La quatrième proportionnelle : un exemple archétypique (1/2)

Le principe fondamental du spinozisme est que Dieu ou la Nature est totalement intelligible, en droit du moins. En conséquence, la Béatitude peut s’obtenir par « l’amour intellectuel de Dieu », c’est-à-dire par l’amour de la connaissance de Dieu. La connaissance est donc au centre de l’Ethique.

C’est dans le scolie 2 d’Eth II 40 que sont données les définitions génétiques des trois genres de connaissance : l’Imagination, la Raison et l’Intuition. Spinoza illustre ensuite ces trois genres par un exemple  destiné à en montrer les différences, celui de la recherche de la quatrième proportionnelle : étant donnés trois entiers a, b et c, il s’agit de rechercher l’entier x tel que a/b = c/x.

Nous avons déjà consacré un article à cet exemple (L’exemple de la quatrième proportionnelle). Nous l’y avions développé d’un point de vue essentiellement technique afin surtout de mieux appréhender le troisième genre de connaissance, auquel d’ailleurs nous avons par après dédié des articles avec d’autres exemples (La connaissance du troisième genre : quelques exemples (1) à (4)).

Cependant, il y a dans l’œuvre de Spinoza une sorte d’obsession de cet exemple : il y est utilisé à trois reprises, dans le Court Traité (Partie II, chapitre 1 et 2), dans le Traité de la Réforme de l’Entendement (TRE, § 10 – 16) et, enfin, comme signalé ci-dessus, dans la deuxième partie de L’Ethique (scolie 2 de la proposition 40). Par ailleurs, dans cette dernière référence, Spinoza, après avoir isolé l’expérience, le ouï-dire, le raisonnement et l’intuition comme les différents modes du connaître, introduit l’exemple qui nous occupe,  par la locution « unius rei exemplo » qui signifie « l’exemple d’une seule chose », et non, pas, comme de nombreux traducteurs, tels Saisset, Caillois et Misrahi, l’ont écrit,  « un unique exemple » (qui correspondrait à « uno exemplo »). Le mot « chose » fait référence à la définition, juste introduite, de l’intuition qui « progresse de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu jusqu’à la connaissance adéquate de l’essence des choses ». L’exemple de la quatrième proportionnelle est sensé nous montrer l’essence de la chose qu’est un rapport.

Nous avançons que cet exemple est archétypique de la philosophie de Spinoza en ce sens qu’on peut envisager celle-ci comme consistant en une étude et une élucidation des rapports entre les choses singulières et les attributs et entre ces choses elles-mêmes, à mettre un rapport en rapport avec d’autres rapports, à spécifier ce rapport, le contempler sous d’autres rapports, de sorte que le sage serait celui « qui, par une certaine nécessité éternelle, est conscient du rapport entre lui-même, Dieu et les choses,  ne cesse jamais d’être, mais possède la vraie satisfaction de l’Esprit » (voir le dernier scolie de L’Ethique). On pourrait oser un néologisme et qualifier la philosophie de Spinoza de « rapport-isme », mais ce terme est tellement horrible qu’il ferait plutôt figure de barbarisme.

Nous commencerons par commenter une nouvelle fois notre fameux exemple, mais à présent de façon « non technique ». Ensuite nous étayerons notre thèse en l’abordant de deux façons différentes, d’abord par le rapport non causal entre Pensée et Etendue, et puis par le rapport causal entre les choses singulières. Enfin, nous mettrons encore en évidence l’importance des rapports quantitatifs dans L’Ethique sans les relier à notre exemple.

Commentaire de l’exemple

Un effort constant de Spinoza est d’éviter de s’égarer dans la fiction, de s’éloigner du réel (« D’où nous pouvons voir qu’il nous est tout à fait nécessaire de tirer toutes nos idées des choses physiques, c’est-à-dire des êtres réels, en allant, suivant la série des causes, d’un être réel à un autre être réel, sans passer aux choses abstraites et universelles, ni pour en conclure rien de réel, ni pour les conclure de quelque être réel ; car l’un et l’autre interrompent la marche véritable de l’entendement. » (TRE § 99)) C’est ainsi que dans le premier scolie de la proposition 40, il dénonce ces notions « qui ne sont presque d’aucun usage » et desquelles sont « nées tant de controverses chez les philosophes qui ont tenté d’expliquer la Nature par les seules images des choses ». Il s’agit des « transcendentaux » (comme Être, Chose, Quelque chose) et des « universaux » (comme Homme, Cheval, Chien). Les seules choses réelles dans la Nature naturée sont les choses singulières, c’est-à-dire « les choses finies et dont l’existence est déterminée » (Eth II, Définition 7). Ces choses doivent donc constituer l’objet  de la véritable connaissance, dont le but est de concevoir clairement et distinctement le plus grand nombre de choses singulières. C’est pourquoi, dans la définition de la suprême connaissance qu’est l’Intuition, le but est d’aller «jusqu’à la connaissance adéquate de l’essence des choses ». Les deux autres genres de connaissance, l’Imagination et la Raison, n’ont pas les choses singulières comme objet initial, même si elles peuvent arriver à les cerner plus ou moins adéquatement.

Voyons cela à travers l’exemple de la quatrième proportionnelle …

… qui repose sur la recherche de l’entier x tel que a/b=c/x où a, b et c sont des entiers donnés. Pour produire le résultat, il faut connaître la chose qu’est le rapport a/b. Or, il y a quatre façons différentes de produire x et chacune se rapporte différemment à la compréhension de ce rapport.

En ce qui concerne les deux premiers genres de connaissance, pour résoudre le problème donné, ils vont tous deux utiliser la règle de calcul en deux temps qui consiste à passer de l’égalité des rapports à celle du produit des moyens avec celui des extrêmes et enfin de la division qui isole l’inconnue dans un membre de l’égalité :

a/b = c/x → a*x=b*c → x=b*c/a

La différence entre l’Imagination et la Raison provient de la compréhension de la règle que l’on peut appliquer, soit simplement parce que d’autres nous l’ont enseignée ainsi (ouï-dire, c’est-à-dire un discours), soit parce que nous l’avons essayée sur quelques exemples et, convaincus de son efficacité, nous l’appliquons à d’autres cas (ces deux situations relèvent de l’Imagination), soit encore, parce que nous en avons étudié et compris la déduction mathématique, comme exposée par exemple dans les livres d’Euclide (on relève alors de la Raison).

Cependant, dans les trois cas, la chose qu’est le rapport a/b est totalement ignorée. A chaque fois, la chose qui est considérée est une loi, celle de la proportionnalité, connue inadéquatement dans le cas de l’Imagination, adéquatement dans celui de la Raison.

Ce n’est que l’Intuition qui saisit directement l’essence du rapport a/b. Ainsi si a=18451 et b=36902, l’essence du rapport a/b est le rapport 1 à 2, b est le double de a. une fois cela saisi, on en déduit immédiatement que le nombre x cherché dans l’égalité a/b=c/x est 2c.

Etayons à présent de deux façons différentes la thèse selon laquelle la philosophie de Spinoza peut être envisagée sous l’angle d’une étude et d’une élucidation des rapports entre les choses singulières et les attributs et entre ces choses elles-mêmes et qu’ainsi l’exemple de quatrième proportionnelle peut être lui-même considéré comme l’archétype de la démarche spinoziste.

