. C’est un critère de vérité purement formel. S’il garantit la validité de l’enchaînement des énoncés, il ne peut garantir la vérité de leur contenu.

Le problème est donc que l’objet en lui-même (ce que Kant appelle la chose en soi) est radicalement inconnaissable. Nous ne pouvons connaître que l’objet tel qu’il nous apparaît dans l’effort que nous faisons pour le connaître (ce que Kant appelle le phénomène).

Dès lors, les sceptiques n’ont-ils pas raison de dire qu’il faut suspendre son jugement car la vérité ne peut jamais être atteinte ? Kant à la fin du texte semble bel et bien accepter cette position puisqu’il affirme que le problème tel que posé est insoluble pour tout le monde, donc pour lui également. Comment alors échapper au scepticisme ?

Comment la connaissance est-elle possible ? Puisque la science existe, elle doit l’être. Kant examine alors les conditions  de possibilité de la science :

« Ils (Galilée, Torriccelli, Stahl) comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. »

Pour Kant, le problème est mal posé. Si la connaissance de l’objet en soi est impossible, la connaissance de l’objet pour nous, tel que défini par notre faculté de connaître, est possible. C’est le sujet, et non l’objet, qui pose lui-même les conditions de possibilité de la connaissance objective. L’opposition entre l’intériorité de la pensée et l’extériorité de l’objet est dépassée en montrant que l’objet en tant qu’il est connaissable est en partie interne au sujet : il est formé par le sujet (en ce sens que le sujet lui impose une forme). Ainsi, l’objet pour nous est l’objet en tant qu’il se conforme aux concepts de notre entendement et aux formes de notre sensibilité. Ce n’est donc pas l’objet qui est au centre de la connaissance, mais le sujet (c’est la « révolution copernicienne » effectuée par Kant). La connaissance restait inexplicable tant que l’on croyait qu’elle était centrée sur (guidée par) l’objet alors qu’elle est centrée sur (guidée par) le sujet.

L’intérêt de la philosophie kantienne de la connaissance a été de mettre en évidence pour la première fois (quoiqu’on puisse montrer, comme ne le ferons, qu’encore une fois il fut précédé par Spinoza) le rôle actif du sujet connaissant dans l’élaboration du savoir. Le sujet construit son savoir. Ce qui a pour conséquence :

  1. que la méthode scientifique est une méthode constructive et pas seulement déductive comme le pensait Descartesou contemplative comme le pensait Platon. La vérité scientifique ne relève donc pas d’un réalisme (selon lequel la science refléterait immédiatement la réalité). Mais ne relève-t-elle pas alors d’un idéalisme : la science ne serait qu’une expression de l’esprit lui-même (la théorie kantienne n’est-elle pas qualifiée d’idéalisme transcendantal ?) ? Ce questionnement nous conduit à Bachelard et Piaget.
  2. qu’il n’y a pas de vérité absolue, mais ce qui ne veut pas dire que la vérité n’a absolument pas de sens. Mais alors quel est ce sens ? ceci nous mène à Nietzsche.

Jean-Pierre Vandeuren

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