Spinoza et les paradoxes (2/2)

4. Type sémantique

La chose de départ est réelle, mais imaginée, donc confuse ; le raisonnement appliqué est confus car il joue sur une absence de définition de la chose considérée ou sur l’amalgame de notions différentes ou encore sur la polysémie de certains mots ; la conclusion est nécessairement confuse. Ce type de paradoxe s’apparente aux jeux de mots et d’esprit en ce sens que le discours sous-jacent fait souvent se rencontrer des  concepts provenant d’horizons différents (voir nos articles La créativité et Spinoza, le rire et l’humour).

En fonction du genre de « jeu » cité ci-dessus, on peut introduire quatre sous-classes.

4.1. Sous-type sorite

L’exemple paradigmatique ici est celui du paradoxe du tas (sorite est un adjectif dérivé du mot grec ancien « soros » qui signifie « tas ») : on considère un tas de grains et on admet comme postulat de départ l’opinion commune intuitive selon laquelle « un tas reste un tas si on lui enlève un grain ». En enlevant un par un les grains du tas, on aboutit à la conclusion qu’un seul grain forme encore un tas.

On voit que le raisonnement semble correct car il s’agit d’un raisonnement quantitatif classique par récurrence. Mais il est appliqué à une notion qualitative et non quantitative. Le « tas » n’est pas défini quantitativement, c’est un terme qualitatif flou, confus.

4.2. Sous-type amalgame

Le raisonnement, partant d’une chose concrète, va amalgamer deux caractéristiques différentes de cette chose pour aboutir à une conclusion absurde.

Exemples

Paradoxe du fromage : plus il y a de fromage, plus il y a de trous. Plus il y a de trous, moins il y a de fromage. Donc plus il y a de fromage, moins il y a de fromage.

Il y a amalgame entre les notions de volume et de densité.

Paradoxe du bon marché/cher : ce qui est rare est cher. Un produit bon marché est rare. Donc un produit bon marché est cher.

Il y a un amalgame de simultanéité (c’est en fait un jeu de mots) : le prix fixe la notion (bon marché), dont la situation (rareté) refixe le prix.

4.3. Sous-type polysémie

Le raisonnement confond deux sens différents ou deux acceptions usuelles  d’un même mot et aboutit à un effet de surprise.

« Ma femme est bonne avec moi ; c’est ma bonne.»

Glissement sémantique qui tient lieu de raisonnement.

4.4. Sous-type « de situation »

Le paradoxe naît de la différence affective ressentie entre la situation vécue et celle de l’expression verbale utilisée.

Mata Hari devant le peloton d’exécution : « C’est bien la première fois qu’on m’aura pour 12 balles ! »

Alors que la Gestapo vient l’arrêter avec sa compagne, Tristan Bernard affiche pourtant sa sérénité : « Jusqu’ici nous vivions dans la crainte ; à présent, nous vivrons dans l’espoir ! »

La situation vécue est dramatique et l’expression verbale empreinte d’humour et de sérénité.

5. Type antinomique

Ce type est classiquement répertorié comme paradoxe sémantique ou autoréférentiel.

La chose considérée est une situation imaginaire, une construction de l’Esprit sur base du langage, donc confuse ; le raisonnement appliqué est simple et correct sous une certaine hypothèse ; la conclusion est suspendue.

En réalité, le raisonnement abouti par l’absurde à prouver que la chose de départ est simplement impossible.

Le plus ancien paradoxe de ce type est celui du « menteur », énoncé par Épiménide le Crétois. Il affirme simplement « tous les Crétois sont des menteurs ». Soit Épiménide dit vrai, alors il ment (puisque c’est un Crétois), donc son affirmation est fausse (puisque tous les Crétois mentent). Soit, au contraire, Épiménide ment en disant cela, alors il existe au moins un Crétois qui dit la vérité, et donc son affirmation est fausse. Dans tous les cas, son affirmation est fausse, ce qui n’est pas contradictoire ; il n’y a pas vraiment de paradoxe.