Rapport non causal

Spinoza n’a de cesse d’insister sur l’absence de causalité entre les corps étendus et les pensées. Cette insistance débute par Eth I, 10 : « Chacun des attributs d’une substance doit être conçu par soi. », se poursuit par Eth II, 6 : « Les modes de quelque attribut que ce soit ont pour cause Dieu en tant qu’il est considéré seulement sous l’attribut dont ils sont les modes et non pas sous un autre attribut. », et culmine dans Eth III, 2 : « Ni le Corps ne peut déterminer l’Esprit à penser, ni l’Esprit ne peut déterminer le Corps au mouvement, au repos ou à quelque autre état que ce soit (s’il en existe). ». Cependant, chacun sent que Corps et Esprit sont en rapport. Quelle est alors la nature de ce rapport ?

Spinoza part du rapport entre les attributs Etendue et Pensée : il le conçoit comme étant l’identité divine exprimée sous deux aspects différents. A chaque corps étendu correspond une idée dans la Pensée dont ce corps est l’idéat. A partir de là, on peut concevoir qu’il résout le problème du rapport entre le Corps et l’Esprit humains en terme de quatrième proportionnelle : comment concevoir l’Esprit humain dans son rapport au Corps, en tant que celui-ci est un mode de l’Etendue et celui-là un mode de la Pensée ?

Etendue / Pensée = Corps / Esprit : L’Esprit est au Corps comme la Pensée est à l’Etendue en tant qu’identité divine. D’où l’Esprit et le Corps expriment un même individu sous deux aspects différents et l’Esprit n’est rien d’autre que l’idée du Corps en acte.

On peut poursuivre l’analogie. Le Corps est affecté par les corps extérieurs. Que se passe-t-il dans l’Esprit ?

Corps / Esprit = affections corporelles /  ? : l’Esprit étant l’idée du Corps, il a une idée des affections de ce Corps :

Corps/Esprit = affections corporelles/idées des affections corporelles

En envisageant les choses singulières selon l’angle de la transmission de la puissance divine (« elles expriment, selon une modalité particulière et déterminée, la puissance par laquelle Dieu est et agit. » (Eth III, 6, démonstration)), on a cette fois :

Étendue / Pensée = Conatus du Corps /  ? : le Conatus de l’Esprit est l’idée du Conatus du Corps.

On pourrait examiner ainsi toute la progression de l’élaboration des concepts spinozistes de proche en proche sous l’angle de l’exemple de la quatrième proportionnelle, ce qui justifie la définition de l’Intuition qui relie, de proche en proche, l’idée adéquate des attributs de Dieu (Étendue et Pensée) à la connaissance adéquate de l’essence des choses particulières.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

21 commentaires pour La quatrième proportionnelle : un exemple archétypique (1/2)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    J’ai lu votre article qui m’inspire la réflexion suivante.
    Vous écrivez :

    « A chaque corps étendu correspond une idée dans la Pensée dont ce corps est l’idéat »

    Les choses me paraissent moins simples.

    L’idée dont un corps est l’idéat possède à la fois une essence formelle (elle est une modalité précisément déterminée de l’attribut Pensée) et une essence objective (elle est l’idée d’un objet déterminé)
    L’essence formelle de l’idée est bien contenue dans l’attribut Pensée mais son essence objective est contenue, non pas dans l’attribut Pensée mais dans le mode infini immédiat de cet attribut (l’idée infinie de Dieu)
    Je rattache ceci au fait qu’entre un corps et l’idée de ce corps, il n’y a ni distinction réelle, ni simple distinction de raison mais une distinction modale dans laquelle le corps et l’idée de ce corps ne jouent pas un rôle symétrique.
    Je vous ai déjà envoyé le texte de Pascal Sévérac qui écrit :

    « […] il y a entre A et B une distinction réelle si on peut concevoir de façon claire et distincte A sans penser à B, et si inversement nous pouvons concevoir de façon claire et distincte B sans penser à A ; qu’il y a en revanche entre A et B une distinction modale si on peut concevoir de façon claire et distincte B sans penser à A, mais qu’on ne peut concevoir de façon claire et distincte A sans penser à B ; et enfin qu’il y a entre A et B seulement une distinction de raison si on ne peut pas concevoir de façon claire et distincte l’un sans l’autre ».

    Or s’agissant d’un corps et de l’idée de ce corps, il est clair que je peux concevoir de façon claire et distincte ce corps sans penser à l’idée de ce corps mais que je ne peux pas concevoir de façon claire et distincte l’idée de ce corps sans penser à ce corps.
    Amicalement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Je vous remercie pour votre lecture attentive et pour vos commentaires.

      Je ne comprends cependant ni la nécessité d’introduire ici votre distinction entre essence formelle et objective, ni la conclusion que vous en tirez, ni, enfin, le lien que vous établissez entre corps et idée de ce corps.

      La distinction entre essence formelle et objective se justifie pleinement dans le cas des modes non existants (cf. Eth II, 8) où, alors, leur idée ne possède qu’une essence formelle et se situe uniquement dans le mode infini immédiat de l’attribut Pensée et n’existe pas en tant que mode fini dans ce même attribut. Comme je m’intéresse au cas d’un individu existant (l’Esprit humain est l’idée de son Corps en acte), cette idée est alors aussi un mode fini de l’attribut Pensée. C’est une seule idée dont on peut considérer à la fois l’essence formelle et objective. Mais les deux essences appartiennent bien à l’attribut Pensée, quelque soit la « localisation » qu’on veuille leur donner (je dois encore réfléchir à la pertinence de cette distinction, qui dans le cas d’un mode existant me semble être non réelle au sens des précisions de Pascal Séverac), car, en effet, l’idée infinie de Dieu est, comme vous le faites vous-même remarquer, un mode de l’attribut Pensée et donc y est « situé ». Je ne vois donc pas en quoi la phrase que vous soulignez pose un « réel » problème.

      Je ne comprends pas non plus le lien qui vous fait passer de l’argumentation précédente à la mise en évidence des divers types de distinction élaborés par Pascal Séverac (quoiqu’ils soient très intéressants). Mais la conclusion que vous en tirez me semble relever d’un « abstract nonsense » spinoziste (pardonnez-moi cette expression), car elle est tout-à-fait claire dans le texte de L’Ethique (cf. , par exemple, Eth II, 7, Scolie : « De même un mode de l’Étendue et l’idée de ce mode sont une seule et même chose mais exprimée de deux manières. »).

      Amicalement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Je prolonge mon précédent message.
    Vous écrivez :

    « Etendue / Pensée = Corps / Esprit : L’Esprit est au Corps comme la Pensée est à l’Etendue en tant qu’identité divine. D’où l’Esprit et le Corps expriment un même individu sous deux aspects différents et l’Esprit n’est rien d’autre que l’idée du Corps en acte. »

    Vous posez une égalité de rapports mais il ne faut pas oublier que, dans le premier rapport, il y a une distinction réelle entre les deux membres du rapport alors que, dans le second, il n’y a pas de distinction réelle mais seulement une distinction modale entre les deux membres.
    Comment comprendre cette égalité ?
    En ajoutant qu’en vertu de la définition de l’attribut selon Spinoza, il n’y a qu’une distinction de raison entre la substance et un attribut de la substance. Et pourtant il y a une distinction réelle entre les attributs.
    Autrement dit, ne s’applique pas ici le théorème : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. C’est la difficulté de la doctrine des attributs selon Spinoza (son incohérence ou sa non intelligibilité pour certains).

    • vivrespinoza dit :

      Je prolonge donc aussi ma précédente réponse.

