Aux racines du Merveilleux : une exploration spinoziste de l’univers des contes de fées (5/9)

Réponses

(Contes et mythes) quelles sont les différences et les liens entre eux ? Comment se fait-il que l’on retrouve de nombreux éléments mythologiques dans les contes ?

George Dumézil, linguiste et philologue français (1898 – 1986), que l’on interrogeait à propos des mythes et des contes, répondit « avoir essayé toute sa vie de trouver des critères explicites pour distinguer ces deux genres et ne pas les avoir trouvés. »

Cette position est évidemment le résultat regrettable d’un manque de définition précise de ces deux genres. Car « La plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses » (Eth II, 47, Scolie).

Disposant des définitions adéquates des deux genres, leur distinction ne nous pose aucun problème, la principale étant que le mythe parle d’un absolu, d’un grand problème existentiel de l’humanité, tandis que le conte s’intéresse aux passions d’un individu particulier, le mythe traite du destin de l’humanité, le conte de celui d’un individu quelconque. Le mythe a pour héros un personnage modèle, unique, auquel l’auditeur est inférieur ; il est clairement défini, c’est un être singulier, hors du commun, qui, comme Sisyphe, Œdipe ou Prométhée, porte sur ses épaules l’avenir et les problèmes de l’humanité. Le héros du conte quant à lui, le plus souvent anonyme, ne se préoccupe que de lui-même ; il peut être n’importe qui et chacun, notamment chaque enfant, peut s’y identifier.

Pour une société donnée, à un moment de son histoire, la solution préconisée par le mythe au problème existentiel considéré, acquiert un caractère solennel, une consécration officielle ; elle devient sacrée. Le conte, en fait, parle d’une application particulière du problème général traité par le mythe. Dans l’imaginaire populaire, le loup est une personnification mythique du Mal ; le Petit Chaperon Rouge est un individu particulier confronté à un mal (mâle ?) singulier provoqué par un loup lui aussi singulier. En ce sens, le conte semble être une « dégradation » du mythe : c’est un mythe profane et désacralisé. Il présente un monde désenchanté où le merveilleux a remplacé le sacré. Voilà pourquoi on retrouve de nombreux éléments mythologiques dans les contes.

(Origines) Peut-on donner une origine aux contes ?

Tout doucement, tout doucement

En t’endormant, écoute le vent

Un conte a plus de mille ans

Tout ce que tu entends

N’est pas que pour les enfants

Un conte vient de très loin

Des temps les plus anciens

Et tout ce qui y est dit

N’est qu’une des pages

Du grand livre qu’est la vie !

(Anne Ikhlef)

De quelle origine parle-t-on ? Historique : quand ont débuté les contes ? Ou comparative : d’abord les mythes, ensuite les contes, ou l’inverse ?

Le problème des origines est toujours un faux problème car il est insoluble et sans intérêt. Pire : il risque d’enfermer l’esprit dans un cercle sans issue (d’abord la poule ou l’œuf ?) ou dans une régression à l’infini de cause en cause.

Du paragraphe précédent on pourrait être tenté de déduire que l’origine du conte est le mythe en voyant le conte comme un mythe copié et individualisé. Mais ce serait une fausse déduction, car on pourrait aussi arguer d’une induction : le mythe serait un conte « généralisé ».

Fions-nous plutôt encore une fois à Spinoza qui, confronté à ce problème d’enfermement dans le Traité de la Réforme de l’Entendement  (TRE) nous dit :

«§ 30. Nous savons quel mode de connaissance nous est nécessaire ; il faut tracer maintenant la voie et la méthode au moyen de laquelle nous connaîtrons par ce mode de connaissance les choses que nous avons besoin de connaître. Et d’abord il faut remarquer que nous n’irons pas nous perdre de recherche en recherche dans un progrès à l’infini : je veux dire que pour trouver la meilleure méthode propre à la recherche de la vérité, nous n’aurons pas besoin d’une autre méthode à l’aide de laquelle nous recherchions la méthode propre à la recherche de la vérité ; et que, pour découvrir cette seconde méthode, nous n’aurons pas besoin d’en avoir une troisième, et ainsi à l’infini. Il en est de la méthode comme des instruments matériels, à propos desquels on pourrait faire le même raisonnement. Pour forger le fer, il faut un marteau, mais pour avoir un marteau il faut que ce marteau ait été forgé, ce qui suppose un autre marteau et d’autres instruments, lesquels à leur tour supposent d’autres instruments, et ainsi à l’infini. C’est bien en vain qu’on s’efforcerait de prouver, par un semblable argument, qu’il n’est pas au pouvoir des hommes de forger le fer.

