Spinoza et le constructivisme (4/5)

Le problème de la vérité chez Spinoza

Nous avons réparti les théories historiques de la connaissance en deux classes en fonction du critère de vérité employé, externe (vérité-correspondance) ou interne (vérité-cohérence) et avons indiqué que le critère externe provenait de la confusion entre les concepts de réalité et de de vérité. Mais si l’on examine plus attentivement cette confusion, on peut la voir comme originairement induite par la confusion de l’idée de réalité, elle-même induite par sa conception dualiste.

La conception moniste de Spinoza lui permet à nouveau de sortir du classement dichotomique et de réunir harmonieusement et originalement les deux conceptions de la vérité. La « réalité » n’est rien d’autre que la Substance unique (Dieu ou la Nature) qui s’exprime simultanément sous les deux attributs, Pensée et Etendue. Dès lors, la vérité, qui est une idée, doit appartenir à la Pensée et y trouver son critère, mais elle doit trouver son correspondant dans les autres attributs et, notamment, dans l’Etendue (« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » (Eth II, 7)). D’un côté donc Spinoza place bien la vérité dans la classe des critères internes, mais cela implique chez lui ipso facto une correspondance, un accord entre une idée (vraie) et son idéat. On pourrait qualifier sa théorie de la connaissance de « constructivisme non radical ».

Détaillons.

L’idée

La vérité est une idée. Mais qu’est-ce qu’une idée ?

« Par idée, j’entends un concept de l’Esprit que l’Esprit forme en raison du fait qu’il est une chose pensante.

Explication

Je dis concept plutôt que perception, car la perception semble indiquer que l’Esprit est passif devant l’objet ; mais le concept semble exprimer l’action de l’Esprit » (Eth II, Définition 3).

De cette définition découlent deux conséquences immédiates :

  1. La vérité étant une idée est intérieure à l’attribut Pensée. Dès lors, elle doit se définir, non par son rapport avec la chose (son idéat, ce dont elle est l’idée), mais par une dénomination intrinsèque et non pas extrinsèque. En effet :

« Les modes de quelque attribut que ce soit ont pour cause Dieu en tant qu’il est considéré seulement sous l’attribut dont ils sont les modes et non pas sous un autre attribut » (Eth II, 6).

Ceci place d’office la vérité dans la classe « vérité-cohérence ».

  1. Toute idée est une conception, c’est-à-dire une construction de l’Esprit (et non pas « une peinture muette sur un tableau»).

Ceci fait donc de Spinoza, ipso facto, un « constructiviste ». Les idées sont les activités de l’Esprit.

Et, lorsque l’Esprit est véritablement actif, quand il « agit », c’est-à-dire lorsqu’il est la « cause adéquate » de ses idées, ces idées sont des idées « vraies », « adéquates ». Là apparaît la dénomination intrinsèque de la vérité.

            Mais avant d’y venir, voyons :

L’insuffisance du  critère extrinsèque de la vérité

Nous avons indiqué plus haut que, bien avant Kant, Spinoza avait critiqué le critère externe des idées vraies. Il en a souligné l’insuffisance mais ne l’a pas rejeté purement et simplement, à l’instar de certains de ses successeurs, dont Kant et les constructivistes ultérieurs :

« Quant à ce qui constitue la forme du vrai, il est certain que la pensée vraie ne se distingue pas seulement de la fausse par une dénomination extrinsèque, mais surtout par une dénomination intrinsèque. » (TRE, § 69).

L’emploi de l’adverbe « surtout » dans ce passage marque nettement la primauté de la dénomination intrinsèque par rapport à l’extrinsèque, mais l’affirmation de la subordination de cette dernière à la précédente n’équivaut pas à l’affirmation de son exclusion au profit de la première.

Spinoza poursuit :

« Si un ouvrier conçoit un ouvrage avec ordre, bien que cet ouvrage n’ait jamais existé et même ne doive jamais exister, sa pensée est néanmoins vraie : que l’ouvrage existe ou non, cette pensée est la même. Et au contraire, si quelqu’un dit, par exemple, que Pierre existe, sans savoir cependant que Pierre existe, sa pensée, par rapport à lui, est fausse, ou, si l’on préfère, n’est pas vraie, quoique Pierre existe effectivement. Et cette proposition : Pierre existe, n’est vraie qu’en ce qui concerne celui qui sait avec certitude que Pierre existe. »

De ces exemples, il apparaît clairement que la correspondance entre une idée et son idéat n’est ni une condition nécessaire, ni une condition suffisante de la vérité d’une idée.