      Je comprends tout-à-fait votre remarque et je l’approuve. Cependant, je ne la considère pas comme une objection car mon but dans cet article (et le suivant) est seulement de souligner l’importance de l’exemple de la quatrième proportionnelle en tant qu’archétypique de la démarche d’avancée de la pensée intuitive de Spinoza qui « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Eth II, 40, Scolie 2). Les égalités mentionnées sont à prendre métaphoriquement. Elles n’expriment un point de vue, pas la totale réalité des choses. Mais le théorème de la quatrième proportionnelle me semble vraiment exemplatif de la démarche de Spinoza, surtout en tant qu’illustration de l’Intuition. Je n’avais pas vraiment saisi ce fait jusqu’ici et je voulais le mettre en exergue.

  3. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    1) A mon point de vue, il est clair que la distinction entre essence formelle et objective de l’idée se justifie, que le mode soit existant ou inexistant. C’est l’avis de Pascal Sévérac, que je partage, quand il écrit (Spinoza Union et Désunion) :

    « […] rappelons que l’attribut de la pensée désigne la pensée infinie considérée en soi, sans rapport à quelque objet que ce soit, alors que l’idée infinie de Dieu désigne la pensée infinie comme pensée de quelque chose. Si donc on ne considère l’idée du chat qu’en son essence formelle, comme pur mode de la pensée, sans la rapporter à son objet (on considère l’idée du chat en tant qu’IDEE, et non en tant qu’idée du CHAT), on doit alors la rapporter à cet attribut de la pensée en lequel elle est effectivement contenue (E II 5 dém.). […] Mais si on considère l’idée du chat dans son essence objective, comme idée rapportée à un certain objet (le chat), alors on doit la rapporter à l’entendement divin, qui pense toute chose. » (p. 92)

    Que le chat existe actuellement, ne soit pas encore né ou déjà mort, ceci est toujours vrai. En conséquence, et contrairement à ce que vous écrivez, les deux essences n’appartiennent pas à l’attribut pensée : seule l’essence formelle de l’idée lui appartient ; l’essence objective, elle, appartient à l’entendement infini de Dieu.
    Je signale, au passage, que ce point a soulevé d’importantes oppositions théologiques en leur temps, Spinoza soutenant, de fait, que l’entendement n’appartient pas à l’essence de Dieu.

    2) Comment comprendre le passage du scolie d’E II 7 que vous citez :

    « De même un mode de l’Étendue et l’idée de ce mode sont une seule et même chose mais exprimée de deux manières. »

    Plus précisément, comment comprendre le « une seule et même chose » ?
    Je trouve que les distinctions que rappelle Sévérac sont éclairantes : dire qu’un mode de l’Etendue et l’idée de ce mode sont une seule et même chose signifie qu’il n’y a pas de distinction réelle entre les deux.
    Comme il est clair qu’il n’y a pas non plus une simple distinction de raison entre eux, il ne reste que la distinction modale pour les différencier.

    3) Dans votre deuxième message vous écrivez :

    « Les égalités mentionnées sont à prendre métaphoriquement. Elles expriment un point de vue, pas la totale réalité des choses. »

    N’est-ce pas vouloir éclairer l’Ethique en ayant recours à la connaissance du premier genre, c’est-à-dire à l’imagination (les métaphores) ?

    Amicalement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      1. Je ne conteste pas la pertinence générale de la distinction, seulement la pertinence de sa présence dans le cas de ma formulation. Cependant, je reste sur ma faim quant à votre réponse à mon observation selon laquelle l’entendement infini de Dieu étant un mode de l’attribut Pensée, l’essence objective d’une idée lui appartenant doit aussi nécessairement se trouver dans cet attribut.
      2. Je suis d’accord, mais je pense l’avoir signalé plus haut.
      3. Je pense que les deux approches sont nécessaires. Spinoza admirait Salomon en raison de deux aspects : son intelligence pénétrante et son imagination riche, la première lui permettant de comprendre et de relier, la seconde de communiquer efficacement aux autres ses découvertes. C’est aussi le cas des grands écrivains (Dostoïevski, Flaubert, Camus, …).

      Amicalement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  4. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    1) Il est clair, pour moi et aussi pour P. Sévérac, que l’essence objective d’une idée n’est pas dans l’attribut (nature naturante), mais dans le mode infini immédiat de cet attribut (nature naturée).
    Il y a ici un enjeu important qui a fait l’objet d’une célèbre controverse à propos du scolie d’E I 17. Ferdinand Alquié, par exemple, l’expose très clairement dans Le rationalisme de Spinoza. Je me range à l’interprétation de Koyré et Gueroult (et aussi, plus récemment, de Macherey) telle que la résume Alquié :

    « Ce que veut établir le scolie, ce n’est pas qu’il n’y a rien de commun entre notre entendement et celui de Dieu, c’est que cette incommensurabilité ne saurait être admise : l’exemple, devenu célèbre, de la totale dissemblance entre le chien-constellation et le chien-aboyant […] n’est ici invoqué que pour être rejeté.
    […] De la façon la plus explicite, Spinoza a écrit que « l’entendement en acte, qu’il soit fini ou infini » doit être rapporté « à la Nature naturée, non à la naturante » (E I 31) et que « l’âme humaine est une partie de l’entendement infini de Dieu » (E II 11 cor.). Au reste, admettre que l’entendement divin n’a rien de commun avec le nôtre serait nier la capacité de l’homme à parvenir aux idées adéquates et à la connaissance vraie : le spinozisme entier serait alors ruiné. »

    2) Je n’ai fait qu’expliciter une conclusion qui vous a semblé relever d’un « abstract nonsense spinoziste » (je vous cite). Je vois que vous êtes maintenant d’accord avec cette conclusion.

    3) L’exemple de la quatrième proportionnelle donné en E II 40 sc. 2 devrait nous faire mieux comprendre les trois genres de connaissance. C’est le cas pour les deux premiers mais je ne vois pas que l’énigmatique définition du troisième (la science intuitive) en soit très éclairée.
    Cette définition est particulièrement difficile à comprendre et Bernard Rousset, par exemple, après avoir noté que Spinoza parle de l’essence des choses (essence au singulier et choses au pluriel) écrit dans « La perspective finale de l’Ethique… » p. 110 (Vrin 1968) :

    « Qu’est-ce donc exactement que cette essence unique des multiples choses finies, qui est à la fois l’être propre de chacune et un terme “ commun à toutes ” (E II 46) ? Il va de soi qu’il ne s’agit pas des propriétés communes dont traite le second genre de connaissance, telles les lois du mouvement et du repos ; aussi ne reste-t-il que l’être commun ou, pour reprendre la formule de Darbon, “ la commune dépendance à l’égard de Dieu ”, c’est-à-dire, ainsi que le précise Spinoza, le simple fait que “ toutes choses dépendent de Dieu selon l’essence et l’existence…, lorsque cela même est conclu de l’essence elle-même de chaque chose singulière, que nous disons dépendre de Dieu ” (E V 36 sc.). »

    Je n’ai pas vu que votre texte apportait un nouvel éclairage à cette difficile question.

