Spinoza et le constructivisme (5/5)

Spinoza et Nietzsche : activité adéquate de l’Esprit et généalogie

L’esprit agit lorsqu’il construit des idées adéquates, c’est-à-dire lorsqu’il conçoit les idées des causes des idées des affections corporelles. La plupart de ces dernières sont des affects de Joie ou de Tristesse. Mais une même affection corporelle n’est pas associée à un même sentiment pour chacun :

« Un affect quelconque, chez un individu donné, se distingue autant de l’affect d’un autre individu que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre. » (Eth III, 57).

« Le bien et le mal ne marquent non plus rien de positif dans les choses considérées en elles-mêmes, et ne sont autre chose que des façons de penser, ou des notions que nous formons par la comparaison des choses. Une seule et même chose en effet peut en même temps être bonne ou mauvaise ou même indifférente. La musique, par exemple, est bonne pour un mélancolique qui se lamente sur ses maux ; pour un sourd, elle n’est ni bonne ni mauvaise. » (Eth IV, Préface).

Une affection corporelle est ressentie comme une Joie ou une Tristesse (ou est indifférente) après être passée par le filtre de la « personnalité » de l’individu, comme il apparaît dans le cycle génétique des passions de base que nous utilisons fréquemment (voir, par exemple, La curiosité (3/4)) :

         Chose extérieure affectante

                               ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                                                ↑                                                               ↑

                                     manière d’être affecté                           manière d’affecter

                                                              ↑                                             ↑

                                                               Ingenium (=personnalité)

Une affection corporelle (entendre un morceau musical) est une Joie ou une Tristesse (ou nous est indifférente) suivant notre « manière d’être affecté » (par ce morceau), manière qui dépend de notre personnalité. Il en est de même pour notre « manière d’affecter » les choses, d’agir.

Comment alors appréhender cette notion d’ « ingenium », de « personnalité » ?

Si l’on suit le deuxième extrait cité plus haut, la « personnalité » d’un individu serait  ses « façons de penser ».

Mais pourquoi cet individu pense-t-il de cette façon ? Pourquoi untel croît-il en un dieu créateur ? Pourquoi tel autre est-il attaché à la « vérité » ? Pourquoi Descartes est-il « rationaliste » ? Pourquoi Hume est-il « empiriste » ? A chaque fois, c’est parce qu’il éprouve de la joie, une certaine augmentation de sa puissance d’être et d’agir en pensant de cette façon, en considérant ce dieu ou la vérité, etc., et cette joie provient de la  « boîte noire » qu’est la personnalité.

Pour avoir une idée adéquate de l’idée confuse qu’est cette joie, il faut donc pénétrer cette boîte noire qu’est la personnalité. L’analogie avec la boîte noire d’un avion qui enregistre systématiquement tout ce qui se passe durant les vols, qui en est la mémoire, ne serait pas dénuée de sens pour Spinoza. En effet, celui-ci, dans le Scolie de Eth III, 2, où il critique le libre arbitre cartésien, constate l’existence d’une telle boîte noire :

«Ainsi donc l’expérience n’enseigne pas avec moins de clarté que la Raison, ce fait que les hommes se croient libres par cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions mais qu’ils ignorent les causes qui les déterminent. »

Et ces causes déterminantes sont rapportées à la mémoire :

« Car il est une chose ici que je voudrais particulièrement noter, c’est que nous ne pouvons rien accomplir par un décret de l’Esprit sans nous en souvenir auparavant. (…) Si l’on ne veut pas délirer à ce point, il faudra nécessairement accorder que ce décret que l’on croît libre ne se distingue pas de l’imagination elle-même, c’est-à-dire de la mémoire … »

Cette boîte noire qu’est la personnalité est donc constituée de tous les souvenirs de nos expériences passées et, la mémoire étant corporelle, est elle-même corporelle. Par ailleurs, si des souvenirs enfouis dans cette personnalité-mémoire se trouvent réanimés par certaines affections corporelles et nous « é-meuvent » (ils provoquent en nous Joies ou Tristesses, éveillent des désirs et nous meuvent vers des actions destinées à satisfaire ces désirs), c’est qu’ils sont importants pour nous, qu’ils sont des valeurs à nos yeux. Ces souvenirs sont donc nos valeurs (valore = « être en santé »), que l’action adéquate de l’Esprit doit mettre à jour.