En effet, le premier exemple affirme que cette correspondance n’est pas une condition nécessaire de la vérité puisque le plan conçu par l’ouvrier est dit « vrai » indépendamment de l’existence de son objet, tandis que Le deuxième exemple indique clairement que le simple accord entre une affirmation et l’état de choses auquel elle renvoie n’est pas une condition suffisante pour qu’elle soit vraie.

Passons à présent à

La dénomination intrinsèque de la vérité

L’ « adéquation » est la dénomination intrinsèque de la vérité chez Spinoza.

Justifions cela.

Nous avons vu plus haut que l’idée est une activité de l’Esprit humain. Comment cette idée se forme-t-elle ? Tout démarre avec les affections du Corps humain par les corps extérieurs (vues, ententes, touchers, etc.). Ce sont les effets des corps extérieurs sur ce Corps humain. Automatiquement, l’Esprit humain a l’idée de ces affections corporelles, de ces effets :

« Tout ce qui arrive dans l’objet de l’idée constituant l’Esprit humain (c’est-à-dire le Corps humain (voir Eth II, 13)) doit être perçu par l’Esprit humain ou, en d’autres termes, une idée en est nécessairement donnée en lui ; … » (Eth II, 12).

Ces idées sont « inadéquates », c’est-à-dire confuses :

« Les idées des affections du Corps humain, en tant qu’on les rapporte seulement à l’Esprit humain, ne sont pas claires et distinctes, mais confuses » (Eth II, 28).

Elles sont « comme des conséquences sans prémisses, c’est-à-dire (comme il est connu de soi) des idées confuses » (Eth II, 28, démonstration).

Nous citons ce dernier extrait pour rappeler que la connaissance pour Spinoza est génétique : c’est par leurs causes qu’on connaît clairement et distinctement les choses car alors on peut les reconstruire, ré-effectuer, au moins mentalement, les opérations qui les ont constituées. Les idées des affections corporelles sont « inadéquates » car l’Esprit ignore les idées de leurs causes. Une idée « adéquate » de ces affections corporelles sera donc une idée de la cause de l’idée de ces affections, de ces effets. Relevons encore que ce constructivisme spinoziste est aussi celui de Vico, que les constructivistes modernes considèrent comme leur premier ancêtre, et pour lequel la « connaissance » est  la conscience des opérations dont le résultat est notre monde empirique. En toute rigueur cette considération devrait être attribuée à Spinoza.

Comme cette idée est inadéquate, l’Esprit n’est pas cause adéquate de cette idée, il subit, plutôt qu’il n’agit ; son activité n’est pas adéquate, il n’est pas cause adéquate de son acte (l’idée de l’effet) :

« Notre Esprit agit en certaines circonstances, et en d’autres, il subit. En tant qu’il a des idées adéquates, il est nécessairement actif en certaines choses, et en tant qu’il a des idées inadéquates, il est nécessairement passif en certaines choses » (Eth III, 1).

Cette proposition est précédée des définitions de « cause adéquate » et des verbes « agir » et « subir » ou « pâtir » (Eth III, Définitions I et II) :

« I. J’appelle cause adéquate celle dont l’effet peut être clairement et distinctement expliqué par elle seule, et cause inadéquate ou partielle celle dont l’effet ne peut par elle seule être conçu.

II. Quand quelque chose arrive, en nous ou hors de nous, dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire (par la Déf. précéd.) quand quelque chose, en nous ou hors de nous, résulte de notre nature et se peut concevoir par elle clairement et distinctement, j’appelle cela agir. Quand, au contraire, quelque chose arrive en nous ou résulte de notre nature, dont nous ne sommes point cause, si ce n’est partiellement, j’appelle cela pâtir.»

Partant de cette idée d’un effet, l’Esprit doit, pour être cause adéquate de cette idée, l’expliquer clairement et distinctement, c’est-à-dire concevoir l’idée de la cause de cette idée d’un effet, son idée adéquate.

Dire que l’Esprit est cause adéquate d’une idée est équivalent à dire que cette idée est adéquate.