    Amicalement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Etant donné le but analogique ou métaphorique de mes deux articles, je me contenterai ici de répondre à votre troisième point.
      D’abord, dans l’énigmatique définition de l’Intuition énoncée dans le second scolie de Eth II 40, j’ai toujours entendu l’essence des choses singulières comme étant l’essence de chaque chose singulière, au sens où, par exemple, on parlerait de la personnalité des hommes, où il est bien entendu que l’on associe à chaque homme une personnalité singulière.
      Ensuite, personnellement, après de nombreuses réflexions, il me semble avoir enfin compris cette fameuse connaissance du troisième genre. On peut partir d’une chose singulière et, par induction, remonter à l’attribut ad hoc. Pour cela, l’exemple lui-même est éclairant car il indique comment procéder : se concentrer sur le rapport a/b et en chercher le rapport « génétique ».
      On peut aussi, au vu d’un « résultat » donné, par exemple le Désir comme essence de l’homme, procéder par déduction à partir des concepts ontologiques de L’Ethique, c’est-à-dire suivre la démarche de la définition elle-même, ou encore la démarche de Spinoza lui-même qui se trouve dans l’obligation de partir « d’un Ëtre qui soit cause de toute chose » (TRE §99) et d’en déduire l’essence de chaque chose singulière. Dans mes articles, j’ai proposé l’idée que c’est sous la forme de considération de rapports que Spinoza a travaillé « intuitivement » (au sens de suivre une image riche, comme procèdent souvent les mathématiciens purs, par exemple, qui, guidés, par une image, construisent cependant des concepts et des démonstrations très peu évidents pour l’imaginaire commun) pour élaborer les concepts développés dans l’Ethique, ce en partant des rapports entre Dieu, les attributs, les modes infinis et finis, et en procédant de rapports en rapports. Et, en ce sens, l’exemple de la quatrième proportionnelle est vraiment archétypique de cette démarche…

      Amicalement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  5. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    Rousset, Ramond, Alquié, Guéroult, Sévérac, Misrahi et Matheron montrent que la connaissance du troisième genre ne nous fait pas connaître les essences singulières des choses singulières. Je tiens à votre disposition (ainsi qu’à celle d’éventuels lecteurs) un document qui récapitule arguments et références.

    S’agissant de l’exemple de la quatrième proportionnelle du scolie 2 d’E II 40, je ne vois pas, finalement, de meilleure position que celle qu’énonce Macherey dans son commentaire de l’Ethique :

    « […] on ne voit pas bien en quoi, dans le cas évoqué, l’intellect « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle d’un certain attribut de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence de la chose recherchée ». Et c’est pourquoi, tout compte fait, cet exemple obscurcit la question traitée plutôt qu’il ne contribue à l’éclairer, ce qui pourrait expliquer par la raison que Spinoza, ici, cherche à éveiller la curiosité de son lecteur, pour déclencher en lui la dynamique d’une réflexion ouverte, plutôt qu’à clore la discussion sur ce point. » (Introduction… II pp. 322-323)

    Amicalement

    PS Dommage que vous ne répondiez pas au reste, ça me paraissait plus intéressant.

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Je serais ravi que vous me communiquiez le document que vous évoquez. Je ne sais pas s’il est possible de faire via ce blog, ce qui permettrait de le diffuser aux autres personnes intéressées. En ce qui me concerne, vous connaissez mon adresse électronique privée. Je vous remercie d’avance pour votre envoi.

      Quant à la connaissance du troisième genre, je le répète, il me semble être personnellement en être arrivé à une bonne appréhension. Mais la communication de cette compréhension apparaît loin d’être évidente. Sans doute, comme toute chose, chacun doit-il la com-prendre (prendre avec) dans sa réalité individuelle.
      Faute de temps et de réflexion suffisante sur vos autres remarques, je n’ai pas voulu y répondre de suite et préféré me concentrer sur la préoccupation présente de l’article commenté. Mais je ne vous oublie pas et j’y reviendrai ultérieurement.

      Amicalement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  6. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    Voici le document. Il est assez long mais j’essaie de le passer sur votre blog

    La connaissance du troisième genre selon divers commentateurs

    Rousset, Ramond, Alquié, Guéroult, Sévérac, Misrahi, Matheron

    Dans le scolie 2 d’E II 40, Spinoza définit ainsi la connaissance du troisième genre :

    « Et ce genre de connaître procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l’essence des choses. » (traduction Pautrat)

    Donnons ici les avis de quelques commentateurs sur cette question.

    Bernard Rousset

    Citons Bernard Rousset dans « La perspective finale de l’Ethique… » (Vrin 1968)

    Remarquons que le mot « essence » figure deux fois dans la définition :

    1) « L’essence formelle de certains attributs de Dieu »

    Qu’est-ce que l’essence formelle ?
    B. Rousset écrit (p. 109) :

    « L’expression d’“ essence formelle ” ne présente aucune difficulté, car c’est la formule normalement employée pour désigner la nature propre, l’ensemble des caractéristiques nécessaires et suffisantes qui constituent l’être d’une chose, en l’espèce d’un attribut de Dieu. »

    2) « L’essence des choses »

    B. Rousset écrit (p. 110) :

    « Le mot “ choses ” est au pluriel : il s’agit ici des modes finis, envisagés en eux-mêmes comme des choses singulières […]. Mais le mot “ essence ” est au singulier : nous savons pourtant que “ ce qui appartient à l’essence d’une chose ” est entièrement réciprocable avec cette chose, en sorte que chaque être singulier doit avoir une essence qui lui soit propre (E II déf. 2) ; nous savons même qu’il s’ensuit que “ Dieu n’appartient pas à leur essence ”, puisqu’il peut exister sans qu’existe telle ou telle chose finie et que son être n’est donc pas réciprocable avec le leur (E II 10 cor. sc.) ; or, dans la définition de la connaissance du troisième genre, il est précisément question de Dieu en ses attributs : nous ne pouvons donc pas songer ici à l’essence propre constituant l’être de chaque chose singulière en sa particularité ; […] »

    Après s’être référé au TRE, B. Rousset poursuit :

    « Qu’est-ce donc exactement que cette essence unique des multiples choses finies, qui est à la fois l’être propre de chacune et un terme “ commun à toutes ” (E II 46) ? Il va de soi qu’il ne s’agit pas des propriétés communes dont traite le second genre de connaissance, telles les lois du mouvement et du repos ; aussi ne reste-t-il que l’être commun ou, pour reprendre la formule de Darbon, “ la commune dépendance à l’égard de Dieu ”, c’est-à-dire, ainsi que le précise Spinoza, le simple fait que “ toutes choses dépendent de Dieu selon l’essence et l’existence…, lorsque cela même est conclu de l’essence elle-même de chaque chose singulière, que nous disons dépendre de Dieu ” (E V 36 sc.). » (fin de citation)

    La connaissance du troisième genre apparaît comme précisément délimitée et B. Rousset écrit (op. cit. p. 112) :

    « Cette définition de l’objet précis de la connaissance suprême nous montre qu’elle n’est en rien une science infinie qui nous rendrait capables de procéder à une déduction universelle des modes finis à partir de l’idée de l’être infini. […] mais Spinoza rejette lui-même une prétention de cet ordre : “ Connaître la manière dont les parties sont véritablement liées entre elles et dont chaque partie s’accorde avec son tout, voilà ce que j’ai dit ignorer dans ma précédente lettre, puisqu’il faudrait, pour connaître cela, connaître la nature entière et toutes ses parties ” (lettre 32 à Oldenburg) »

    B. Rousset conclut (ibid.) :

    « […] la connaissance du troisième genre n’est pas, en effet, l’achèvement idéal de la science de la nature qu’est la connaissance du second genre comme on a pu le soutenir (Gabriel Huan) ; loin de développer totalement la détermination des relations existant entre les choses finies, pour rendre compte de l’essence et de l’existence propres de chacune prise séparément, ce qui constituerait une tâche infinie, ainsi que Spinoza l’a démontré (E I 28), elle détermine seulement la relation existant entre le fini et l’infini, pour définir l’être propre de toutes les choses singulières, tâche parfaitement délimitée, qui s’avère, par conséquent, tout à fait possible : connaissance ontologique, elle est d’un autre ordre que la connaissance “ scientifique ”. » (fin de citation)

