Spinoza et les lapsus (3/3)

L’opinion publique est à l’affût de telles expressions car, au-delà du rire qu’elles provoquent, ayant compris que les discours politiques sont façonnés par des communicants, elle cherche à avoir accès à ce qui se cache sous les propos « autorisés et validés », dirigée en cela par le mythe freudien du « lapsus révélateur ».

Elle va donc agréger tous les éléments qu’elle peut. De la même manière que le 11-Septembre a engendré des théories du complot, les lapsus des politiques donnent lieu à diverses interprétations, avec pour but inavoué celui de rechercher une éventuelle information qui aurait été cachée.

Mais notre analyse du lapsus peut montrer qu’à chaque fois le lapsus ne révèle que l’affect vécu sur le moment par l’homme politique concerné et souvent soumis alors à une situation de stress, de pression ou de fatigue qui a provoqué un relâchement de son attention et favorisé la création du lapsus.

Analysons quelques exemples de lapsus de personnalités politiques.

5. (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/208264-dati-madelin-des-lapsus-revelateurs-ou-une-grosse-fatigue.html)

En février 2006, tandis que son projet de Contrat première embauche (CPE) est malmené, Dominique de Villepin, alors premier ministre, débute en ces termes sa réponse à un internaute lors d’un tchat : « D’abord je dois préciser que le contrat première embûche est un vrai contrat à durée indéterminée, avec une vraie rémunération. » Nul doute que le contexte de réception de sa réforme pesait sur ses pensées. Idem lorsqu’il évoque, le 29 mars 2006, la démission du Conseil constitutionnel – au lieu d’une « décision » -, alors même que sa possible démission  bruisse dans tout Paris.

Crainte, préoccupations, lassitude sont les affects vécus ; « embûche » (au projet) est un mot très proche de celui d’ « embauche » qui y est mentionné. De même, celui de « démission » (qui le préoccupe) est proche de « décision ». Et le relâchement de l’attention est favorisé par le climat tendu que le premier ministre subi à l’époque.

6. Les lapsus de Rachida Dati sont, eux aussi, plus freudien par leurs associations à caractère sexuel (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/208264-dati-madelin-des-lapsus-revelateurs-ou-une-grosse-fatigue.html et

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lapsus) :

Le 26 septembre 2010, invitée à une émission de Canal+, Rachida Dati tient le discours suivant où elle remplace « inflation » par « fellation » :

« De plus en plus, ces fonds d’investissements étrangers n’ont pour seul objectif que la rentabilité financière à des taux excessifs. Quand je vois certains qui réclament une rentabilité à 20-25%, avec une fellation quasi nulle… »

Le 1er avril 2011,  elle prononce « gode » en voulant parler de « code des bonnes pratiques ».

Nous supposerons que les lapsus de Madame Dati ne sont pas volontaires, car, fine mouche, elle aurait pu les utiliser sciemment par bravade envers sa réputation, fondée ou non, de courtisane de Nicolas Sarkozy, ou pour s’offrir une publicité gratuite. D’ailleurs, la date du 1er avril pour le second lapsus est-elle fortuite ?

Cela dit, face aux journalistes, toujours à l’aguet de ce qui peut rabaisser et être jeté en pâture à l’opinion publique, connaissant sa réputation de courtisane, Madame Dati, devait vivre une certaine tension lors de ses interviews et, ayant en tête la connotation sexuelle de sa réputation, la rencontre entre les mots « inflation » (du sexe) et « fellation », ainsi que celle de « gode » et « code » était tout sauf improbable.

Pour finir, à tout seigneur tout honneur, nous emprunterons quelques exemples au livre précité de Freud. La langue originale du texte étant l’allemand, les lapsus mentionnés y sont souvent dépendants de cette langue. Nous n’en reprendrons que certains dont la compréhension peut se passer de cette dépendance.

7. D’un article publié par le docteur W. Steckel sous le titre « Aveux inconscients» :

« L’exemple suivant révèle un coin désagréable dans la région de mes idées inconscientes. Je dois dire tout de suite qu’en tant que médecin je ne songe jamais à l’intérêt pécuniaire mais, ce qui est tout à fait naturel, à l’intérêt du malade. Je me trouve chez une malade à laquelle je donne des soins pour l’aider à se remettre d’une maladie très grave dont elle sort à peine. J’avais passé auprès d’elle des jours et des nuits excessivement pénibles. Je suis heureux de la trouver mieux, et lui décris les charmes du séjour qu’elle va faire à Abbazia, en ajoutant : « Si, comme je l’espère, vous ne quittez pas bientôt le lit. » Ce disant, j’ai évidemment exprimé le désir inconscient d’avoir à soigner cette malade plus longtemps, désir qui est complètement étranger à ma conscience éveillée et qui, s’il se présentait, serait réprimé avec indignation. »

L’explication génétique de ce lapsus se passe très bien du recours à un inconscient.