Et c’est ici que se produit

La jonction avec Nietzsche.

Nietzsche, comme tout philosophe, s’interroge sur le « pourquoi » et le « pour quoi » des actions humaines. Il découvre l’insuffisance de l’explication par l’idée et de celle par la liberté. Cette insuffisance provenant du primat de l’infraconscient dans les activités humaines, et tout particulièrement dans l’exercice de la pensée. Dès lors, il recommande de juger toujours l’intérêt d’une activité (un acte, une affirmation, …) en considérant sans préjugé ce qu’elle peut impliquer pour la vie : quelle possibilité d’agir, pour l’individu ou pour l’espèce, offre-t-elle pour accroître son plaisir et son empire sur ce qui l’entoure ? Il remplace la recherche de la vérité par la recherche de ce qui est favorable à la vie-volonté-de-puissance, et la Raison par les « pulsions », qui nous « poussent » à l’action, sourdement et invinciblement.

Mais que sont les « pulsions » ?

Avant de répondre à cette question, il faut en passer par la notion de « valeur ». Qu’est-ce qu’une « valeur » ? Une valeur se distingue d’une simple représentation. Elle est plus qu’un simple contenu mental ou qu’une signification théorique qui s’offrirait à la contemplation : c’est une croyance, et même une croyance divinisée, c’est-à-dire investie d’une autorité absolue, rendue inattaquable ; c’est en outre une croyance qui se trouve investie d’une fonction régulatrice à l’égard de la vie humaine. Elle est une interprétation fondamentale qui exprime les exigences capitales propres à un type de vivant organique particulier, c’est-à-dire encore qu’elle traduit les besoins fondamentaux nécessaires à sa survie ou à l’intensification de sa puissance. En termes spinozistes, on dirait qu’elle est un moyen qui permet l’accès à la Joie. Les archétypes de ces valeurs sont les valeurs religieuses et patriotiques.

Lorsqu’une valeur a été inculquée de longue date et à d’incessantes reprises au vivant, individu ou groupe, elle s’ « incorpore » littéralement à lui et devient un « instinct » ou une « pulsion » (les deux termes sont pratiquement interchangeables chez Nietzsche) et l’interprétation de la réalité qu’elle opère se fait alors de manière autonome et spontanée. La pulsion interprète spontanément  en mettant en œuvre un tri de la réalité en fonction de préférences (sources de Joie) et de répugnances (sources de Tristesse) cristallisées sous forme de valeurs. La pulsion est donc de la valeur en acte, de la valeur pensée sous forme dynamique.

« Pulsion » désigne ainsi un processus infraconscient, ou aussi bien infrarationnel, impératif, et contraignant, voire tyrannique, producteur d’interprétations, conditionné par des valeurs, et fondamentalement affectif.

Les pulsions sont en constant conflit pour se dominer entre elles et leur incorporation au vivant permet à Nietzsche de définir le Corps comme un ensemble hiérarchisé de pulsions. C’est le correspondant de l’ingenium (personnalité) spinoziste.

L’identification des sources pulsionnelles infraconscientes mais productrices de Joies et de Tristesses et donc d’activités humaines, c’est-à-dire la mise à jour des pulsions secrètement à l’œuvre dans ces différentes activités fait l’objet de la méthode « généalogique » nietzschéenne. Cette identification est la condition préalable à toute possibilité d’appréciation de la pertinence de ces activités.

En se replaçant dans le cycle génétique des passions de base rappelé plus haut, on voit que l’on peut y identifier le Corps nietzschéen (ensemble hiérarchisé de pulsions) avec l’ingenium spinoziste (la personnalité) (mémoire, ensemble des souvenirs adoptés comme valeurs, qui, rappelons-le est corporel) et la généalogie à l’activité adéquate, l’action, de l’Esprit.

Jean-Pierre Vandeuren

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