    Charles Ramond

    Charles Ramond rappelle que Martial Gueroult fait le même constat : la connaissance du troisième genre n’est pas la connaissance des essences singulières des choses singulières. Il écrit (Qualité et quantité dans la philosophie de Spinoza – PUF 1995) :

    « Gueroult concède d’abord honnêtement l’existence de nombreux textes, que ce soit dans les premiers traités ou dans l’Ethique, dans lesquels Spinoza caractérise la connaissance du troisième genre comme connaissance des « choses singulières », des « essences particulières » ou des « choses particulières ». Et cependant, comme « l’Ethique ne déduit rien qui ne soit universel », la science intuitive, « détermination universelle des conditions de la singularité », ne peut « fournir la connaissance d’aucune singularité en particulier ». La connaissance « du troisième genre », lorsqu’elle saisit, selon l’expression d’E II 40 sc., « les essences des choses », ne saisit donc pas les « essences singulières des choses singulières », mais les « essences spécifiques » de ces choses singulières. Lorsque je connaîtrai une chose singulière, par exemple Pierre, par la connaissance du troisième genre, je ne connaîtrai donc pas l’essence singulière de Pierre, mais l’essence spécifique de Pierre, c’est-à-dire l’essence de l’homme. De ce point de vue, le résultat de la connaissance du troisième genre est donc exactement identique à celui de la connaissance du second genre.
    Malgré un aspect peut-être sentimentalement décevant (car la science intuitive semblait, de loin, être en mesure de réaliser le projet suprême d’une connaissance rationnelle du singulier en tant que tel), cette conclusion est certainement exacte. Bien plus, on doit ajouter, aux raisons invoquées par Gueroult en sa faveur, le fait que le « singulier en tant que singulier » n’a pas, et ne peut pas avoir, de statut précis dans la nature naturée. Du fait même de la composition hiérarchique des individus, en effet, et de la nature abstraite et imaginaire des notions de « tout » et de « partie », toute chose singulière peut être considérée simultanément, chez Spinoza, comme « partie » d’une autre chose singulière, et comme « tout » d’autres choses singulières. . » (pp. 271-272)

    Ferdinand Alquié

    Ferdinand Alquié, commentateur critique mais honnête et clair de Spinoza, est également du même avis que Rousset, Gueroult et Ramond. Il écrit (Le rationalisme de Spinoza – PUF 1981) :

    « Nous l’avons vu, Spinoza déclare que la connaissance du troisième genre atteint, en leur essence propre et unique, les choses singulières. Nous rencontrons ici une nouvelle difficulté. En effet, la connaissance vraie, selon Spinoza, doit nous révéler l’intelligibilité de son objet : sans cela, nous retomberions dans la pure constatation empirique. Il nous faut concevoir la chose, autrement dit parvenir à son essence, en découvrant sa cause et en retraçant sa genèse. Si donc la connaissance du troisième genre doit nous permettre de comprendre les essences singulières à partir de Dieu considéré comme leur cause, elle doit, par là même, nous fournir le moyen de déduire ces essences en prenant comme point de départ l’idée adéquate de Dieu. Or il est évident que c’est impossible. J’ai déjà dû renoncer à parcourir par la pensée la chaîne infinie des causes qui ont donné naissance à telle ou telle chose particulière. Bien que considérant, cette fois, le réel sous l’aspect de l’éternité, je suis également incapable de comprendre, à partir de la seule idée de Dieu, fût-elle adéquate, l’essence propre de telle ou telle chose particulière. » (p. 235)

    F. Alquié se réfère alors à M. Gueroult et écrit :

    « Sensible à cette difficulté, et soucieux de maintenir le caractère rigoureux du système, Gueroult remarque que « l’Ethique ne parle jamais d’une connaissance des essences singulières des choses, mais seulement, ce qui est tout différent, d’une connaissance de l’essence des choses singulières ». Dès lors il faudrait admettre que « les essences des choses singulières, auxquelles atteint la connaissance du troisième genre, ne seraient pas les essences singulières de ces choses, essences différentes pour chacune, mais simplement leur essence intime qui… est en toutes la même, comme par exemple l’essence de l’homme, qui appartient à chaque homme tout en étant la même en tous. » (pp. 235-236)

    Intermède : discussion des thèses des quatre commentateurs

    Les quatre commentateurs cités : Rousset, Ramond, Gueroult et Alquié, sont d’accord pour dire que la connaissance du troisième genre ne nous fait pas connaître les essences singulières des choses singulières.
    Ramond et Alquié sont de l’avis de Gueroult : ce que ce genre de connaissance nous fait connaître c’est l’essence « spécifique » de la chose singulière, mais est-il question explicitement d’une telle essence dans l’Ethique ?
    B. Rousset, quant à lui, soutient que cette essence consiste dans « le simple fait que “ toutes choses dépendent de Dieu selon l’essence et l’existence…, lorsque cela même est conclu de l’essence elle-même de chaque chose singulière, que nous disons dépendre de Dieu ” (E V 36 sc.). »
    F. Alquié le conteste en rappelant que, selon Gueroult, « par cette science, “ il devient possible de déduire directement de Dieu l’essence de la chose, et non plus seulement de conclure que la chose dépend continûment de Dieu… du fait qu’une telle dépendance est une propriété commune à toutes les choses en tant qu’elles sont des modes produits par Dieu” » (op. cit. p. 236)

    Pascal Sévérac

    Pascal Sévérac effectue une synthèse, éclairante et convaincante, des thèses de Rousset et de Gueroult sur ce qu’il faut entendre par essence de chose singulière dans la définition de la connaissance du troisième genre (Spinoza Union et Désunion – Vrin 2011).

    Prenons l’exemple de l’amour singulier de tel être humain pour tel autre.

    Qu’est-ce que l’essence de cet amour singulier ? P. Sévérac écrit :

    « Mais ce qui est fixe et éternel, et qui constitue l’essence même de [l’amour] que je sens, c’est la définition même de l’amour, comme « joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » (E III déf. aff. 6) » (p. 78)

    Il poursuit :

    « Mon amour singulier, changeant, est donc une modalité (finie et temporelle) de l’essence même de l’amour, entendue comme « chose fixe et éternelle (TRE § 99-101), ou comme « mode éternel » (Ethique). En elle-même, cette essence de l’amour n’a rien de limité : elle n’enveloppe aucune négation, elle est au contraire pleinement affirmative ; de l’essence de l’amour, entendue comme mode éternel, on ne pourra donc dire qu’elle est « finie ». On dira plutôt qu’elle est quelque chose de singulier, au sens où elle se distingue par exemple de l’essence du désir ou de la haine. Mais étant partout présente dès qu’il y a amour, elle peut être en même temps considérée, comme le dit la fin de notre extrait [TRE § 99-101] comme un « genre » dont nos amours temporelles seraient comme les espèces […] » (p. 79)

    Nous retrouvons ici la notion d’essence « spécifique » énoncée par Gueroult et reprise par Ramond et Alquié. P. Sévérac écrit encore :

