Spinoza et les lapsus (1/3)

Les lapsus ont sans doute accompagné l’évolution de la langue depuis ses origines, mais ils n’ont été étudiés que très tard, probablement vers le milieu du 19e siècle. L’engouement du public envers eux et leur popularité sont certainement dus à l’œuvre de Freud qui les considère comme des révélateurs de désirs refoulés dans l’inconscient. D’où l’expression consacrée de « lapsus révélateurs ».

Dans cet article, nous allons adopter une démarche spinoziste pour reprendre à neuf l’étude des lapsus.

Pour cela, nous partirons d’une expérience relatée dans L’Ethique. Son analyse nous guidera vers une définition génétique du concept de lapsus. Ensuite, nous comparerons notre approche avec celle de Freud, pour, enfin l’appliquer à quelques exemples.

Une expérience relatée dans L’Ethique

Le scolie de Eth II, 47 mentionne une banale expérience vécue par Spinoza, le cri d’un homme signalant que « sa maison s’était envolée sur la poule du voisin ». Tout le monde comprend de suite la pensée déformée par cette expression qui inverse les termes « maison » et « poule » dans la description correcte de l’événement.

En langage moderne, nous dirions que l’homme en question a commis un lapsus, dont on donne en général la définition nominale suivante :

Un lapsus, un mot latin signifiant « action de trébucher, erreur »,  est une erreur commise en parlant (lapsus linguae), en écrivant (lapsus calami), par la mémoire (lapsus memoriae) ou par les gestes (lapsus gestuel ou lapsus manus) et qui consiste pour une personne à exprimer autre chose que ce qu’elle pense.

Les expressions considérées, paroles, écriture, mémoire, gestes sont corporelles. La définition précédente pointe une discordance entre la pensée et l’expression corporelle, toutes deux relatives à une même chose (l’envol de la poule sur le toit du voisin, dans l’exemple cité de Spinoza), et semble invalider l’unité du Corps et de l’Esprit telle qu’avancée dans L’Ethique. Dans le cas de l’exemple spinoziste, la discordance est maximale car le Corps, à travers le langage, par l’inversion de la place des mots dans la phrase, semble dire exactement le contraire de ce que pense son Esprit. Mais en est-il vraiment ainsi ? Cette définition est-elle correcte ? Ne contient-elle pas une contradiction qui l’a rend inopérante ?

En fait, c’est au travers des affects qu’il faut envisager l’unité psychophysiologique de l’être humain, car ceux-ci expriment la simultanéité de ce qui se passe dans le Corps et l’Esprit :

« J’entends par Affect les affections du Corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite, secondée ou réprimée, et en même temps que ces affections, leurs idées » (Eth III, Définition 3).

L’expression corporelle de l’homme de l’exemple précité doit être mise en relation avec l’idée correspondante au travers de l’affect qu’il éprouve à ce moment. On peut imaginer que lorsque sa poule s’est envolée sur le toit du voisin, il a éprouvé la crainte que celui-ci ne se l’approprie. L’affection corporelle (la vue de l’envol de la poule chez le voisin) aurait alors été accompagnée de l’idée confuse du changement de propriété de la poule (l’inversion de cette propriété) et exprimée par l’inversion des mots dans la phrase prononcée. Le lapsus aurait ainsi révélé correctement la véritable pensée de notre individu. L’unité psychophysiologique spinoziste n’est donc pas mise en défaut par l’existence de lapsus, et la définition énoncée recèle une contradiction. Un lapsus n’est nullement une discordance entre ce qui est exprimé et ce qui est pensé et il n’est une « erreur » que par rapport à la réalité « objective » des choses. En termes constructivistes (voir nos articles sur ce thème), un lapsus révèle la réalité « subjective » de l’individu, réalité qui se trouve ne pas correspondre à la réalité « objective » des choses, ou du moins à une expression de la réalité, par exemple dans le langage, communément admise.

L’expression corporelle du ressenti d’un affect est souvent confuse car elle traduit par le Corps la confusion de l’idée que l’Esprit a de l’affection corporelle qui a initié l’affect. De là, les bégayements et les rougeurs du visage qui  accompagnent certains sentiments. Cette confusion expressive révèle toujours la confusion de la pensée associée. En ce sens, un lapsus, par exemple, est toujours révélateur et c’est un pléonasme que de parler de lapsus révélateur.

Cependant cette confusion ne s’exprime pas toujours par un lapsus, loin s’en faut. L’homme dans l’exemple spinoziste aurait bien pu exprimer sa crainte d’être dépossédé de son volatile au profit du voisin par des cris de colère, des invectives verbales (« s… de voisin »), une crispation des poings, etc. C’est d’ailleurs la relative rareté du lapsus qui en fait une « curiosité ». Quel est donc le mécanisme qui engendre un lapsus et en fait sa particularité ?

Pour le mettre à jour, il faut préciser le type de discordance ressenti par les témoins d’un lapsus entre la réalité subjective exprimée et celle qu’ils estiment objective. Ce qu’ils ressentent est un quiproquo (prendre une chose pour une autre chose). D’ailleurs un lapsus est toujours suivi de rires ou de moqueries, ce qui est conforme à l’analyse de la naissance du rire que nous avons effectuée, où nous l’avons établie comme provoquée par un quiproquo (voir nos articles Spinoza, le rire et l’humour). Et ce quiproquo est d’abord formé dans l’esprit de l’émetteur du lapsus par la rencontre en lui de l’idée présente dans l’affect avec d’autres idées qui résident aussi dans son Esprit. Cette rencontre est favorisée par certains rapports entre ces idées, rapports de tonalité, de sens, d’écritures, psychologiques, etc., mais aussi par un relâchement de l’attention provoquée par l’émoi de l’affect considéré.

En rassemblant les remarques précédentes, nous pouvons formuler

Une définition génétique du lapsus :

Un lapsus est un acte de communication d’un affect, acte verbal, écrit ou gestuel, qui apparaît publiquement comme un quiproquo. Il est engendré par la rencontre dans l’Esprit de son auteur entre l’idée présente dans l’affect et d’autres idées qui résident aussi dans son Esprit, rencontre favorisée par certains rapports entre elles, rapports de tonalité, de sens, d’écritures, psychologiques, etc., ainsi que par un relâchement de l’attention.

Avant d’appliquer cette définition à l’analyse de quelques exemples, il convient de la comparer à …

Jean-Pierre Vandeuren

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