Au IVe siècle avant JC, Eubulide de Milet, un adversaire d’Aristote, présenta l’historiette de la façon suivante : « Un homme disait qu’il était en train de mentir. Ce que l’homme disait est-il vrai ou faux ? » Le paradoxe apparaît alors car si l’affirmation est vraie, alors c’est qu’elle est fausse. Mais si elle est fausse, alors elle devient vraie !  Si l’on admet le principe de non contradiction, selon lequel on ne peut affirmer vraie et fausse la même chose (principe qu’Aristote prônait), alors l’affirmation d’Eubulide échappe à ce principe et elle doit être considérée comme une chose non réelle, non réalisable : il est impossible simultanément de mentir et de ne pas mentir. Le paradoxe est alors résolu en ce sens que le raisonnement s’applique à quelque chose de vide, ou, dans la terminologie spinoziste des Pensées Métaphysiques, à un « être forgé » :

« Définition de l’Être. – Commençons donc par l’Être par où j’entends : Tout ce que, quand nous en avons une perception claire et distincte, nous trouvons qui existe nécessairement ou au moins peut exister.

Une Chimère, un Être forgé et un Être de Raison ne sont pas des Êtres. – De cette définition ou, si l’on préfère, de cette description, il suit qu’une Chimère, un Être de Raison ne peuvent du tout être rangés parmi les êtres, car une Chimère de sa nature ne peut exister. Pour un Être forgé, il exclut la perception claire et distincte, attendu que l’homme usant simplement de sa liberté, et non, comme dans l’erreur, sans le savoir, mais le sachant et à dessein, conjoint les choses qu’il lui plaît de conjoindre et disjoint celles qu’il lui plaît de disjoindre. Un Être de Raison enfin n’est rien d’autre qu’un mode de penser qui sert à retenirexpliquer et imaginer plus facilement les choses connues. »

Le problème qui se pose alors est : dans le monde réel (l’Être dans la terminologie spinoziste reprise dans la définition ci-dessus) le principe de non contradiction est-il absolu ? Il semblerait que oui, au moins dans un monde vivable pour l’homme.

Pour en avoir l’intuition, prenons l’autre célébrissime exemple de paradoxe antinomique, celui du « barbier », version métaphorique de celui des « ensembles qui ne sont pas des éléments d’eux-mêmes » de Bertrand Russel (1918). Il s’énonce comme suit : « Dans son village, un barbier rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes et seulement ceux-là. Qui rase le barbier ?» En suivant le même raisonnement que pour le paradoxe du menteur, on montre sans difficulté, en admettant le principe de non contradiction, que ce barbier n’existe pas : s’il se rase lui-même, il enfreint la règle, car le barbier ne peut raser que les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes ; s’il ne se rase pas lui-même – qu’il se fasse raser ou qu’il conserve la barbe – il est en tort également, car il a la charge de raser les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes.

Maintenant, imaginons que le barbier exerce son art sur un bateau de pirates dont le capitaine, particulièrement cruel et intransigeant punit de mort tout matelot qui lui désobéit un tant soit peu, et que ce capitaine ordonne à notre barbier de suivre la même règle (raser les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes et rien qu’eux). A partir de cet instant, le barbier est voué à être occis ; ne pouvant réaliser cette contrainte, il ne peut exister dans un monde où elle est imposée. Le principe de non contradiction semble donc bien absolu dans un monde où l’homme puisse vivre.

L’exemple du barbier soumis aux caprices cruels d’un capitaine est analogue à une version de Reichenbach et a été théorisé et utilisé par l’école de Palo Alto sous le vocable de « double contrainte » ou d’ « injonction paradoxale », à laquelle nous avons déjà consacré deux articles (Le Manipulateur Pervers Narcissique (6) : les injonctions paradoxales (1) et (2)) auxquels nous renvoyons en complément du présent article.

Jean-Pierre Vandeuren

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