    « Aussi le caractère périssable et fini des choses singulières ne peut-il être perçu directement à partir de leur union avec Dieu : car est perçue à travers elle leur essence intime, qui jamais ne les supprime, et toujours les affirme (cf. E II déf. 2 et III 4 dém.). Par conséquent, aucune chose, considérée en elle-même, ne peut véritablement être dite finie : de l’essence de chaque chose, qu’il s’agisse de « moi » ou de cet affect d’amour en moi, procède une continuation indéfinie de l’existence – une durée en elle-même pleinement positive : car tout comme nous-même, l’amour en nous, s’il n’est pas détruit, persévère dans son être, même si son objet depuis longtemps nous a quitté ! » (p. 80)

    Cette fois, nous retrouvons la thèse de Rousset : l’essence des choses singulières que vise la connaissance du troisième genre n’est autre que “ la commune dépendance à l’égard de Dieu ”, selon la formule empruntée à Darbon. P. Sévérac poursuit :

    « Comprendre l’union éternelle des modes avec Dieu ne signifie donc pas accéder à un monde idéel dont le monde sensible ne serait qu’un reflet dégradé : ce que nous parvenons ainsi à comprendre, ce sont encore les choses singulières elles-mêmes, que nous vivons et qui nous font vivre. Mais nous ne les percevons plus alors de façon spatio-temporelle, en les imaginant à partir de l’effet qu’elles nous font ; nous les concevons dans leur réalité éternelle, en les comprenant par leur enchaînement nécessaire. Concevoir l’essence d’une chose dans son union étroite avec l’essence divine – concevoir cette chose, comme l’expliquera la cinquième partie de l’Ethique, par la science intuitive – c’est la percevoir comme éternelle, fixe, indestructible. » (ibid.)

    Cette connaissance de l’essence des choses singulières n’est pas seulement théorique et P. Sévérac conclut :

    « […] l’union intime de notre être singulier avec Dieu, via l’éternité, ne peut être seulement appréhendée sur le plan théorique de la perception, quand bien même il d’agirait de la perception la plus haute (la science intuitive, qui va directement de la connaissance de Dieu à celle de l’essence du singulier) : plus fondamentalement, cette union peut faire l’objet d’une expérience, d’une pratique, d’une activité de vie qui est tout l’enjeu de l’éthique. » (ibid.)

    Robert Misrahi

    Dans 100 mots sur l’Ethique de Spinoza (article connaissance pp. 103-105), Robert Misrahi écrit :

    « Cette Science intuitive « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (E II 40 sc. 2). Cette connaissance du troisième genre n’est donc pas la saisie mystique d’une réalité hors monde qui serait Dieu ; elle est, plus simplement et plus humainement, la saisie d’un rapport, cette saisie étant intuitive : la Science intuitive est la saisie intellectuelle (et immédiate) du rapport entre un attribut et l’essence d’une chose, c’est-à-dire entre un attribut infini de la Nature et un mode singulier de cet attribut.
    On le voit, la connaissance du troisième genre n’est ni une mystique ni un mystère ; elle est l’appréhension intellectuelle immédiate du lien entre les réalités singulières et l’aspect spécifique de la Nature infinie qui les fonde, qu’il s’agisse respectivement ou des choses ou des idées.
    Que la Science intuitive ne soit pas une « connaissance » mystique n’empêche pas qu’elle ait dans l’Ethique une place et un rôle privilégiés.
    En effet, c’est vers ce genre de connaissance que toute l’Ethique conduit son lecteur. Cette Science intuitive est en effet la saisie de l’immanence, la pensée évidente de l’insertion des réalités singulières et limitées dans l’un des aspects infinis de la Nature infinie. Elle implique donc la libération par rapport à tous les mythes de transcendance et de libre arbitre. Si la Science intuitive libère l’esprit de l’imagination et de la servitude, c’est que cette Science, ce Savoir, est d’abord issu du deuxième genre de la connaissance et non du premier (E V 28). La connaissance empirique ne peut produire que l’imagination illusoire et la fausseté des idées tronquées ; seule la connaissance rationnelle peut engendrer un système d’idées adéquates relatives aux structures de l’Etre (substance, attributs, modes, en Ethique I) et c’est seulement à partir de cette connaissance rationnelle de l’unité de l’Etre (la Nature) que peut émerger la saisie intuitive du lien entre les choses singulières et la Nature infinie.
    A partir de là, la saisie du monde en sera comme transmutée et vivifiée.
    « De ce troisième genre de connaissance naît la plus haute satisfaction de l’esprit qui puisse être donnée » (E V 27). C’est de cette Science intuitive en effet que naît l’Amour intellectuel de Dieu et, par conséquent, la béatitude et la liberté, et c’est d’elle que naît donc le sentiment d’éternité.
    On le voit, toute la sagesse spinoziste est le fruit de cette Science intuitive, puisqu’elle seule nous convainc « de l’intérieur » de l’unité du monde et nous conduit à la plus haute joie : « Ainsi, plus on est capable de ce genre de connaissance, mieux on a conscience de soi-même et de Dieu, c’est-à-dire plus on est parfait et heureux » (E V 31 sc.). »

    Alexandre Matheron

    Dans Individu et communauté, Matheron proposait un rapprochement entre éthique spinozienne et yoga.
    C’est à la page 586 du livre mais donnons plutôt un extrait de « La vie éternelle et le corps » que Ramond cite en note de son commentaire d’E V 39 (Le corps – Vrin 2005) :

    « Si bien qu’à la limite, on pourrait concevoir que nous arrivions à connaître notre essence dans sa singularité : nous y parviendrions si les affections de notre corps réussissaient à s’enchaîner selon un ordre pleinement conforme à cette essence dans ce qu’elle a de singulier – c’est-à-dire si notre corps réussissait à être vraiment lui-même, s’il devenait entièrement maître de soi par quelque chose qui pourrait bien rassembler à une sorte de yoga. » (p. 124)

  7. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Le message est passé sur le blog.
    J’avais mis en caractères gras :
    Le titre et le sous-titre
    Les noms des commentateurs que je cite
    Le paragraphe intitulé « Intermède : discussion des thèses des quatre commentateurs »
    Cela rendait le document plus lisible. Si vous y pouvez quelque chose.

    Amicalement

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Un grand merci au nom des lecteurs et de moi-même.

      Si vous le permettez, je le publierai sous votre signature, en tant qu’articles. Il sera ainsi plus accessible à tous les lecteurs.

      Amicalement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  8. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    Je reviens encore une fois au début de votre article.
    Vous parlez de la quatrième proportionnelle : trouver x tel que a/b = c/x.
    Vous écrivez qu’avec les connaissances du premier et du second genre « la chose qu’est le rapport a/b est totalement ignorée ».
    Ce que vous ne dites pas, c’est que ce rapport est quelque chose de très particulier : c’est un quotient, le résultat de la division de a par b. On cherche un nombre x tel que le résultat de la division de c par x soit égal au résultat de la division de a par b.
    On est donc loin de considérer que a/b serait une « chose » qui aurait une essence, ce qui serait réifier l’écriture d’une opération de division.

    Vous écrivez :

    « Spinoza part du rapport entre les attributs Etendue et Pensée : il le conçoit comme étant l’identité divine exprimée sous deux aspects différents. A chaque corps étendu correspond une idée dans la Pensée dont ce corps est l’idéat. A partir de là, on peut concevoir qu’il résout le problème du rapport entre le Corps et l’Esprit humains en terme de quatrième proportionnelle : comment concevoir l’Esprit humain dans son rapport au Corps, en tant que celui-ci est un mode de l’Etendue et celui-là un mode de la Pensée ? »

    Je ne parlerais pas du rapport entre les attributs Etendue et Pensée car il me paraît plus clair d’utiliser le vocabulaire de la distinction : il y a une distinction réelle entre les attributs Etendue et Pensée, étant rappelé que, par définition, il n’y a qu’une simple distinction de raison entre chacun de ces attributs et la Substance.
    Dès lors votre question : « Comment concevoir l’Esprit humain dans son rapport au Corps ? » devient : « Quelle distinction y a-t-il entre l’Esprit humain et le Corps ? ».
    On peut montrer que, compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur les attributs Etendue et Pensée, il n’y a, entre l’Esprit humain et le Corps, ni distinction réelle, ni simple distinction de raison mais une distinction modale.