Le docteur Steckel vit en ce moment une ambivalence de sentiments. Il est partagé entre son désir de guérison de son malade et son désir de le conserver en tant que patient (attachement naturel dû à une expérience commune éprouvante, attachement plus particulier envers la personne, attachement à la source de revenus qu’elle procure, …). Cette tension entre des désirs contradictoires explique parfaitement l’inversion entre l’expression attendue (« … vous quittez bientôt le lit ») et son contraire (« … vous ne quittez pas bientôt le lit »), car, dans l’Esprit humain les termes décrivant des contraires (ouvert – fermé, allumé – éteint, vivant – mort, etc.) sont en association constante.

8. Du même docteur Steckel :

« Ma femme veut engager une Française pour les après-midi et, après s’être mise d’accord avec elle sur les conditions, elle veut garder ses certificats. La Française la prie de les lui rendre, en prétextant : « Je cherche encore pour les après-midi, pardon, pour les avant-midi » Elle avait évidemment l’intention de s’adresser ailleurs, dans l’espoir d’obtenir de meilleures conditions; ce qu’elle fit d’ailleurs. »

Ici, comme l’analyse très bien M. Steckel, l’affect vécu est l’espoir. Mais comme « il n’y a pas d’espoir sans crainte » (Eth III, Définitions des Affects, 13, Explication), cet espoir est accompagné de la crainte de perdre la proposition déjà engagée, ce qui engendre le remplacement du mot « avant-midi » par son associé « après-midi ».

 9. Le même docteur Steckel, qui officiait à Vienne, avait à un moment donné en traitement deux patients de Trieste qu’il saluait toujours, en appelant chacun par le nom de l’autre :

« «Bonjour, Monsieur Peloni », disait-il à Ascoli; « bonjour, Monsieur Ascoli », s’adressait-il à Peloni. Il n’attribua tout d’abord cette confusion à aucun motif profond; il n’y voyait que l’effet de certaines ressemblances entre les deux messieurs. Mais il lui fut facile de se convaincre que cette confusion de noms exprimait une sorte de vantardise, qu’il voulait montrer par-là à chacun de ses patients italiens qu’il n’était pas le seul à avoir fait le voyage de Trieste à Vienne, pour se faire soigner par lui, Stekel. »

Ici, l’affect vécu est l’ambition de gloire et la situation favorise l’association entre les deux patients dont les noms ne sont pas sans ressemblance, et donc l’inversion de ceux-ci.

10. « Une jeune femme très énergique et autoritaire, me parle de son mari malade qui a été consulter un médecin sur le régime qu’il doit suivre. Et elle ajoute : « Le médecin lui a dit qu’il n’y avait pas de régime spécial à suivre, qu’il peut manger et boire ce que je veux » (au lieu de : ce qu’il veut).»

Ici, c’est l’ambition de domination qui est le désir directeur de la jeune femme. Elle intervertit naturellement les deux pronoms à cause de ce désir.

11. « Un Monsieur s’entretient avec une dame au cours d’une soirée avec des amis communs, et on parle des préparatifs qui se font à Berlin en vue des fêtes de

Pâques. Il lui demande : « Avez-vous vu l’exposition de la maison Wertheim? Elle est très bien décolletée. » Il a admiré dès le début de la soirée le décolleté de la jolie femme, mais n’a pas osé lui exprimer son admiration; et voilà que l’idée refoulée en arrive à percer quand même, en lui faisant dire, à propos d’une exposition de marchandises, qu’elle était décolletée, alors qu’il la trouvait tout simplement très décorée. Il va sans dire que le mot exposition prend, avec ce lapsus, un double sens. »

Le Monsieur est dans la confusion d’une ambivalence entre son désir sensuel de la jeune dame et son désir de respect des conventions sociales, dont la prégnance est accentuée par le tout récent veuvage de la dame (ce que le lecteur a appris de l’exemple précédent de l’ouvrage). Les deux idées qui occupent son esprit, l’exposé formel des préparatifs avec les décorations, sujet banal de conversation mondaine et l’idée du décolleté se mêlent entre elles et forment un mot-valise, décolletée, expression assez naturelle de cette confusion. Faut-il avoir recours à une quelconque inconscience, alors que les deux désirs sont conscients, de même que la confusion qui en résulte ?

On pourra se reporter au livre de Freud et examiner en détail les nombreux autres lapsus exposés afin de réaliser à chaque fois l’exercice de découverte de l’affect vécu, de l’idée sous-jacente et des rapports qui ont engendrés la lapsus pour se rendre compte que le recours à un inconscient est absolument inutile.

Jean-Pierre Vandeuren

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