  • 31. Au commencement, les hommes, avec les instruments que leur fournissait la nature, ont fait quelques ouvrages très-faciles à grand-peine et d’une manière très-imparfaite, puis d’autres ouvrages plus difficiles avec moins de peine et plus de perfection, et en allant graduellement de l’accomplissement des œuvres les plus simples à l’invention de nouveaux instruments et de l’invention des instruments à l’accomplissement d’œuvres nouvelles, ils en sont venus, par suite de ce progrès, à produire avec peu de labeur les choses les plus difficiles. De même l’entendement par la vertu qui est en lui se façonne des instruments intellectuels, au moyen desquels il acquiert de nouvelles forces pour de nouvelles œuvres intellectuelles, produisant, à l’aide de ces œuvres, de nouveaux instruments, c’est-à-dire se fortifiant pour de nouvelles recherches, et c’est ainsi qu’il s’avance de progrès en progrès jusqu’à ce qu’il ait atteint le comble de la sagesse. »

(Psychologie) Quel rôle la psychologie vient-elle jouer dans l’occurrence des motifs des contes de fées ?

La réponse à cette question découle encore une fois de façon triviale de la définition : le conte traite des passions individuelles, donc de l’objet, si pas le seul objet,  de la psychologie.

C’est d’ailleurs l’universalité de la psychologie spinoziste qui permet de répondre, de nouveau de façon triviale, aux questions suivantes (nous en avons d’ailleurs touché un mot dans le chapitre Fil conducteur) : tous les hommes, de tous temps, et de tous lieux sont soumis aux lois universelles de la psychologie.

(Universalité) Pourquoi les contes racontent- ils si souvent les mêmes histoires et les retrouve-t-on dans de nombreuses régions du monde ? Pourquoi les héros sont-ils si souvent stéréotypés ?

(Diversité) Et, cependant, pourquoi présentent-ils à chaque fois de nombreuses différences ?

(Effets) Comment expliquer le succès non démenti et tout le temps renouvelé des contes merveilleux ?

Les diverses interprétations des contes de fées

Rappelons d’abord brièvement les principales interprétations plus ou moins suivant les disciplines qui les ont élaborées et certains auteurs engagés, sans entrer dans trop de détails, ce qui rendrait l’exposé fastidieux. Certaines d’entre elles seront illustrées dans l’exemple du Petit Chaperon Rouge qui nous servira d’exemple type.

Il y a donc l’interprétation

  • Struturalo-marxiste (Vladimir Propp, Claude Bremond, Algirdas Julien Greimas)
  • Ethnologique (Claude Lévy-Strauss, Yvonne Verdier)
  • Socioculturelle (Jack Zipes, Jacques Goimard, Luda Schnitzer)
  • Psychanalytique (Sigmund Freud, Carl Gustav Jung, Marie-Louise von Franz, Bruno Bettelheim, Erich Fromm)
  • Fonctionnaliste (John Ronald Reuel Tolkien, Bruno Bettelheim, Pierre-Maxime Schuhl)

A l’aune de la méthode d’interprétation spinoziste, on peut affirmer que quatre  de ces démarches possèdent certainement une part d’utilité, sans pouvoir prétendre à l’exhaustivité. Les trois premières nous renseignent sur le contexte historique, économique, social et culturel de l’époque à prendre en considération, l’ethnologie étant plus appropriée pour les contes populaires. La dernière peut nous éclairer sur les intentions d’un auteur. Quant à la psychanalyse, elle se démarque totalement de l’herméneutique historique et se rapproche plutôt de l’attitude des théologiens qui veulent à tout prix faire rentrer les faits réels en tant qu’illustrations de leurs croyances, attitude critiquée par Spinoza dans la préface du TTP.

A présent, nous allons illustrer nos propos avec l’un des contes les plus connus, Le  Petit Chaperon Rouge 

Jean-Pierre Vandeuren

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