    Lorsque vous avez écrit plus haut, vous référant à E V 42 sc. que « le sage est celui qui, par une certaine nécessité éternelle, est conscient du rapport entre lui-même, Dieu et les choses », ajoutant le mot « rapport » au texte de Spinoza, je dirais, quant à moi que le sage est conscient que lui et les choses singulières sont des modes de Dieu.
    Deleuze en a parlé avec bonheur en :

    http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=91

    J’en donne l’extrait suivant.

    « Nous sommes des modes, hein ! Nous sommes des modes, nous ne sommes pas des substances, c’est-à-dire nous sommes des manières d’être, nous sommes modes, ça veut dire manières d’être, nous sommes des manières d’être, nous sommes des modes, en d’autres termes, l’être se dit, de quoi ? Il se dit de l’étant, mais qu’est-ce que l’étant ? L’étant, c’est la manière d’être, vous êtes des manières d’être, c’est bien ça ! Vous n’êtes pas des personnes, vous êtes des manières d’être, vous êtes des modes. Est-ce que ça veut dire comme Leibniz fait semblant de le croire, comme beaucoup de commentateurs ont dit que finalement Spinoza ne croyait pas à l’individualité, au contraire, je crois qu’il y a peu d’auteurs qui ont autant cru et saisi l’individualité, mais on a l’individualité d’une manière d’être. Et vous valez ce que vaut votre manière d’être. Oh ! Comme c’est rigolo tout ça ! Alors, je suis une manière d’être ? Bein oui, je suis une manière d’être. Ça veut dire une manière de l’être, un mode de l’être. Une manière d’être, c’est un mode de l’être. Je ne suis pas une substance. Vous comprenez, une substance, c’est une personne. Eh bien, non, je ne suis pas une substance. Je suis une manière d’être. C’est peut-être bien mieux… ! On ne sait pas ! Alors forcément, je suis dans l’être puisque je suis une manière d’être. Forcément, il y a l’immanence, il y a immanence de toutes les manières à l’être. Il est en train de faire une pensée, mais on se dit à la fois, mais évidemment, en fin on se dit, si vous avez le goût de ça on se dit, bien évidemment, il a raison mais c’est tout biscornu, cette histoire ; C’est tout étonnant ! Il nous introduit dans un truc tout à fait bizarre ! Essayez de penser un instant comme ça ; il faut que vous le répétiez beaucoup. Non, non, je ne suis pas une substance ; je suis une manière d’être. Hein… ouais, Tiens ! Ah bon ! Une manière de quoi ? Bein ouais, une manière de l’être. Tiens… ! Alors ça dure une manière d’être, ça a une personnalité, une individualité ? Ça ne peut être pas de personnalité, ça une très forte individualité, une manière de l’être, une manière d’être. Alors, ça engage à quoi ? Eh bein, ça veut dire que je suis dedans. Je suis dans quoi ? Je suis dans l’être dont je suis la manière. Et l’autre ? L’autre aussi, il est dans l’être dont il est la manière. Mais alors, si on se tape dessus, c’est deux manières d’être qui se battent ? Oui, c’est deux manières d’être qui se battent. »

    Amicalement
    Jean-Pierre Lechantre

  9. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    Votre article continue à m’inspirer et je poursuis.
    1) Faisant appel à mes souvenirs en mathématiques, notamment sur la théorie des nombres rationnels, je commence par vous rejoindre en disant que le rapport a/b, que l’on remplacera par le couple (a, b), désigne bien une chose : le nombre N, désigné par tout couple (c, d) si on a l’égalité a/b = c/d.
    La recherche de la quatrième proportionnelle consiste donc, a, b et c étant donnés, à rechercher x tel que le couple (c, x) désigne le nombre N désigné par le couple (a, b)
    Existe-t-il un couple particulier qui désignerait ou même serait l’essence du nombre N ?
    Par exemple, si a et b sont entiers, le couple (A, B) où A et B sont premiers entre eux désigne-t-il l’essence de N ?
    Il est vrai que tout couple désignant N est de la forme (p*A, p*B), p étant un nombre quelconque mais je ne vois pas que cela suffise pour établir un lien entre (A, B) et l’essence de N. D’ailleurs, qu’est-ce que l’essence de N ?

    2) Spinoza écrit que si a, b et c sont les nombres les plus simples, nous voyons x d’un seul coup d’œil.
    Mon expérience et celle d’autres personnes à qui j’en ai parlé n’est pas celle-là.
    Si les nombres sont très simples, le calcul de x est ultra rapide et de tête mais il y a calcul. D’ailleurs, si les nombres sont simples mais un peu moins simples que ceux donnés par Spinoza dans le scolie, le calcul sera encore très rapide et de tête mais prendra un peu plus de temps.
    L’exemple de la quatrième proportionnelle est donc très peu adapté pour illustrer la connaissance du troisième genre. De plus, comme déjà indiqué, notamment par Macherey mais chacun peut le constater, on ne voit pas le lien avec la définition de cette connaissance.

    Amicalement

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      1. Quant à l’exemple de la quatrième proportionnelle, je me permets de vous renvoyer à mon article « L’exemple de la quatrième proportionnelle » où vous trouverez une réponse à la question que vous posez dans votre premier point ci-dessus. En ce qui concerne le second point de votre dernière remarque, il est vrai que cet exemple n’éclaire pas directement la définition de l’Intuition. C’est d’ailleurs un peu pour cela que j’ai écrit mes deux derniers articles, pour montrer que cet exemple a surtout pour but d’illustrer l’importance des rapports dans la démarche spinoziste et l’idée que Spinoza aurait pu procéder de façon analogue à la recherche « intuitive » de la quatrième proportionnelle pour progresser de rapports en rapports en partant de l’essence formelle des attributs vers l’essence des choses singulières.

      2. Par ailleurs, j’ai pris connaissance des notes que vous m’avez envoyées (et que je publierai bientôt sous votre signature, pour peu que vous n’y voyez aucun inconvénient). Et, ici, je dois vous faire preuve de reconnaissance. En effet, et cela prouve à quel point il faut faire attention à la formulation exacte de Spinoza qui soupèse minutieusement chacun des termes qu’il emploie, j’avais interprété (et donc j’avais tort) en lisant, dans la définition de l’Intuition, « l’essence des choses singulières » comme étant « les essences des choses singulières » (comme je vous l’avais signalé dans une réponse antérieure). En cela vos notes et, particulièrement vos références à Séverac sont très éclairantes. Mais, in fine, cette rectification de ma compréhension de la définition me conforte plutôt dans l’approche que j’ai développée de ma démarche générale dans ce site. Les exemples que je développe dans mes articles (voir « La connaissance du troisième genre : quelques exemples (4) et (5) ») me semblent aller tout-à-fait dans le sens exact de la définition en question et montrent en particulier que L’Ethique elle-même la reproduit.

      Amicalement.

