La connaissance du troisième genre selon divers commentateurs (Rousset, Ramond, Alquié, Guéroult, Sévérac, Misrahi, Matheron) (1/2)

Nous publions ci-après, sous sa signature, un document fourni par M. Jean-Pierre Lechantre dans lequel il résume certaines réflexions de célèbres commentateurs de Spinoza à propos de la connaissance du troisième genre. Ce document devrait aider à comprendre les divers commentaires envoyés par M. Lechantre à la suite de sa lecture de nos deux précédents articles.

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Dans le scolie 2 d’E II 40, Spinoza définit ainsi la connaissance du troisième genre :

« Et ce genre de connaître procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l’essence des choses. » (traduction Pautrat)

Donnons ici les avis de quelques commentateurs sur cette question.

Bernard Rousset

Citons Bernard Rousset dans « La perspective finale de l’Ethique… » (Vrin 1968)

Remarquons que le mot « essence » figure deux fois dans la définition :

1) « L’essence formelle de certains attributs de Dieu »

Qu’est-ce que l’essence formelle ?

  1. Rousset écrit (p. 109) :

« L’expression d’“essence formelle ” ne présente aucune difficulté, car c’est la formule normalement employée pour désigner la nature propre, l’ensemble des caractéristiques nécessaires et suffisantes qui constituent l’être d’une chose, en l’espèce d’un attribut de Dieu. »

2. « L’essence des choses »

Rousset écrit (p. 110) :

« Le mot “ choses ” est au pluriel : il s’agit ici des modes finis, envisagés en eux-mêmes comme des choses singulières […]. Mais le mot “ essence ” est au singulier : nous savons pourtant que “ ce qui appartient à l’essence d’une chose ” est entièrement réciprocable avec cette chose, en sorte que chaque être singulier doit avoir une essence qui lui soit propre (E II déf. 2) ; nous savons même qu’il s’ensuit que “ Dieu n’appartient pas à leur essence ”, puisqu’il peut exister sans qu’existe telle ou telle chose finie et que son être n’est donc pas réciprocable avec le leur (E II 10 cor. sc.) ; or, dans la définition de la connaissance du troisième genre, il est précisément question de Dieu en ses attributs : nous ne pouvons donc pas songer ici à l’essence propre constituant l’être de chaque chose singulière en sa particularité ; […] »

Après s’être référé au TRE, B. Rousset poursuit :

« Qu’est-ce donc exactement que cette essence unique des multiples choses finies, qui est à la fois l’être propre de chacune et un terme “ commun à toutes ” (E II 46) ? Il va de soi qu’il ne s’agit pas des propriétés communes dont traite le second genre de connaissance, telles les lois du mouvement et du repos ; aussi ne reste-t-il que l’être commun ou, pour reprendre la formule de Darbon, “ la commune dépendance à l’égard de Dieu ”, c’est-à-dire, ainsi que le précise Spinoza, le simple fait que “ toutes choses dépendent de Dieu selon l’essence et l’existence…, lorsque cela même est conclu de l’essence elle-même de chaque chose singulière, que nous disons dépendre de Dieu ” (E V 36 sc.). » (fin de citation)

La connaissance du troisième genre apparaît comme précisément délimitée et B. Rousset écrit (op. cit. p. 112) :

« Cette définition de l’objet précis de la connaissance suprême nous montre qu’elle n’est en rien une science infinie qui nous rendrait capables de procéder à une déduction universelle des modes finis à partir de l’idée de l’être infini. […] mais Spinoza rejette lui-même une prétention de cet ordre : “ Connaître la manière dont les parties sont véritablement liées entre elles et dont chaque partie s’accorde avec son tout, voilà ce que j’ai dit ignorer dans ma précédente lettre, puisqu’il faudrait, pour connaître cela, connaître la nature entière et toutes ses parties ” (lettre 32 à Oldenburg) »

Rousset conclut (ibid.) :

« […] la connaissance du troisième genre n’est pas, en effet, l’achèvement idéal de la science de la nature qu’est la connaissance du second genre comme on a pu le soutenir (Gabriel Huan) ; loin de développer totalement la détermination des relations existant entre les choses finies, pour rendre compte de l’essence et de l’existence propres de chacune prise séparément, ce qui constituerait une tâche infinie, ainsi que Spinoza l’a démontré (E I 28), elle détermine seulement la relation existant entre le fini et l’infini, pour définir l’être propre de toutes les choses singulières, tâche parfaitement délimitée, qui s’avère, par conséquent, tout à fait possible : connaissance ontologique, elle est d’un autre ordre que la connaissance “ scientifique ”. » (fin de citation)

