Spinoza et le constructivisme (3/5)

Bachelard et Piaget ; la vérité scientifique

Pour Bachelard, comme pour Piaget, la vérité scientifique échappe à l’alternative du réalisme et de l’idéalisme.

D’une part, les sciences, expérimentales du moins, sont nécessairement dépendantes des faits, de la réalité. En effet, pour qu’une proposition, de la physique par exemple, puisse être dite vraie, il faut qu’elle soit vérifiée expérimentalement (ou du moins qu’elle résiste à l’épreuve de la falsification). Elles échappent donc à l’idéalisme.

Mais, par ailleurs, pour qu’il y ait une hypothèse à vérifier, il faut nécessairement que cette hypothèse soit une anticipation de la réalité, une interprétation préalable. De plus, l’objet des affirmations scientifiques n’est jamais la réalité en soi, l’essence des choses, mais un ensemble de rapports que les choses entretiennent entre elles, rapports qui ne sont rien d’autre que les lois de la nature. De ces remarques, on peut conclure que la vérité scientifique est un construit de l’esprit ; ce n’est pas une description du monde mais bien plutôt une reconstruction de celui-ci, c’est pourquoi il peut exister des théories concurrentes et que la science échappe aussi au réalisme.

La vérité scientifique pourrai être qualifiée de « vérité consensus provisoire de non réfutation ».

Nietzsche et James : la vérité et l’utilité

Nietzsche pratique la généalogie : il interroge nos pulsions, ces valeurs que nous avons incorporées et qui, à notre insu, guident nos actions. Dès lors, il se demande pourquoi nous désirons la « vérité » plutôt que l’ « erreur », pourquoi fait-elle l’objet d’une vénération ? C’est que la vérité est avant tout une valeur elle-même.

Si la réalité sensible a le plus souvent été considérée en philosophie comme le domaine de  l’illusion, de l’apparence, de l’erreur, c’est parce que cette réalité était fuyante, mouvante, changeante, qu’elle dépossède l’homme de sa maîtrise sur lui-même et son environnement. Au contraire, les catégories de l’être, de l’identité, de la substance, du durable, permettent à l’homme de reconnaître parmi le divers (le chaos) des sensations des points d’appui autour desquels orienter son action. La connaissance consiste ainsi à ramener le nouveau, le différent à du déjà connu. Mais ceci dévoile que la recherche de la vérité est en réalité une entreprise de falsification du réel consistant à gommer les différences entre les choses, à nier leurs perpétuelles métamorphoses. Ce que l’on appelle vérité n’est donc rien d’autre que l’erreur utile au développement de la vie. De l’utilité que procurait à l’homme un certain jugement, on a, dit Nietzsche, directement conclu à sa vérité. Or, la « réelle » vérité, c’est celle qu’on a toujours voulu ignorer, la vérité du devenir, de l’éternel écoulement des choses qu’évoquait Héraclite, c’est-à-dire la vérité du monde sensible.

De même, pour les pragmatistes comme James, la vérité n’est rien d’autre que ce qui est utile, ce qui est avantageux. Or, l’utilité dépendant du domaine d’expérience, la vérité trouve elle aussi différentes formulations. Une vérité physique, c’est une vérité qui offre la possibilité de prévoir et d’agir de manière optimale. Une vérité psychologique ou intellectuelle, c’est une vérité qui nous procure un sentiment de rationalité, celui-ci n’étant rien d’autre qu’un sentiment de paix ou de repos. Enfin, une vérité religieuse, c’est une vérité qui nous offre un réconfort et nous permet de nous élever au-dessus de notre cas singulier.

Bergson : retour à la vérité-correspondance

Les théories de Kant,  Bachelard, Piaget, Nietzsche, James et d’autres s’écartent du concept de vérité-correspondance. Bergson y revient cependant au moyen de sa théorie de l’intuition, théorie qui rappelle singulièrement celle de Spinoza.

Bergson distingue deux modes de connaissance. Le premier mode est l’intelligence qui envisage la chose de l’extérieur. L’intelligence, c’est une faculté pratique, visant l’action sur les choses. Son modèle originel est la fabrication d’outils. En ce sens, elle est directement tournée vers la matière considérée en tant que pur substrat passif de l’activité. L’intelligence fige le réel, en brise la continuité ; étant donné que le réel se définit par la mobilité, l’intelligence ne peut que le méconnaître. L’intuition est le second mode de connaissance ; elle se transporte à l’intérieur de l’objet pour « coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ». L’intuition est une sympathie par laquelle l’ineffable s’offre dans sa nudité, sa simplicité, une sympathie par laquelle l’esprit acquiert la mobilité qui est celle du réel et atteint par là un absolu.

Oubliant la théorie bergsonienne que nous venons d’évoquer brièvement et qui ne manque pas d’interpeller par sa similitude avec les deuxième et troisième genres de connaissance de Spinoza, nous devons à présent situer la théorie de la connaissance de Spinoza, et en particulier sa conception de la vérité au sein de la dichotomie vérité-correspondance, vérité-cohérence.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s