C’est la dénomination intrinsèque de la vérité d’une idée, sa définition :

« Je ne reconnais aucune différence entre l’idée vraie et l’idée adéquate, sinon que le mot « vraie » se rapporte seulement à l’accord de l’idée avec son objet, tandis que le mot « adéquate » se rapporte à la nature même de l’idée » (Lettre 60 à Tchirnhaus).

Mais alors quel est le

Rapport entre dénomination extrinsèque et intrinsèque 

La dénomination extrinsèque porte sur un rapport entre deux choses, une idée « vraie » et son idéat. En général, dans L’Ethique, les rapports entre les choses sont formulés sous la forme d’axiomes (tandis que les essences des choses le sont sous forme de définitions).

L’axiome VI de Eth I, énoncé sans définition préalable de ce qu’est une idée « vraie », apparaît obscur aux yeux du lecteur qui aborde linéairement L’Ethique :

« L’idée vraie doit s’accorder avec ce dont elle est l’idée. »

Selon nous cet axiome doit se lire comme la connexion entre les dénominations intrinsèque et extrinsèque de la vérité dans le système spinoziste :

« La dénomination intrinsèque de l’idée vraie, son adéquation, implique (est condition suffisante de) sa dénomination extrinsèque (son accord avec son idéat) »

Ou, plus simplement :

« Si une idée est adéquate, alors elle s’accorde nécessairement avec son idéat ».

La notion d’adéquation est donc la définition interne de la vérité d’une idée. Mais comment peut-on être certain d’avoir une idée « adéquate » ? Autrement dit, quel est le critère de vérité dans ce cas ?

Critère de vérité interne d’une idée

La réponse de Spinoza est très directe et très connue : la vérité est à elle-même son propre critère. Autrement dit, celui qui a une idée vraie (adéquate) est automatiquement certain de la vérité de cette idée. C’est l’affirmation de Eth II, 43 :

« Celui qui a une idée vraie, sait en même temps qu’il a une idée vraie et il ne peut douter de la vérité de sa connaissance. »

La compréhension, et donc l’acceptation de cette affirmation n’est pas évidente. Elle nécessite une preuve technique au sein de L’Ethique.

Qu’est que « savoir que l’on a une idée vraie » ? Ce n’est rien d’autre que le fait  d’avoir conscience de cette idée adéquate, c’est-à-dire (la conscience d’une idée n’étant rien d’autre que l’idée de cette idée) que l’idée de cette idée adéquate soit elle-même une idée vraie (adéquate). Il suffit alors de prouver plus généralement que l’idée d’une idée adéquate doit elle-même être adéquate.

Mais l’idée de l’idée est identique, en tant que mode de la Pensée, à l’idée elle-même. C’est le contenu, exprimé, il faut l’avouer, dans un langage assez abscons, de la proposition 21 de Eth II et de son scolie :

« Cette idée de l’Esprit est unie à l’Esprit de la même manière que l’Esprit est uni au Corps. » (La proposition).

« Car en réalité l’idée de l’Esprit, c’est-à-dire l’idée de l’idée, n’est rien d’autre que la forme de l’idée en tant que celle-ci est considérée comme un mode du penser sans relation à un objet. » (Dans le Scolie).

Il est alors évident que l’idée d’une idée adéquate est elle-même adéquate. L’idée adéquate est donc non seulement consciente d’elle-même comme idée, mais encore consciente de sa propre certitude comme idée vraie. La prise de conscience de certitude et l’idée certaine sont une seule et même chose.

Métaphoriquement :

« La vérité ne se trouve pas plus en dehors de l’idée vraie que la couleur blanche en dehors d’un objet blanc. » (Cogitations métaphysiques).

Et encore :

« De même, en effet, que la lumière manifeste et la lumière même et les ténèbres, la vérité est la norme et de la vérité même et du faux. » (Eth II, 43, Scolie).

Cette dernière image se trouve, avec des variations, chez de nombreux autres penseurs (Platon, Aristote, saint Augustin, Saint Bonaventure, Descartes, entre autres), mais toujours au sens où la lumière est un élément extérieur : la lumière vient du dehors afin de faire le pont épistémologique entre la représentation du spectateur et l’objet de connaissance. Chez Spinoza, c’est l’idée elle-même, dans son caractère intrinsèque de vérité et d’adéquation, qui est la lumière et qui éclaire les idées obscures, inadéquates.

Il nous reste à confronter …

Jean-Pierre Vandeuren

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