Charles Ramond

Charles Ramond rappelle que Martial Gueroult fait le même constat : la connaissance du troisième genre n’est pas la connaissance des essences singulières des choses singulières. Il écrit (Qualité et quantité dans la philosophie de Spinoza – PUF 1995) :

« Gueroult concède d’abord honnêtement l’existence de nombreux textes, que ce soit dans les premiers traités ou dans l’Ethique, dans lesquels Spinoza caractérise la connaissance du troisième genre comme connaissance des « choses singulières », des « essences particulières » ou des « choses particulières ». Et cependant, comme « l’Ethique ne déduit rien qui ne soit universel », la science intuitive, « détermination universelle des conditions de la singularité », ne peut « fournir la connaissance d’aucune singularité en particulier ». La connaissance « du troisième genre », lorsqu’elle saisit, selon l’expression d’E II 40 sc., « les essences des choses », ne saisit donc pas les « essences singulières des choses singulières », mais les « essences spécifiques » de ces choses singulières. Lorsque je connaîtrai une chose singulière, par exemple Pierre, par la connaissance du troisième genre, je ne connaîtrai donc pas l’essence singulière de Pierre, mais l’essence spécifique de Pierre, c’est-à-dire l’essence de l’homme. De ce point de vue, le résultat de la connaissance du troisième genre est donc exactement identique à celui de la connaissance du second genre.
Malgré un aspect peut-être sentimentalement décevant (car la science intuitive semblait, de loin, être en mesure de réaliser le projet suprême d’une connaissance rationnelle du singulier en tant que tel), cette conclusion est certainement exacte.
Bien plus, on doit ajouter, aux raisons invoquées par Gueroult en sa faveur, le fait que le « singulier en tant que singulier » n’a pas, et ne peut pas avoir, de statut précis dans la nature naturée. Du fait même de la composition hiérarchique des individus, en effet, et de la nature abstraite et imaginaire des notions de « tout » et de « partie », toute chose singulière peut être considérée simultanément, chez Spinoza, comme « partie » d’une autre chose singulière, et comme « tout » d’autres choses singulières.» (pp. 271-272)

Ferdinand Alquié

Ferdinand Alquié, commentateur critique mais honnête et clair de Spinoza, est également du même avis que Rousset, Gueroult et Ramond. Il écrit (Le rationalisme de Spinoza – PUF 1981) :

« Nous l’avons vu, Spinoza déclare que la connaissance du troisième genre atteint, en leur essence propre et unique, les choses singulières. Nous rencontrons ici une nouvelle difficulté. En effet, la connaissance vraie, selon Spinoza, doit nous révéler l’intelligibilité de son objet : sans cela, nous retomberions dans la pure constatation empirique. Il nous faut concevoir la chose, autrement dit parvenir à son essence, en découvrant sa cause et en retraçant sa genèse. Si donc la connaissance du troisième genre doit nous permettre de comprendre les essences singulières à partir de Dieu considéré comme leur cause, elle doit, par là même, nous fournir le moyen de déduire ces essences en prenant comme point de départ l’idée adéquate de Dieu. Or il est évident que c’est impossible. J’ai déjà dû renoncer à parcourir par la pensée la chaîne infinie des causes qui ont donné naissance à telle ou telle chose particulière. Bien que considérant, cette fois, le réel sous l’aspect de l’éternité, je suis également incapable de comprendre, à partir de la seule idée de Dieu, fût-elle adéquate, l’essence propre de telle ou telle chose particulière. » (p. 235)

Alquié se réfère alors à M. Gueroult et écrit :

« Sensible à cette difficulté, et soucieux de maintenir le caractère rigoureux du système, Gueroult remarque que « l’Ethique ne parle jamais d’une connaissance des essences singulières des choses, mais seulement, ce qui est tout différent, d’une connaissance de l’essence des choses singulières ». Dès lors il faudrait admettre que « les essences des choses singulières, auxquelles atteint la connaissance du troisième genre, ne seraient pas les essences singulières de ces choses, essences différentes pour chacune, mais simplement leur essence intime qui… est en toutes la même, comme par exemple l’essence de l’homme, qui appartient à chaque homme tout en étant la même en tous. » (pp. 235-236)

Jean-Pierre Lechantre

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