  10. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    Pas d’inconvénient à ce que vous publiiez les notes sous ma signature (pouvez-vous y « mettre du gras ?)
    Je répondrai plus tard à vos dernières remarques.
    Amicalement

  11. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    1) Vous me signalez un article ancien sur la quatrième proportionnelle. Si je me souviens bien, vous parliez déjà de l’essence d’un rapport a/b en précisant que si a et b sont entiers, cette essence est le rapport A/B tel que A/B = a/b, A et B étant premiers entre eux.
    Mais a/b est un nombre que j’ai appelé N dans mon récent message, c’est-à-dire, selon Spinoza, un être de raison et on ne saurait parler d’essence d’un être de raison.

    2) Si la connaissance du troisième genre ne nous fait pas connaître les essences singulières des choses singulières mais seulement « la commune dépendance à l’égard de Dieu », cela nous dispense de chercher à connaître notre propre essence singulière, donc nous évite bien des tracas inutiles. Nous sommes invités, comme le dit Deleuze dans le passage que j’ai cité, à nous vivre en modes individués et non en personnes.
    Bienheureuse impersonnalisation ! C’est l’enseignement éthique que je tire des notes que je vous ai envoyées.

    Amicalement

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      1. Vous écrivez « on ne saurait parler d’essence d’un être de raison ».
      A mon tour de vous faire remarquer que les choses ne sont pas si simples qu’elles paraissent. De fait, dans l’exemple de la quatrième proportionnelle sensé illustrer (aussi) la connaissance du troisième genre, il y est question (dans l’exemple, comme la définition de l’Imagination), non pas de l’être de raison qu’est un rapport, mais d’un rapport particulier, noté symboliquement a/b. J’ai réalisé qu’il s’agit exactement du même exemple que celui développé dans le Scolie de Eth II, 8.
      L’exemple qui y est utilisé est, cette fois, celui de la puissance d’un point par rapport à un cercle (en jargon moderne). Je ne sais pas comment effectuer un dessin ici, donc je vais vous demander de le réaliser éventuellement sur une feuille de papier en suivant mes indications. Représentons un cercle de centre C et un point M, extérieur ou intérieur à ce cercle. Afin de nous connecter au scolie cité et au dessin y représenté, plaçons ce point à l’intérieur dudit cercle (à l’intersection des deux droites dessinées par Spinoza, par exemple). Nous traçons deux droites à partir de M et, sur l’une d’elles, appelons A et B, les points d’intersection de cette droite avec le cercle. De même, nommons C et D, les points d’intersection de l’autre droite avec le cercle. Pour nous raccrocher cette fois avec les rapports, posons a = MB, b = MD, c = MC et d = MA. La puissance de M par rapport au cercle est le produit a*d et l’on a l’égalité des produits a*d = b*c, soit l’égalité des rapports a/b=c/d. En paraphrasant Spinoza (ou plutôt en adaptant son vocabulaire et en le transposant aux rapports), on dira : « il y a une infinité d’égalité de rapports représentant la puissance du point M par rapport au cercle; cependant, d’aucun de ces rapports on ne peut dire qu’il existe si ce n’est en tant que le cercle existe; et l’on ne peut dire non plus que l’idée d’un de ces rectangles existe, si ce n’est en tant qu’elle est comprise dans l’idée du cercle. Que l’on conçoive maintenant que, de cette infinité d’égalités de rapports, deux seulement existent, à savoir a/b=c/d (ceux qui proviennent de notre dessin). Certes leurs idées aussi existent non seulement en tant qu’elles sont comprises dans l’idée du cercle, mais encore en tant qu’elles enveloppent l’existence de ces rapports. Par là, elles se distinguent des idées des autres rapports. » Autrement dit, le fait d’avoir isolé un rapport (ou deux rapports égaux), fait de celui-ci (ceux-ci), une chose singulière en acte, et donc pourvue d’une essence.
      2. Il me semble que la dispense que vous vous accordez de chercher à connaître notre propre essence singulière, ou, à tout le moins, l’essence singulière de certains de nos affects singuliers, est contraire à l’esprit du spinozisme d’un cheminement vers la figure du sage, « conscient de soi, de Dieu et des choses », car cette conscience, « par une sorte de nécessité éternelle », ne peut s’acquérir que par des idées adéquates. Votre dispense empêcherait, en particulier, cette connaissance de soi, en négligeant le recours aux méthodes modernes (psychanalytiques, psychologiques, etc.), alors que l’ontologie, l’anthropologie et la psychologie spinoziste forment, à mon sens, un cadre idéal unificateur de toutes ces méthodes.

      Amicalement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  12. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    1) Tout d’abord je vous remercie d’avoir bien voulu me rappeler mon cours de géométrie de la classe de seconde mais je ne l’avais pas oublié.
    Au passage, vous réutilisez le mot « rectangle » employé par Spinoza, ce qui peut dérouter le lecteur : rappelons que ce mot signifie « produit ».
    Je signale l’excellent commentaire de l’exemple du scolie d’E II 8 par Pascal Sévérac dans Spinoza Union et Désunion pages 94-96.
    Il signale que la traduction de Guérinot (que cite Deleuze) est fautive. C’est également le cas de celle de Misrahi. Il est vrai que le croquis qui accompagne le texte de l’Ethique (est-il de la main de Spinoza ?) peut égarer : deux cordes égales qui se coupent à angle droit, avec un texte qui parle de « rectangles »… Par contre la traduction de Pautrat est correcte.
    J’indique également au lecteur la petite animation de bardamu qui explique de façon pédagogique en quoi consistent ces « rectangles » en :

    http://www.spinozaetnous.org/forum/viewtopic.php?f=13&t=1211&start=10

    J’en viens maintenant au fond.
    Ce qui est noté symboliquement a/b n’est pas n’importe quoi : a et b sont des nombres et la barre est le signe de la division de a par b. Vous semblez vouloir l’ignorer et vous contenter de parler de symbole d’un rapport particulier. En allant un peu plus loin, on voit que a/b est le symbole d’un quotient, c’est-à-dire d’un nombre et comme un nombre est, selon Spinoza, un être de raison, il ne peut être question d’essence à son sujet.
    Les êtres de raison n’ont pas d’essence, est-ce que cela les empêche d’exister ?

    2) Ce que je retiens surtout de l’Ethique, du point de vue éthique qui est celui que Spinoza énonce au début de la partie II, est ceci :
    La cinquième et dernière partie « porte sur la voie qui mène à la liberté » (E V Préf.)
    La première moitié de cette partie aboutit à l’amour envers Dieu (amor erga Deum) par les procédures de la raison et la seconde à l’amour intellectuel de Dieu (amor intellectualis Dei) par la science intuitive.
    Dans les deux cas, c’est à l’amour de Dieu que Spinoza nous conduit, c’est-à-dire à tirer les conséquences pratiques d’E I 15 :

    « Tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut sans Dieu ni être ni se concevoir ».

    On voit donc que l’essentiel n’est pas de connaître « l’essence singulière de certains de nos affects singuliers » mais seulement « la commune dépendance à l’égard de Dieu »
    Nous le savions déjà, depuis au moins E I 15, mais nous sommes maintenant invités à le mettre en œuvre de façon concrète en pratiquant l’amour de Dieu afin de vivre dans la joie.
    Je ne méconnais pas l’intérêt des « méthodes modernes (psychanalytiques, psychologiques, etc.) » mais tout cela relève de ce que Spinoza appelle la Médecine dans la préface d’E V (il vise nommément le corps mais on peut l’étendre, aujourd’hui, à l’esprit) et dont il dit que cela n’appartient pas à son propos.

    Amicalement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s